Si les expressions « avoir la même représentation » et « se représenter le même objet » sont synonymes, elles ne sont pas identiques. Ma représentation de la tour Eiffel est différente de la représentation que peut en avoir quelqu'un d'autre, mais nous nous représentons pourtant bien le même objet. Avoir la même représentation ne signifie pas non plus que nous pourrions faire coïncider notre conscience avec celle d'un autre. En fait, dire que nous avons la même représentation d'une chose, c'est dire que

nous avons des représentations dans lesquelles la chose se présente à nous non seulement comme étant la même d'une façon générale, mais comme étant exactement la même ; c'est-à-dire, d'après nos développement précédents, avec le même « sens d'appréhension », ou en vertu de la même matière.

De la même façon, dire que deux représentations sont identiques, c'est dire que l'on peut énoncer exactement au sujet de la chose représentée la même chose et rien d'autre. Ou encore, deux jugements sont identiques lorsque ce qui vaut pour l'état de chose de l'un, vaut pour l'état de chose de l'autre. L'essence intentionnelle de l'acte n'est pas l'acte concret complet, d'autres éléments peuvent rentrer en compte. Mais une description suffisante de l'acte passe nécessairement par la description de la qualité et de la matière de cet acte.

Du point de vue de la modalité imaginaire, la représentation imaginative peut se modifier sous l'effet de l'augmentation ou de la diminution de la quantité ou de l'intensité des contenus sensibles ou sous l'effet de la clarté ou de l'obscurité de l'objet, ces modifications ne sont pas essentielles à la modalité imaginaire à partir du moment où son intention reste inchangée et où l'objet lui-même n'est pas modifié :

En dépit de toutes les modifications phénoménologiquement si importantes du phénomène imaginatif fictif, l'objet lui-même peut continuellement se poser devant notre conscience comme un seul et même objet inchangé, identiquement déterminé (identité de la matière) ; ce n'est pas à lui mais au « phénomène » que nous attribuons alors les variations, nous le «  visons » comme constamment permanent et nous le visons ainsi sur le mode d'une simple fiction (identité de la qualité).

Il en est de même pour la modalité perceptive :

Ici également, quand nous avons en commun « la même » perception et que nous « réitérons » simplement celle qui a déjà été, il s'agit seulement de l'unité identique de la matière et, par conséquent, aussi de l'essence intentionnelle dans le contenu descriptif du vécu.

Nous retrouvons cette identité de la matière dans la perception d'un objet spatial : la perception de la voiture comporte des moments qui ne sont pas perçus, comme l'envers par exemple, mais qui sont pourtant présentifiés par la modalité imaginaire. Si ces parties présentifiées de l'objet peuvent varier, elles ne changent rien au sens d'appréhension de la perception. Les deux modalités peuvent également avoir le même sens d'appréhension, c'est-à-dire une matière identique, comme dans le souvenir d'un objet perçu à l'instant.

Dans le cas de la troisième modalité, la modalité signitive, rien n'est changé non plus, même lorsqu'elle fait fonction d'essence significative : l'identité repose sur la même qualité d'acte et sur la même matière d'acte.

Nous affirmons donc qu'il en est de même pour les actes d'expression et spécialement pour les actes conférant la signification, et cela de telle manière que, comme nous l'avons déjà énoncés par anticipation, leur caractère significatif, c'est-à-dire ce qui, en eux, forme le corrélat phénoménologique réel de la signification idéale, coïncide avec leur essence intentionnelle.