Corti parle de sa honte et de sa gêne à en faire la demande à Gracq :

« J’attendais un grand livre ; le hasard – mais ce n’était pas le hasard – me l’envoyait. Allais-je devoir le refuser, comme je sus plus tard que Gallimard avait fait ? Retourner ce manuscrit, c’était ce qu’il m’était impossible même de concevoir. Comment concilier ces contraires ? J’étais sans argent liquide en raison de mon usage de payer comptant mes dépenses (ce qui, diront tous les commerçants, est une espèce d’hérésie et qui ne donne pas une haute idée de mon aptitude aux affaires) et j’avais, de surcroît, quelques engagements. Bref, pris entre mon désir de publier ce livre et mon impossibilité de le pouvoir, j’écrivis à l’auteur une lettre qui me coûta beaucoup. S’il allait me prendre pour un marchand de papier imprimé ! Pouvait-il accepter, contre des droits raisonnables, de participer aux frais de l’édition ? Quels jours de crainte n’ai-je pas vécus en attendant sa réponse ? Moins de passion m’aurait laissé plus de clairvoyance, et même sans rien savoir de la situation aisée de l’auteur, me l’aurait fait attendre avec plus de confiance. J’aurais deviné ou compris que ce n’était pas le dépit d’avoir échoué à la N.R.F. qui l’avait conduit chez moi, mais bien, passé le moment de fascination de la grande maison, l’attraction de ma boutique où régnait un « certain esprit ». Elle était le pôle d’un nouveau mode de penser et toute une jeunesse était aimantée à ce pôle. J’étais les Éditions surréalistes ; personne qui en avait suivi la production ne pouvait ignorer mon nom, dont André Breton a écrit qu’il est « intimement lié au Devenir Surréaliste ». Alors, je ne faisais pas ces réflexions ; j’étais dans la fièvre. J’attendais cette réponse. Elle me parvint, et même assez rapidement, sous la forme d’un court billet. C’était une acceptation. Quelques jours plus tard, je recevais sept mille cinq cents francs. Le livre allait m’en coûter onze ou douze mille, mais régler la différence ne m’était pas très pesant.

Souvenirs