Varia

Des rochers audacieusement suspendus au-dessus de nous et faisant peser comme une menace, des nuages orageux s'accumulant dans le ciel et s'avançant dans les éclairs et les coups de tonnerre, des volcans dans toute leur puissance destructrice, des ouragans auxquels succède la dévastation, l'océan immense immense soulevé de fureur, la cascade gigantesque d'un fleuve puissant, etc., réduisent notre pouvoir de résister à une petitesse insignifiante en comparaison de la force dont ces phénomènes font preuve. Mais, plus leur spectacle est effrayant, plus il ne fait qu'attirer davantage, pourvu que nous nous trouvions en sécurité.

Kant

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4 août 2007

La construction de la réalité sociale (2)

Le fardeau métaphysique de la réalité sociale

Searle part d'un constat (je graisse) :

il y des portions du monde réel, des faits objectifs dans le monde, qui ne sont des faits que par l'accord des hommes. En un sens, il y a des choses qui n'existent que parce que nous le croyons.

Quelques exemples de ce type de faits : l'argent, les propriétés foncières, les gouvernements, les mariages, les matchs de football, les contrats de travail, etc.

D'un autre côté,

bien des faits relatifs à ces choses sont des faits objectifs, au sens où ils n'ont rien à voir avec vos ou mes préférences, évalutations ou attitudes morales

Citons comme exemples, le fait d'être citoyen français, le fait que ce bout de papier coloré dans ma poche est un billet de 5 euros, le fait d'être propriétaire d'une maison, le fait d'être salarié, etc.

Cette première distinction en introduit une autre à l'intérieur des faits dits objectifs, comme le fait que le mont Everest possède de la neige et de la glace près de son sommet, que l'atome d'hydrogène se compose d'un électron et d'un proton, etc. Ce sont des faits qui sont indépendants de toute opinion humaine.

Par la suite, Searle emploiera ces expressions dans le sens suivant :

faits institutionnels =df faits qui dépendent de l'accord des hommes, faits qui ont impérativement besoin d'institutions humaines pour exister

et

faits non institutionnels ou faits bruts =df faits qui n'ont pas besoin d'institution humaine pour exister.

Sa recherche va s'articuler autour de ces 2 questions :

  1. Comment les faits institutionnels sont-ils possibles ?
  2. Quelle est exactement la structure de ce genre de faits ?

Pour pouvoir répondre et développer ainsi une théorie générale de l'ontologie des faits sociaux et des institutions sociales, Searle va suivre la stratégie suivante :

  • il veut montrer
    • comment une réalité sociale construite est possible ;
    • quelle est la structure des faits institutionnels ;
  • il veut défendre
    • l'idée selon laquelle il existe bien une réalité totalement indépendante de nous ;
    • une version de la théorie de la vérité-correspondance.

Searle illustre la complexité de la réalité sociale à partir d'une situation aussi banale que boire une bière à la terrasse d'un café : je m'installe sur cette chaise au soleil, le serveur me demande ce que je veux boire, je lui réponds, il me l'apporte, je bois ma bière en savourant la lumière, laisse l'argent et quitte cette terrasse (ceux qui ne boivent pas de bières aux terrasses ensoleillées de Bretagne peuvent prendre comme exemple le fait de faire ses courses dans un supermarché). Nous ne pouvons pas décrire ces situations dans le langage de la physique et de la chimie, même si ce sont des phénomènes physiques. Il faut s'imaginer ces milliers de règles et de règlements qui structurent notre activité quotidienne :

  • l'autorisation municipale pour utiliser cette place comme terrasse ;
  • l'autorisation municipale pour cet endroit de servir de l'alcool ;
  • la bière n'appartient pas au serveur, qui pourtant me l'apporte ;
  • l'échange de petits cercles métalliques ou de rectangles colorés ;
  • il est là par contrat qui le lie au propriétaire
  • etc.

Ce qui pourrait apparaître comme un véritable fardeau ne l'est pas, ou du moins est supportable, car la plupart du temps, nous n'y pensons même pas : nous sommes pris dans une vaste ontologie invisible.

26 février 2005

Multitude, peuple, masses et classe ouvrière

Brèves définitions, entre deux cartons de déménagement, tiré de l'ouvrage Multitude.

La multitude est une multiplicité non réductible à une unité ou une identité singulière, c'est-à-dire qu'elle est une multiplicité de différences singulières. En ce sens, la multitude s'oppose au peuple, compris comme une population réduite à une unité singulière, et à la masse, qui, si elle non plus ne peut se réduire à une unité, se caractérise par son indifférence. Le concept de classe ouvrière est utilisé

  • dans un sens étroit, pour qualifier les ouvriers de l'industrie par opposition aux travailleurs de l'agriculture, des services, etc.
  • dans un sens large, pour qualifier tous les travailleurs salariés par opposition aux travailleurs pauvres et non rénumérés de la sphère domestique et à tous ceux qui ne perçoivent pas de salaire.

Contrairement à la classe ouvrière, la multitude ne se compose plus des seules figures de la production économique (production de bien matériels) mais aussi, et surtout, des figures de la production sociale (production de communication, de relations et de formes de vie).

8 janvier 2005

Les concepts élémentaires de la méréologie (3)

Produit binaire

Deux individus superposés ont par définition au moins une partie en commun. On appellera cette partie commune le produit de deux individus x et y. On écrira ce produit

x · y

Somme binaire

La somme binaire ou somme méréologique de deux individus x et y est un individu z tel que cet individu se compose exactement de x et de y :

x + y

Par exemple, mon bureau est la somme méréologique de cette planche de bois et de ces deux trétaux. Ce concept de somme binaire pose un certain nombre de problèmes parce qu'il suppose que deux ou plusieurs individus quelconques possèdent une somme. C'est le problème de l'existence de sommes arbitraires (je fusionne rarement avec l'écran de mon ordinateur).

Différence

Si x et y sont deux individus, leur différence méréologique est le plus grand individu contenu dans x qui n'a aucune partie commune avec y :

x - y

Produit et somme générale

Pour couvrir les cas où chaque classe d'individus a une somme et les cas où chaque classe d'individus qui possèdent une partie commune a un produit, on va introduire une nouvelle notation pour la somme ou la fusion :

Σx (Fx)

et pour le produit général ou noyau de tous les objets satisfaisant un prédicat F ξ :

Πx (Fx)

L'Univers

L'Univers est l'individu unique qui est la somme de tous les individus. Il n'est pas un conteneur dans lequel se trouve des individus, mais il est le tout de ces individus. En ce sens, il n'y a pas d'Univers vide, on pourra soutenir tout au plus qu'il n'existe pas d'univers. On le note :

U

Le complément

Si la différence et l'Univers existe, alors pour chaque individu il existe un individu unique qui comprend le reste de l'Univers en dehors de lui. Si z est cet individu, son complément noté

U - z

noté ¸, existe et est unique.

L'atome méréologique

Un atome est un individu qui n'a pas de partie propre. Il est insécable, comme son étymologie l'indique (à ne pas confondre avec l'atome des théories physiques). On exprime x est un atome par

At x

25 décembre 2004

Les concepts élémentaires de la méréologie (2)

Superposition

Deux individus sont méréologiquement superposés si et seulement si ils possèdent une partie en commun. La superposition méréologique inclue le cas où un individu est une partie d'un autre et le cas de l'identité. On exprimera la relation x recouvre y de la façon suivante :

x o y

J'ai traduit le terme overlapping par superposition mais la traduction ne rend pas bien compte de ce dont il est question ici. J'ai hésité avec d'autres termes comme recouvrir ou chevaucher, mais ils ne m'ont pas non plus paru satisfaisant. En général, dire que deux individus sont superposés, c'est dire qu'aucun des deux n'est une partie de l'autre. Deux routes qui se croisent forment un carrefour, mais aucune des deux n'est une partie de l'autre. De la même façon, les eaux territoriales de deux nations comme la France et l'Angleterre se superposent pour former les eaux internationales, qui, comme l'expression l'indique, n'appartiennent ni à l'une ni à l'autre. On est toujours dans le même cas si l'on prend l'exemple d'une femme enceinte et de son f½tus, même si cette exemple semble moins intuitif.

Disjonction

Des individus sont disjoints si et seulement si ils ne sont pas superposés, c'est-à-dire si et et seulement si ils n'ont pas de partie en commun. On notera l'expression x est disjoint de y :

x | y

Ce concept est suffisament compréhensible et ne semble pas poser de problème. Ainsi par exemple, les être humains sont habituellement disjoints, même les soirs de réveillon.

11 décembre 2004

Les concepts élémentaires de la méréologie

Partie propre

Le concept le plus élémentaire et le plus intuitif de la méréologie est celui de la relation de partie à tout. Les exemples ne manquent pas : on parlera d'un livre et de son premier chapitre, d'un homme et de sa main, d'un match et de sa seconde mi-temps, etc. Une autre façon de réécrire ces exemples en français pourrait être la suivante : le premier chapitre du livre, la main de cet homme, la seconde mi-temps du match, etc. On verra par la suite l'importance que peut avoir une telle réécriture.

On peut paraphraser ces exemples en écrivant que l'objet x est (une) partie de l'objet y. J'emploie ici le terme d'objet en un sens très large, comme synonyme de quelque chose quelconque. D'autres déterminations seraient nécessaires à propos de ce terme, mais elles viendront en temps voulu. Pour exprimer cette relation, on peut utiliser la notation suivante :

x << y

Mais d'autres notations sont possibles. Casati et Varzi utilisent par exemple la notation suivante

PPxy

en laissant de côté les quantificateurs universels (∀x et ∀y), par souci de lisibilité.

Les symboles x et y désignent des variables singulières et ces variables dénotent des individus. Cela signifie que les termes de la relation tout-partie sont les types logiques les plus bas (par rapport à des entités d'ordre supérieur comme les classes, les fonctions ou les attributs) et qu'ils s'appliquent à des entités individuelles, quelque soit leur types.

Les symboles << et PP désignent un prédicat à deux places ou relation binaire. Une fonction à n places (avec n supérieur à 1) s'appelle une relation. J'y reviendrai aussi.

On peut maintenant poser les propriétés formelles élémentaires de la relation partie-tout (l'irréflexivité, l'asymétrie et la transitivité) vraies pour tout individus :

IRRÉF :
Un objet n'est pas une partie propre de lui-même.
ASYMÉ :
Si une chose est une partie propre d'une autre, alors la seconde n'est pas une partie propre de la première.
TRANS :
Si une chose est une partie propre d'une autre, et si la seconde est une partie propre d'une autre, alors la première est une partie propre de la troisième.

On voit à partir de ces propriétés que la relation de partie propre à tout est un ordre partiel strict.

Partie propre ou impropre

Dans les théories d'ordre partiel en général et dans la méréologie en particulier, il est plus avantageux de prendre comme primitive du système formel la relation moins stricte de partie-de-ou-égal-à (noté < ou P). Pour le dire rapidement, dans la méréologie extensionnelle classique (MEC), égal-à signifie identique-à. On notera x est une partie propre ou impropre de y de la façon suivante :

x < y

ou

Pxy

L'un des problèmes intéressant à soulever est de savoir si la relation partie-tout est antérieure ou postérieure à la relation d'identité. On laissera ce point de côté : disons que l'un des avantages à partir de la relation d'identité, c'est qu'il est possible de définir partie (impropre) et partie propre.

5 décembre 2004

Trois mots sur Hannah Arendt

Brève réponse à une question portant sur la tripartition et l'opposition des activités humaines chez Arendt publiée sur le forum fr.sci.philo.

Bon, sans mon exemplaire et d'après mes notes et mes souvenirs, il me semble que ce qui rend possible cette catégorisation des métiers, ce n'est pas l'opposition privé-public, mais la vita activa. Ce terme désigne — et ici Arendt reprend une distinction aristotélicienne en la remaniant — les trois activités humaines fondamentales : le travail, l'œuvre et l'action (notez que cette distinction n'empêche pas que ces activités soient intimement liées).

Elle prend ensuite appui sur cette tripartition en montrant que le travail et l'œuvre font partie de la sphère privée dans le monde antique grec et qu'il est impensable qu'il puisse faire partie de la sphère publique :

À la base de la conscience politique grecque, on trouve cette distinction exprimée avec une clarté, une précision sans égales. Aucune activité n'ayant d'autre but que le gain ou le simple entretien de la vie n'était admise dans le domaine politique.

Arendt, Condition de l'homme moderne, 75.

S'il y a bien une opposition entre travail et œuvre, elle n'est pas seulement contemporaine mais également antique. Travail et œuvre correspondent à ce qu'Aristote appelle poiésis et celle-ci relève du domaine privé tandis que la praxis relève, elle, du domaine public.

Il vaudrait d'ailleurs mieux parler d'activité plutôt que de métier.

En examinant l'opposition travail-œuvre (poiésis) déjà à l'œuvre dans l'antiquité, elle veut montrer qu'une telle opposition, toujours en cours dans le monde moderne, redéfinit l'idée même de vie privée en l'enrichissant (privée au sens de privation chez les grecs mais au sens d'intimité chez les modernes).

Ce lien c'est l'émergence du social :

L'apparition de la société — l'avènement du ménage, de ses activités, de ses problèmes, de ses procédés d'organisation — sortant de la pénombre du foyer pour s'installer au grand jour du domaine public, n'a pas seulement effacé l'antique frontière entre le politique et le privé ; elle a si bien changé les termes, leur signification pour la vie de l'individu et du citoyen, qu'on ne les reconnait presque plus.

Arendt, Condition de l'homme moderne, 76.

4 décembre 2004

Parts

Dans son livre Parts publié en 1987, Peter Simons se fixe deux objectifs :

  1. exposer les différentes espèces de méréologie éparpillées dans la tradition philosophique ;
  2. exposer les défauts philosophiques de cette tradition et suggérer quelques solutions à ces défauts.

La théorie formelle des touts et des parties habituelle s'appelle la méréologie extensionnelle classique (MEC). Historiquement, elle a pris deux formes :

  1. le calcul des individus de Leonard et Goodman ;
  2. la Méréologie de Stanislaw Lesniewski.

On peut porter deux critiques contre la MEC :

  1. elle soutient l'existence de certains individus appelés sommes méréologiques pour lesquels l'existence que nous en avons n'est pas évidente en dehors de la théorie elle-même ;
  2. la théorie n'est pas applicable à beaucoup d'objet autour de nous, c'est-à-dire qu'elle a peu d'usage comme reconstruction formelle des concepts de tout et de partie que nous employons actuellement.

On peut avancer deux raisons à ce caractère inapplicable :

  1. la logique sous-jacente à la MEC n'a pas les ressources nécessaires pour traiter les notions de modalité et de temporalité en connection avec la méréologie, comme les parties temporaires, les parties temporelles, les parties essentielles ou les parties permanentes essentielles.

    (Cette raison n'est pas interne à la MEC : on peut envisager de l'étendre pour s'occuper des concepts temporels et modaux)

  2. une raison, interne celle-là, appelée extensionnalité méréologique, c'est-à-dire la thèse selon laquelle les objets qui ont les mêmes parties sont des objets identiques.

En effet, si l'on accepte l'extensionnalité méréologique, on va se trouver confronté à deux problèmes :

  1. certaines choses (comme les êtres humains par exemple) possèdent différentes parties à différents moments du temps : elles sont méréologiquement variables. Or, une chose qui possède différentes parties à différents moments du temps ne peut pas être identique à la somme de ses parties à n'importe quel moment du temps, sinon elle serait différente d'elle-même ;
  2. certaines choses (comme les êtres humains par exemple) peuvent avoir des parties différentes tout en étant la même chose : elles ne sont pas modalement rigides dans leurs parties. Si l'on accepte la thèse selon laquelle des choses qui possèdent les mêmes parties doivent être identiques, alors une chose ne peut pas avoir d'autres parties que celles qu'elle possède actuellement : c'est la thèse de l'essentialisme méréologique, dont le meilleur représentant est Roderick Chisholm.

Quelle stratégie adopter si l'on veut préserver l'extensionnalité face à ces deux problèmes ? On peut en énumérer certaines :

  • réviser la logique de l'identité ;
  • soutenir que les objets ont des parties détachables ;
  • ignorer les questions modales ;
  • soutenir que les objets sont méréologiquement constants ;
  • remplacer les choses (continuants) par des processus (devenants)

La première partie du livre examine ces questions, la seconde traite de la méréologie des continuants et la dernière des relations entre modalités et méréologie à partir de la théorie de Husserl.

7 novembre 2004

À demain le bon sexe

Notes sur l'introduction de La volonté de savoir de Michel Foucault, premier tome de Histoire de la sexualité (réponse faite à une question posée sur fr.sci.philo).

Dans l'introduction intitulée « Nous autres, victoriens », Foucault part d'un constat, celui d'une répression de la sexualité : à une certaine franchise des pratiques sexuelles au XVIIème siècle succède un rapide crépuscule au XIXème

jusqu'aux nuits monotones de la bourgeoisie victorienne. La sexualité est alors soigneusement renfermée. Elle emménage. La famille conjugale la confisque. Et l'absorbe toute entière dans le sérieux de la fonction de reproduire. Autour du sexe, on se tait. Le couple, légitime et créateur, fait la loi. Il s'impose comme modèle, fait valoir la norme, détient la vérité, garde le droit de parler en se réservant le principe du secret. Dans l'espace social, comme au c½ur de chaque maison, un seul lieu de sexualité reconnu, mais utilitaire et fécond : la chambre des parents.

Foucault, La volonté de savoir, 10

La seconde partie du livre — comme son titre l'indique — est consacrée à l'analyse de ce constat, cette « hypothèse répressive ». Cette répression à l'époque puritaine prend trois formes :

  • l'interdiction (la condamnation à disparaître),
  • l'inexistence,
  • le mutisme (l'injonction au silence).

Mais elle est toutefois forcée de faire de la place aux sexualités illégitimes (c'est-à-dire en dehors de la chambre des parents) :

La maison close et la maison de santé seront ces lieux de tolérance : la prostituée, le client et le souteneur, le psychiatre et son hystérique semblent avoir subrepticement fait passer le plaisir qui ne se dit pas dans l'odre des choses qui se comptent ; les mots, les gestes, autorisés alors en sourdine, s'y échangent au prix fort. Là seulement le sexe sauvage aurait droit à des formes de réel, mais bien insularisées, et à des types de discours clandestins, circonscrits, codés.

Foucault, La volonté de savoir, 10

Selon Foucault, on pose cette hypothèse de la répression de la sexualité pour deux motifs. Le premier est un motif économique, il est lié à l'apparition du capitalisme :

Si le sexe est réprimé avec tant de rigueur, c'est qu'il incompatible avec une mise au travail générale et intensive ; à l'époque où on exploite systématiquement la force de travail, pouvait-on tolérer qu'elle aille s'égailler dans les plaisirs, sauf dans ceux, réduits au minimum, qui lui permettent de se reproduire ?

Foucault, La volonté de savoir, 12

Le second est politique, il est lié à la transgression :

Si le sexe est réprimé, c'est-à-dire voué à la prohibition, à l'inexistence et au mutisme, le seul fait d'en parler, et de parler de sa répression, a comme une allure de transgression délibérée.

Foucault, La volonté de savoir, 13

Contre une telle hypothèse, Foucault va soulever trois doutes (page 18) :

  • la répression de la sexualité est-elle une évidence historique ?
  • la mécanique du pouvoir est-elle bien pour l'essentiel de l'ordre de la répression ?
  • le discours critique qui s'adresse à la répression vient-il croiser pour lui barrer la route un mécanisme de pouvoir qui avait fonctionné jusque-là sans contestation ou bien ne fait-il pas partie du même réseau historique que ce qu'il dénonce en l'appelant « répression » ?

Et c'est à partir de ces doutes qu'il va examiner les rapports entre pouvoir, savoir et sexualité :

Le point important sera de savoir sous quelles formes, à travers quels canaux, en se glissant le long de quels discours le pouvoir parvient jusqu'aux conduites les plus ténues et les plus individuelles, quels chemins lui permettent d'atteindre les formes rares ou à peine perceptible du désir, comment il pénètre et contrôle le plaisir quotidien.

Foucault, La volonté de savoir, 20

La suite au prochain numéro.

3 novembre 2003

Grammaire de la multitude

Notes sur l'avant-propos du livre de Paolo Virno, Grammaire de la multitude, sous-titré Pour une analyse des formes de vies contemporaines. Les expressions grammaire et formes de vies semblent faire référence aux jeux de langage de Wittgenstein.

Je partage la thèse de l'auteur selon laquelle

la catégorie de la multitude [...] aide à comprendre un certain nombre de comportements sociaux contemporains.

thèse que j'admettrais sans avancer des raisons pour la justifier (cela fera l'objet d'une autre entrée). On peut préciser cette thèse :

Toute une gamme de phénomènes importants — jeux de langage, formes de vie, propensions éthiques, caractères saillants de la production matérielle actuelle — s'avère peu compréhensible, voire complètement incompréhensible, si ce n'est à partir de la manière d'être du Nombre.

Il existe toutefois des manières plus simples et surtout plus compréhensibles que de renvoyer à une manière d'être du Nombre (avec une majuscule, excusez du peu).

On retiendra que le concept de multitude est un concept politique qui s'est constitué par rapport à et contre le concept de peuple. On trouvera chez Hobbes et chez Spinoza des analyses concernant cette constitution. Grossièrement, on peut dire que la multitude est une collection d'individus qui ne forme pas — et ne formera jamais — une unité : il s'agit d'un tas ou d'un agrégat d'individus.

Virno examine ensuite rapidement ce concept de la multitude dans la pensée libérale et dans la pensée démocratico-socialiste (il faut que je précise les caractéristiques de ces deux traditions, Virno ne le faisant pas). La première utilise le terme de multitude comme synonyme de privé qu'elle oppose au public :

« Privé », cela ne veut pas dire seulement quelque chose de personnel, qui appartient à l'intériorité d'un tel ou un tel ; privé signifie aussi dépourvu : dépourvu de voix, dépourvu de présence publique. Dans la pensée libérale, la multitude survit comme dimension privée.

La seconde utilise, elle, le couple collectif-individuel, ce dernier étant synonyme de multitude. Pour Virno, ces distinctions sont aujourd'hui brouillées et elles ne conviennent plus : il devient de plus en plus difficile de tracer des frontières entre des expériences publiques (ou collectives) et des expériences privées (ou individuelles). Mais il n'explique pas pourquoi c'est le cas, c'est-à-dire que je ne trouve pas d'arguments sur ce que je pressens de façon si vague. Malgré cela, je ne peux que partager son constat

qu'une réflexion actuelle sur la catégorie de multitude ne souffre ni simplifications effrénées ni raccourcis désinvoltes, mais doit affronter des problèmes ardus : en particulier le problème logique (qui est à reformuler et non à déliter) de la relation Un/Multiple

bien que le passage entre parenthèse n'ait aucun sens : qu'est-ce qu'un problème logique qu'il ne faut pas déliter ? Comprenne qui pourra. C'est dommage parce que l'ouvrage semble tracer un certains nombres de pistes intéressantes, mais elles sont rapidement gommées par ces façons de parler.

L'auteur va développer ses analyses autour de trois thèmes :

  1. la peur et la recherche de la sécurité ;
  2. la tripartition aristotélicienne de l'expérience humaine en travail, politique et pensée, reprise par Arendt ;
  3. la subjectivité de la multitude à travers le principe d'individuation et l'analyse de la vie quotidienne (en passant par Heidegger ! alors que la critique d'une telle vie doit nécessairement tenir compte des analyses de Lefebvre et de Debord).