2.1 La question de l'objet mental

Quel sens faut-il alors donner à la relation intentionnelle ? Parler d'intention, de caractère d'acte ou de mode de relation à la conscience, c'est dire que

les vécus intentionnels ont pour caractéristique de se rapporter de diverses manières à des objets représentés. C'est là précisément le sens de l'intention.

Il y a différentes manières de se rapporter à un objet, sous le mode de la représentation, du jugement, de la volonté, etc., et l'expression imagée viser un objet ne signifie rien d'autre que la présence de vécus qui ont le caractère de l'intention, et plus spécialement, le caractère de l'intention représentative, de l'intention judicative, etc., conscience. Il n'y a pas deux choses présentes dans le vécu :

nous ne vivons pas l'objet et, à côté de lui, le vécu intentionnel, qui se rapporte à lui ; il n'y a pas non plus là deux choses au sens de la partie et du tout qui la comprend, mais c'est une seule chose qui est présente, le vécu intentionnel, dont le caractère descriptif essentiel est précisément l'intention relative à l'objet.

La présence de ce vécu intentionnel nous indique que la relation intentionnelle à l'objet est réalisée ou, ce qui veut dire la même chose, qu'un objet est présent intentionnellement. Quel est alors le statut de l'objet ? L'objet est-il déterminant dans la relation intentionnelle, dans la visée de l'objet ? Assurément non : la présence d'un vécu intentionnel n'est pas déterminé par l'existence, ni même par la possibilité d'existence de l'objet :

l'objet est visé, cela signifie que l'acte de le viser est un vécu ; mais l'objet est alors seulement présumé et, en vérité, il n'est rien.

Par exemple, se représenter le dieu Jupiter, c'est posséder un vécu intentionnel, une intention, et, plus particulièrement, une intention de représentation, dans laquelle l'objet représenté Jupiter est donné. Que nous nommions cet objet objet représenté, objet immanent ou objet mental, toutes ces expressions sont fausses du point de vue de l'analyse : le dieu Jupiter n'appartient pas au vécu, il n'y a rien dans le vécu qui soit dieu Jupiter. Cela n'empêche pas que nous vivons cette représentation du dieu Jupiter, c'est-à-dire que ce vécu de représentation est réalisé en tant que vécu de représentation de quelque chose, ce quelque chose étant ici en l'occurrence le dieu Jupiter.

L'objet « immanent », « mental », n'appartient donc pas à ce qui constitue, du point de vue descriptif, le vécu ; il n'est donc, à vrai dire, en aucune façon, immanent, ni mental. Il n'est assurément pas non plus extra mentem, il n'existe absolument pas. Mais cela n'empêche pas que cette représentation-du-dieu-Jupiter ne soit effectivement réalisée, qu'elle ne soit un vécu de telle ou telle espèce, une disposition d'esprit déterminée de telle manière que celui qui l'éprouve en lui-même peut dire, à juste titre, qu'il se représente ce mythique roi des dieux, dont la fable raconte telle et telle chose.

L'objet dieu Jupiter n'existe ni dans la nature, ni dans la conscience, il n'existe pas : il n'y a pas de troisième monde chez Husserl. Seule existe l'intention présente. Seul compte les modes sous lesquels les objets se donnent : il y des différences d'ordre modals.

Que se passe-t-il dans le cas où l'objet visé existe ? La situation est-elle changée ? N'y a-t-il pas un danger dans la mesure où le monde est ainsi redoublé, avec d'un côté ma visée de l'objet et de l'autre, l'objet effectif ? Non : dire qu'un vécu de représentation est présent signifie que ce vécu a une intention représentative, c'est-à-dire qu'il vise l'objet sous le mode du représenter. La représentation du dieu Jupiter n'est pas différente de la représentation de la Tour de Babel ou de la représentation de la cathédrale de Cologne :

Pour la conscience, le donné est une chose essentiellement la même, que l'objet représenté existe ou qu'il soit imaginé et même peut-être absurde. Je ne me représente pas Jupiter autrement que Bismarck, la tour de Babel autrement que la cathédrale de Cologne, un chiliogone régulier autrement qu'un millièdre régulier.

S'il n'y a pas d'objet dans le vécu intentionnel, nous pouvons comprendre que ce qui est immanent à ce vécu, ce sont bien plutôt les contenus réels qui composent les vécus intentionnels, c'est-à-dire qu'ils constituent l'acte, ils servent de point d'appuis, mais ils ne sont pas eux-mêmes intentionnels. Husserl introduit ici une distinction fondamentale entre reell et real : est reel ce qui est inhérent aux vécus intentionnels, tandis que le terme de real renvoie à la réalité naturelle, c'est-à-dire à la transcendance des choses de la nature. Si nous voulons parler de contenus immanents, c'est au sens de ce qui compose le vécu intentionnel qu'il faudra maintenant se référer.

Une autre distinction est à faire entre le contenu réel (reel) et le contenu intentionnel (intentional) : les contenus réels (reel) ne sont pas eux-mêmes intentionnels mais rendent possibles l'intention, ils renvoient à ce qui est intentionnels, ils ne sont que des moments interprétés :

ils constituent l'acte, ils rendent l'intention possible en tant que points d'appui nécessaires, mais ils ne sont pas eux-mêmes intentionnés, ils ne sont pas les objets qui sont représentés dans l'acte.

Une autre manière d'expliquer l'absence de l'objet dans la conscience ou, ce qui revient au même, la présence intentionnelle de l'objet, est d'utiliser la notion d'image : il y a un représentant de la chose éventuellement extérieure dans la conscience et ce représentant est une image de la chose extérieure.

La stratégie de Husserl contre cette théorie porte sur la présupposition de la thèse : qu'est-ce qu'une conscience image ? Que veut dire se représenter en image ? L'objet visé à partir de l'image présente à la conscience n'est pas l'image elle-même, mais ce que cette image figure, ce qu'elle représente, c'est-à-dire l'objet représenté en image. Je peux m'imaginer un parc où j'ai l'habitude de me promener, et, ce faisant, je ne vise pas l'image de ce parc, mais c'est le parc lui-même que je prends comme objet : je peux lui attribuer certaines caractéristiques, comme celle d'être étendu, d'abriter des animaux, etc. Mais il n'a pas, en plus, comme caractéristique d'être une image. Il n'y a aucune liaison entre la conscience d'image et l'objet extérieur. Or, comment se fait-il que je puisse pourtant viser cet objet à travers cette image ?

À quoi cela tient-il donc que nous puissions aller au-delà de l'« image », seule donnée dans la conscience, et que nous puissions la rapporter, en tant qu'image, à un certain objet étranger à la conscience ?

Une réponse serait de dire que l'image et ce dont elle est image sont dans une relation de ressemblance, ce qui est manifestement le cas lorsque l'objet existe réellement. Mais, par hypothèse, la conscience d'image n'a que l'image et non pas en plus la ressemblance : la ressemblance ne peut donc pas expliquer la relation de reproduction qu'entretient l'image à l'objet qui lui est extérieur. De plus, la ressemblance entre une image et la chose ne fait pas de l'objet l'image de l'autre.

Mais alors, qu'est-ce qu'une conscience d'image ? Qu'est-ce qu'une image ? Husserl retourne la notion de ressemblance : on utilise le semblable comme représentant en image de ce qui est semblable, de l'avoir présent à l'intuition et de viser l'autre à sa place. Autrement dit,

l'image comme telle se constitue dans une conscience intentionnelle particulière, et le caractère interne de cet acte, la caractéristique spécifique de ce « mode d'aperception », ne constitue pas seulement, en général, ce que nous appelons « nous représenter en image  », mais aussi, selon sa détermination particulière et également intrinsèque, ce que nous appelons nous représenter en image tel ou tel objet déterminé.

Avec l'image, nous n'avons pas seulement l'image, mais nous avons également l'objet figuré par cette image, bien qu'il n'y ait pas, dans l'intention imaginative, deux objets qui apparaissent, mais qu'il est possible que cette intention imaginative se remplisse, c'est-à-dire qu'il y ait une synthèse entre l'image et la chose présentifiée.

Husserl conclut que l'opposition entre image interne et objet extérieur est une fausse opposition : par exemple, elle n'existe pas dans les oeuvres d'art  :

Le tableau n'est une image que pour une conscience constituante d'image, c'est-à-dire qui seule confère à un objet primaire et lui apparaissant dans la perception la « valeur » ou la «  signification » d'une image au moyen de son aperception imaginative (fondée dans ce cas sur une perception).

De plus, les explications de la théorie de l'image nous entraîne dans une régression à l'infini, puisque l'image interne présupposant un objet extérieur dont elle est le représentant, cet objet lui-même ne pourrait être constitué que par une nouvelle image, etc. Ce qu'il faut bien voir c'est qu'

un objet pour la conscience n'est pas un objet représenté parce qu'il y a simplement dans la conscience un contenu semblable, en quelque manière, à la chose transcendante elle-même (ce qui, tout bien considéré, se réduit à une pure absurdité), mais parce que toute relation de la conscience à son objectité est incluse dans l'essence phénoménologique de la conscience prise en elle-même et ne peut, par principe, être incluse qu'en elle.

La conscience n'est donc pas une scène sur laquelle des images joueraient le rôle d'objets extérieurs : nous ne devons pas

penser comme si le rapport qu'entretient ce qu'on appelle «  image » avec la conscience était semblable au rapport existant entre le tableau et la pièce dans laquelle il est placé, ni comme si l'hypothèse d'une relation d'emboîtement entre deux objets ajoutait la moindre intelligibilité à ce rapport.

La conscience est un tissu d'actes dans lesquels des objets apparaissent : le contenu de l'acte peut ainsi varier, selon que l'acte soit perceptif, là où l'objet est lui-même présent en personne, selon qu'il soit imaginatif, là où l'objet est présentifié. Cette intention imaginative est fondée sur l'acte perceptif et fonde elle-même l'acte signitif, terme de la modalisation de l'intentionnalité.

Seul compte les modes sous lesquels les objets se donnent : ce qui vaut pour les vécus de représentation vaut également pour les autres vécus qui se fondent sur ces vécus. Se représenter le parc, porter un jugement sur lui, prendre plaisir à s'y promener, etc., sont des nouveaux vécus : ils ont tous ceci de commun qu'ils sont des modes de l'intention objective, modes qui ne peuvent se traduire dans le langage ordinaire qu'avec des expressions comme l'objet est représenté dans la représentation, jugé dans le jugement, etc. Husserl préfère substituer à ces expressions imagées l'expression d'objet intentionnel.

D'autres expressions sont équivoques : l'objet est conscient, il est dans la conscience, il est immanent à la conscience. Ces équivoques proviennent de l'expression être-contenu. Parler de contenu de la conscience, c'est envisager la conscience comme un contenant : l'être pour la conscience est différent dans ces expressions par rapport aux sens de ces expressions dont dépendent les deux premières significations de la conscience établies auparavant. Pourquoi continuer à utiliser ce terme s'il est ambigu ? Husserl ne veut pas créer de néologismes et ne veut pas se trouver en porte à faux par rapport au vocabulaire courant de son époque qui qualifie le premier concept de conscient aussi bien le flux des vécus appartenant à l'unité réelle de l'individu psychique que tous les moments qui le constituent réellement.

Notes

 1  Comme Husserl le précise dans sa note de la p. 204 (p. [399]). Je m'appuie également ici sur les Remarques sur la traduction de quelques termes de la traduction française, p. 384.

 2  Voir §4 de la Seconde Recherche logique.