Qu'est-ce qu'un problème ?
20 septembre 2006
J'aurais, plutôt qu'un commentaire, une question à poser à J.D., concernant la définition du problème. D'abord, parce que j'ai quelques élèves aussi et qu'il faut bien chercher à expliquer ce que les profs de philo entendent par problème philosophique, n'est-il pas juste de faire quelques différences à l'intérieur du genre problème ?
Je m'explique : je commence toujours par distinguer les problèmes techniques (quels moyens pour telle fin posée), dans lesquels on peut peut-être ranger ton problème d'évacuation d'eaux, des problèmes éthiques (Quelle fin ? Ou telle fin est bonne à poursuivre, si l'on peut dire ?), et enfin les problèmes philosophiques (au sens de la philosophie scolaire, ce qui fait, je l'accorde, beaucoup de restrictions...). J'ajoute aussitôt qu'il existe peut-être d'autres genres de problèmes que les trois mentionnés. Et comment définir le problème philosophique ?
J'en suis là dans mes tentatives de définition-description : un problème philosophique apparaît, dès lors qu'à une question posée, plusieurs réponses (au-moins) incompatibles entre elles semblent convenir, dans la mesure où elles sont justifiées en raison(s) pour un même esprit (cette dernière précision n'est faite que pour éviter le relativisme ducertains pensent queetd'autres pensent le contraire, pour le dire vite).
À ton/votre avis, cette définition est-elle correcte eu égard à ce qu'on attend d'un élève de terminale ? Et permet-elle de construire des problématiques véritables ? Comment puis-je l'améliorer ? Merci d'avance pour vos contributions !
Mise à jour du 26 septembre : des difficultés de connection et un anti-pourriel un peu virulent (il vient de bloquer un commentaire qui contenait le mot spécialisés) ce soir, au moment où je pars jouer au go. Je mets le commentaire en ligne et en espérant que la situation se rétablisse (je vais même en profiter pour faire une sauvegarde, tiens). C'est maintenant rétabli. Désolé pour le dérangement.

Commentaires
Bonjour Janik et Mikael,
"J.D." talking. Ce sont en effet des questions importantes. J'y contribue volontiers, mais voyez cela comme une réflexion ouverte (je suis dogmatique uniquement quand je pense que c'est justifié, et là, ça ne le serait pas!).
(Prenez votre courage à deux mains, parce que c'est long!)
D'abord, la question pédagogique. Il faut expliquer à des élèves ce qu'on entend par "problème philosophique": d'accord. Mais est-il nécessaire et/ou suffisant, pour cela, de leur donner une théorie de ce qu'est un problème philosophique? (Car une définition d'une chose est une théorie de cette chose). On peut en douter: nous-mêmes, philosophes de profession, sommes des contre-exemples! La plupart d'entre nous n'a pas de bonne définition, ou pas de définition du tout, de ce qu'est un problème philosophique. Cela ne nous empêche pourtant pas de faire de la philo, et nous reconnaissons un problème philosophique quand nous en voyons un! De ce point de vue, les problèmes philosophiques ne semble pas différer d'entités plus ordinaires comme les mouettes, les chagrins, ou les amitiés: on peut les connaître sans en connaître une définition. Donc la définition/théorie ne semble pas nécessaire. Elle ne semble pas suffisante non plus. Pensez-vous, par exemple, que je puisse apprendre à mon petit cousin ce que sont les mathématiques en lui disant: "oh, c'est simple, c'est la science des quantités et de leurs rapports. Tu vois?"? De même, je doute qu'un élève qui sait qu'un problème philosophique est une question à laquelle plusieurs réponses sont également défendables sache par là-même distinguer un problème philosophique d'une fausse question ou d'y apporter un début de réponse.
Mais si on ne définit pas, que faire à la place? Deux choses: des exemples, et montrer comment ça marche. (Difficile à préciser la seconde idée: j'espère vous faire saisir l'idée... par des exemples!).
Voilà ce que je ferais:
Si les élèves suivent jusque là, j'irai un peu plus loin, en ajoutant qu'une troisième caractéristique de ces problèmes, c'est que non seulement on ne sait pas quelle est la réponse, mais qu'on ne sait pas non plus comment trouver la réponse, voire ce qui compte comme réponse. (Alors que dans les sciences, quand il y a désaccord sur les réponses, il y a néanmoins un accord accord sur la façon dont les questions sont tranchés). C'est pourquoi, en philosophie, on discute souvent à la fois la question elle-même (par exemple, s'il y a des vérités en morale), mais aussi comment on pourrait savoir la réponse à la question (par exemple, comment déterminer s'il y a des vérités en morale).
Quelques commentaires sur cette suggestion.
Comme je n'enseigne pas en Terminale, c'est difficile pour moi de savoir si quelque chose dans ce genre pourrait passer auprès des élèves. Mais je vois mal en quoi ce serait moins accessible que la stratégie extrêmement abstraite des définitions.
Mais, comme je le disais au début, je n'ai pas de certitudes sur ces questions, et n'en aurai pas avant de savoir ce qu'elles donnent sur le terrain!
D'autre part, il y a la question théorique (souvenez-vous, plus haut, j'ai écrit: " d'abord, la question pédagogique"): à savoir, qu'est-ce qu'un problème philosophique.
Tout d'abord, ne présupposons pas qu'il s'agit de choses dont le genre est "problème" et l'espèce "philosophie", et qu'on doive définir les problèmes philosophiques comme 'du même genre mais différent' de problèmes techniques ou éthiques ou autres. La syntaxe est peut-être trompeuse! Par exemple, ce pourrait être en fait des 'questions philosophiques problématiques' (genre: question philosophique, espèce: problématique). Et n'oublions pas que les définitions genre-espèce ne sont pas les seules possibles. Exemple, cette définition de "premier": "x est premier ssi si x est divisible par y, alors y = x ou y = 1". (Cela peut vous aider de savoir que les premiers sont du genre "nombre", mais ce n'est pas nécessaire pour comprendre et appliquer cette définition.) Il vaut mieux prendre pour point de départ qu'une définition de X donne des conditions nécessaires et suffisantes pour être X, qu'une caractérisation genre+espèce ou une paraphrase. La caractérisation genre+espèce est simplement un cas particulier des conditions nécessaires et suffisantes.
Sur le fond, j'aime bien l'idée suivante: un problème philosophique est une question qui est embarrassante parce qu'on ne sait pas comment y répondre. (Je dis que je l'aime bien, parce que je pense que le terme de "problème philosphique" est un terme technique, dont la définition est en partie une affaire de décision). L'idée est que le trait typique des questions philosophiques est qu'on y débat à la fois de l'objet lui-même, mais aussi de la méthode. Comme je le disais plus haut, non seulement on ne sait pas quelle est la réponse, mais on ne sait pas non plus comment répondre. Lorsqu'on a une meilleure idée de la façon dont on doit répondre à un type de questions, la discipline devient une science.
Mais c'est sophistiqué. Plus simple, et plus dans l'esprit de ce que cherche Janik: ''un problème philosophique est une question que tout le monde peut se poser, et sur laquelle plusieurs réponses sont rationnellement défendables (ou défendables sur la base d'arguments), ce qui ne signifie pas pour autant que toutes les réponses sont bonnes ou se valent, et ce qui n'exclut pas non plus qu'il y ait une seule bonne réponse, même si nous sommes pas en mesure de dire avec certitude quelle elle est."
NB, pour une raison mystérieuse, mon deuxième commentaire - et peut-être ce troisième - est passé avant le premier, qui a dû paraître suspect au modérateur automatique de Mikaël...
NB, pour une raison mystérieuse, mon deuxième commentaire - et peut-être ce troisième - est passé avant le premier, qui a dû paraître suspect au modérateur automatique de Mikaël...
Oui, c'est le cas. Je ne sais pas trop ce qui se passe en ce moment, mais je rencontre de nouveaux problèmes techniques que je n'ai pas encore réussi à résoudre faute de temps.
En tous les cas, merci de ta réponse détaillée, j'y reviendrai.
La réponse de Julien est intéressante, mais on pourrait toujours dire de ses exemples . Est ce que savoir si Dieu existe n'est pas un problème purement théologique? (pour prendre l'exemple le plus simple à critiquer).
J'ai l'impression que sa réponse est efficace, mais seulement si personne ne vient demander .
Je sais pas si ça viendrait à l'idée d'un terminale de chercher la petite bête de cette façon, mais peut etre que face à certaines questions de philosophie des sciences ou de philosophie de la religion une objection comme ça peut émerger.
La question "y a-t-il un Dieu?" est certainement une question de théologie, mais cela n'interdit pas qu'elle soit aussi une question de philosophie. Qu'elle soit uniquement ("purement") une question théologique, au sens où ça n'est pas une question de philosophie en même temps, ça reste à argumenter.
Quand à l'idée qu'il y aurait pour certaines questions plusieurs bonnes réponses, la "réponse philosophique" et d'autres (la scientifique? la théologique? celle de sens commun?) cela me semble douteux. En général, il y a une bonne réponse, et différentes méthodes pour (tenter de la) trouver.
bonjour,
Je suis d'accord avec l'idée selon laquelle il n'y a pas une réponse déterminée à un problème philosophique. Une question philosophique est à distinguer d'une question technique, scientifique. En quelque sorte, il s'agit d'un paradoxe à surmonter ou comme dit Julien Dutant, une question "embarrassante" à résoudre. C'est pourquoi, il me semble intéressant de confronter des points de vue. De là, une argumentation peut être "faible" ou "forte". L'art d'Aristote dans "l'Ethique à Nicomaque" est approprié à l'enquête philosophique. Le philosophe est une sorte de détective.
en réponse à Julien
Je ne crois pas avoir dit qu'il pouvait avoir plusieurs bonnes réponses, dont la réponse philosophique entre autres. Ou alors je me suis mal exprimé.
Ce que je voulais pointer c'était plutot une limite du fonctionnement par exemple. On peut bien dire que tous les exemples sont des exemples de problèmes philosophiques qui sont aussi des problèmes relevant d'autres domaines, mais ça n'élucide pas tellement la spécificité du problème philosophique.
C'est comme si l'aboutissement de la réponse que tu a proposé était quelque chose comme . En somme on pourrait bien dire aux terminales . C'est à la fois juste (que dire de mieux?) mais pas forcément satisfaisant sur le coup.
J'ai l'impression qu'il y a une tension entre la tentative de vouloir cerner un minimum ce qu'est un problème philosophique et ton approche qui semble aller plutot à l'encontre d'une définition nette. Résultat dès qu'on pousse un peu trop loin la question (), on se heurte à une difficulté si on ne veut pas sortir une platitude.
J'ai l'impression de n'avoir pas bien fait comprendre ma position. Je ne pense pas qu'il y ait de problème philosophique, si cela veut dire que 1) il y a un ensemble de questions (un domaine) qui relèvent necessairement de la philosophie, ou 2) pour certaines questions, il y a une réponse spécifiquement philosophique, éventuellement à côté d'autres réponses (scientifiques, religieuses, de sens commun, sophrologiques ou que sais-je encore).
Il me semble que Godemon adopte la position (2) et Laurence la position (1). Mais si c'est le cas, ces positions ne vont pas de soi, elles sont loin d'être évidentes, et il faudrait les argumenter. Et surtout, il faudrait déjà dire quelle est cette spécifité supposée du domaine ou des réponses philosophiques.
Mon point de vue est le suivant. Il y a des questions, et chaque question (en supposant qu'elle soit assez précise) n'a qu'une seule réponse vraie. Par exemple: existe-t-il un Dieu? c'est oui ou c'est non (pourvu que "Dieu" ait un sens précis). Ce n'est pas "oui pour la théologie mais non pour l'athéisme". Ensuite, pour une question donnée, nous pouvons avoir un, plusieurs, ou aucun moyen de trouver la réponse. Je pense que la philosophie est un de ces moyens, ou plutôt un ensemble plus ou moins hétérogène de moyens (techniques, méthodes) pour trouver la vérité, qui est approprié pour les problèmes qu'on ne peut pas résoudre par des moyens plus fiables (sciences, mais aussi perception, témoignage, mémoire suivant les cas) et plus approprié pour ces problèmes que d'autres moyens moins fiables (sens commun, témoignage, mémoire, etc. suivant les cas).
Une analogie peut êter utile. Le fait d'être visible ou non n'est pas une propriété intrinsèque des objets physiques. Les bactéries sont invisibles: mais cela n'est pas le résultat d'une propriété spéciale des bactéries. C'est la conséquences des limites de nos yeux. Le fait que nous puissions observer certaines choses à l'oeil nu, et d'autres uniquement au microscope, ne révèle pas de différence de nature entre ces deux ensembles de choses. De la même façon, le fait qu'une certaine question relève ou non de la philosophie ne dit rien de profond sur l'objet de cette question; c'est uniquement dû à la façon dont nos capacités de connaître sont faites.
Bonjour,
Je vois une divergence entre l'approche de Julien Dutant et moi-même: je ne pense pas qu'il existe une réponse vraie à un problème en philosophie. Certes la science et la philosophie constituent deux modes d'interrogation du réel avec ce que cela comporte de relativité (dans notre manière de connaître les phénomènes). Mais il y des questions sensées qui dépassent le domaine strictement scientifique.
En fait ma position est relativement proche de celle de Julien, en dépit des apparences. Je ne soutiens pas du tout (2), ni (1). Ma position serait assez exactement ce que j'ai mis plus haut
La philosophie n'est même pas un moyen d'atteindre la vérité sur un problème dans ce cadre là. Ce serait juste le-truc-que- font-les-types-dont-on-dit-qu'ils-font-de-la-philo. Je sais que ça ne ressort pas du tout de ce que j'ai marqué plus haut, pour cause.
J'ai essayé de rester dans l'interrogation du départ de ce billet, à savoir : Ce que Julien désigne sous (1) et (2) dans son dernier message donne deux orientations pour répondre à cette question, mais aucune d'elles ne me semble satisfaisante.
En fait ce qui me genait dans la réponse originelle de Julien c'était qu'elle me semblait pas vraiment jouable avec des terminales. On avait l'impression que la réponse était très wittgensteinienne, avec les défauts des réponses du genre : tant qu'on a pas compris à quel point ce type de réponse est juste, on peut avoir l'impression de rester sur sa fin.
Je trouve que c'est beaucoup plus clair de faire ce que Julien fait dans son dernier message : plutot que d'essayer de répondre à la question , reprendre la question à l'envers en partant d'une conception de la philosophie minimale, et de là arriver à ce qu'on appelle problème philosophique. J'ai l'impression que tant qu'on cherche à répondre à la question qu'est ce qu'un problème, on risque toujours de voir émerger des objections dans la veine des options (1) et (2) vue plus haut.
Avec la même position de fond, je pense que la premiere réponse de Julien avait une forme pas convaincante, alors que sa derniere réponse est mieux présentée et moins insatisfaisante.
Bonjour,
Laurence: s'il n'y a pas de vérité en philosophie, alors il faut que je cesse de me fatiguer à argumenter, il suffit juste de prendre les positions qui me plaisent le plus. Tiens, par exemple: l'esprit est distinct du corps, les méchants sont en fait malheureux, et le théisme est immoral. Et si vous me critiquez là-dessus, vous êtes bien naïfs! Car il n'y a pas de vérité en philosophie, et donc ces positions ne sont pas fausses. Choisissez les vôtres, et qu'on n'en parle plus!
Godemon: merci des appréciations :)
Ce serait bien d'avoir aussi une réaction de Janik, qui a lancé toute cette discussion...
C'est très drôle. Il s'avère que la question "Qu'est-ce qu'un problème philosophique?" a fait l'objet aujourd'hui d'une dissertation de préparation à l'agrégation de philosophie. J'imagine que vous allez avoir de nombreuses visites pour vous faire part des réponses qui ont été esquissées... Pour ma part, après 7h de réflexion, je suis bien trop épuisée pour soutenir mon point de vue, mais je ne manquerais pas de repasser ici à l'occasion. Cordialement. A.D
Bonjour,
Mon propos consiste à dire:
Il n'y a pas de vérité définitive en philosophie. N'est-il pas possible de réfuter les thèses philosophiques au cours de l'histoire ? Vous accordez trop de confiance à la raison alors que j'en montre les limites. Mon seul souci est de combattre toute forme de dogmatisme. Et je ne défends pas des positions philosophiques par plaisir, loin de là.
Alors vous devriez dire: "il y a peut-être des vérités en philosophie, mais on ne peut jamais savoir avec certitude qu'on les a atteintes." Pas qu'il n'y a pas de vérité définitive (ce qui est en soi une expression étrange, d'ailleurs).
Sur l'argument classique (auquel on donne le nom barbare de "méta-induction pessimiste") "les théories passées ont été abandonnées, les présentes le seront": qu'est-ce qui le garantit? Supposons que l'humanité, qui a 100000 ans, survive 100000 ans de plus: alors nous n'avons vu que 2,5% de l'histoire de la philosophie. (Et encore, sans prendre en compte le fait que les philosophes sont plus nombreux aujourd'hui que dans le passé.) Il est hâtif de généraliser de ces 2% au reste.
C'est une idée répandue que toute théorie sera un jour rejetée, en particulier à propos des théories scientifiques. Mais c'est une sorte de superstition: il n'y a pas de loi de la nature qui garantit que chaque théorie que nous trouvons est fausse ou paraîtra telle! J'ai l'impression que beaucoup des physiciens théoriques acceptent la possibilité qu'on atteigne le dernier mot sur les les lois fondamentales de la matière, et que la recherche physique se réoriente alors vers d'autres domaines (comme le comportement collectif de particules).