2) Solution du paradoxe

Cet article est la suite de Pourquoi pleure-t-on au cinéma ?.

Comment se sortir du paradoxe de la fiction (être ému par quelque chose qui n'existe pas) ? ll y a deux types de solutions : soit nous conservons ce paradoxe, soit nous l'éliminons (c'est la position de Pouivet).

2.1) L'irrationnalité de l'émotion fictionnelle

La première solution est de soutenir que l'émotion fictionnelle est irrationnelle (et la honte viendrait de là : le flagrant délit de contradiction). Colin Radford parle d'inconsistance et d'incohérence : cette émotion se rangerait dans les catégories des attitudes acratiques (mensonges à soi-même, aveuglement volontaire, etc.) et les arts narratifs ont encouragé cette irrationnalité. Nous pouvons l'illustrer par ces deux réactions philosophiques :

  • la solution romantique : valorisation de l'art au dépens de la raison.
  • la solution platonicienne : la critique d'Homère dans La République :

Qu'on raconte l'histoire d'Héra enchaînée par son fils, d'Héphaïstos précipité du ciel par son père, pour avoir défendu sa mère que celui-ci frappait, et les combats de dieux qu'Homère imagina, voilà ce que nous n'admettons pas dans la cité, que ces fictions soient allégoriques ou non. L'enfant, en effet, ne peut discerner ce qui allégorie de ce qui ne l'est pas, et les opinions qu'il reçoit à cet âge deviennent, d'ordinaire, indélébiles et inébranlables. C'est sans doute à cause de cela qu'il faut faire tout son possible pour que les premières fables qu'il entend soient les plus belles et les plus propres à lui enseigner la vertu.

Platon, La République, 378c.

C'est une thèse forte : le caractère anesthésiant des émotions fictionnelles. Elles sont des défis à nos intuitions morales. Nous retrouvons des exemples contemporains avec Oranges Mécanique (viol) ou dApocalypse Now! (raser des villages au napalm) : désensibilisation à la violence, au sexe et au sang.

2.2) Sortir du paradoxe

La seconde solution consiste à supprimer le paradoxe en adoptant l'une de ces quatre positions :

  • solution ontologique (voir Meinong)

    Réécriture de (2) en remplaçant existe par subsiste : les faits narratifs et les fictions subsistent.

    (2) Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit que l'objet de son émotion subsiste et possède réellement les caractéristiques qui sont les raisons de son émotion.

    Problème : c'est une ontologie avec des entités qui n'existent pas.

  • solution intensionnelle (voir Peter Lamarque)

    Ce sont des pensées qui nous émeuvent.

    (2) Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit que l'objet de son émotion est une représentations, une pensée ou une image.

    Problème : on se met à voir des pensées ou des sens qui ont une existence autonome.

  • solution des quasi-émotions (voir Kendall Walton)

    Une quasi-émotion est une simulation, un faire-croire (make-believe). Face aux fictions, ce ne sont pas émotions authentiques, mais des quasi-émotions. L'exemple du film d'horreur : a-t-on vraiment eu peur ? Même si l'état psychique de la peur est le même que quelque chose de réellement terrifiant, ce n'est pas de la peur parce qu'il ne croit pas en un danger. Analogie avec le jeu des enfants.

    Problème : les émotions face aux fictions sont différentes des émotions de la vie ordinaire.

  • solution causale (voir Derek Matravers)

    L'émotion face au poème est une émotion face à quelqu'un qui lirait ce poème. La fiction se substitue à la cause.

3) La compétence fictionnelle

Est-ce la même chose que de croire que

(a) la voisine trompe son mari

et que de croire que

(b) Madame Bovary trompe son mari ?

On pourrait avancer quelques raisons de croire que la voisine trompe son mari :

  • elle a un comportement qui ne laisse aucune place au doute ;
  • un ou des hommes sortent de chez elle ;
  • une personne digne de foi affirme qu'elle trompe son mari.

Dans le cas de Madame Bovary, seule la troisième raison pourrait marcher : quelqu'un qui a lu le livre pourrait nous affirmer qu'elle trompe son mari. Mais c'est la lecture du roman qui détermine la croyance de cette personne. Est-ce que ces deux croyances sont alors différentes ?

  • x croit que (a)
  • x croit que (b)

En fait, ce n'est pas une différence propositionnelle mais dispositionnelle :

  • (a) se forme dans la vie ordinaire sans spécialité.
  • (b) suppose que x comprend ce que c'est qu'une fiction, c'est-à-dire que x doit développer une compétence à savoir ce qu'est un texte fictionnel.

Madame Bovary, tout comme le père Noël ou le minotaure ont une dénotation vide. Il faudrait alors distinguer entre l'extension primaire, c'est-à-dire ce dont le prédicat tient lieu (ici rien du tout) et l'extension secondaire, c'est-à-dire l'extension primaire de cette expression à l'intérieur d'un élément plus large.

Ainsi, la proposition « la description du nombril de Madame Bovary » est une extension secondaire.

C'est un type de compétence sémiologique complexe : nous savons faire fonctionner les prédicats. C'est la même chose pour un film : les images du film ne dénotent rien, mais je sais faire fonctionner ici une image, c'est-à-dire que la succession des images n'est pas égale à la succession de la narration.

Si tout ceci est correct, il faudrait alors distinguer entre (2) et (2') :

(2) Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit que l'objet de son émotion existe et possède réellement les caractéristiques qui sont les raisons de son émotion.

(2') Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit f que l'objet de son émotion existe et possède réellement les caractéristiques qui sont les raisons de son émotion.

Ce ne sont pas les mêmes jeux de language et nous ne pourrions pas transformer (2') en (3) :

Personne n'éprouve d'émotion à l'égard d'une personne ou d'une situation qu'il croit ne pas exister et de caractéristiques dont il sait que l'objet de son émotion ne les possèdent pas réellement

Le paradoxe est ainsi éliminé mais tout ceci ne nous explique pas pourquoi nous ressentons une émotion.