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Tag - vie quotidienne

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11 décembre 2007

Comprendre les inégalités de travail domestique

Comment les femmes et les hommes justifient-ils au sein du couple l’existence d’inégalités dans le domaine du travail domestique.

(...)

La méfiance pour les « représentations », pour le sens subjectif que les individus donnent à leurs pratiques dans les travaux sur les inégalités conduise à une impasse. En effet un tel constat ne permet pas de comprendre la manière dont les femmes (et les hommes) justifient ce qui est construit, d’un point de vue objectif, comme « inégalité », la manière dont les femmes (et les hommes) donnent sens à la division du travail, domestique et professionnel. Dans les pays anglo-saxons, il en est autrement surtout depuis le travail de référence de Linda Thompson (1991) qui a voulu découvrir comment les femmes et les hommes rendent compte de cette inégalité, comment les unes et les autres mobilisent le sens de la justice ou de l’équité au sein des relations conjugales. Selon Thompson, l’acceptation relative de cette inégalité dérive de trois dimensions : les « revenus » tirés de la vie conjugale, la nature des comparaisons, et les justifications.

Comprendre les inégalités de travail domestique

11 septembre 2006

LQR, la propagande au quotidien

Couverture du livre d'Éric Hazan, « LQR, La propagande au quotidien. »

Dans son ouvrage LQR, sous-titré La propagande au quotidien, Éric Hazan examine ce qu'il appelle la Lingua Quintae Respublicae (abrégé en LQR), autrement dit la langue de la Ve République.

Cette expression est un hommage à Victor Klemperer, l'auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, carnets d'un philologue.

Bien sûr, une telle comparaison pourrait choquer et l'auteur s'en explique : il ne s'agit pas de soutenir que le régime de la Ve République française est identique au IIIe Reich allemand, mais de dégager les traits communs entre les deux langues.

Je conseille la lecture de cet ouvrage, même s'il souffre de 2 faiblesses :

  • comme l'auteur le reconnaît lui-même, la présentation de ces mots, ces tournures, ces procédés s'est construite principalement par associations d'idées ;
  • la volonté de présenter ces mots, ces tournures, ces procédés en fonction de leur emploi dans la propagande médiatique, politique et économique actuelle, tout en organisant le livre autour de chapitres qui n'ont rien à voir avec cet emploi, me semble nuire à cet objectif.

Ainsi sur l'origine de cette langue : si, comme le soutient l'auteur, elle résulte de l'influence croissante, à partir des années 1960, de deux groupes aujourd'hui omniprésents parmi les décideurs de la constellation libérale, les économistes et les publicitaires, il aurait peut être fallu examiner les emplois d'un même mot dans différents milieux, comme pour le terme sécurité, par exemple.

Quelques citations (les parenthèses renvoient à la pagination).

L'euphémisme

Sa double fonction :

  1. le contournement-évitement (ce que j'appelle plutôt exténuation), comme par exemple, les partenaires sociaux, la privatisation ou la gouvernance :

    Ernest-Antoine Seillière explique que la notion d'entrepreneur - qui désignait naguère un patron du bâtiment - s'est parfaitement enracinée pour essayer de se substituer à celle de chef d'entreprise (hiérarchique) et à celle de patron (qui est peu archaïque quand on l'associe à patronat). Il faut faire attention à la terminologie. Entreprendre, c'est positif, patron, c'est autoritaire, chef d'entreprise, c'est technologique. (p. 31)

  2. le masquage, comme par exemple, les réformes, la crise, la croissance :

    Mener des réformes pour sortir de la crise si, non pas Dieu le veut, mais la croissance le permet, telle est la conduite prônée par les experts, approuvés par les financiers et mise en pratique par les politiciens. (p. 36)

    ou encore les mots préfixés par post- comme post-colonialisme ou post-industrielle :

    Faire disparaître l'industrie a bien des avantages : en renvoyant l'usine et les ouvriers dans le passé, on range du même coup les classes et leurs luttes dans le placard aux archaïsmes, on accrédite le mythe d'une immense classe moyenne solidaire et conviviale dont ceux qui se trouvent exclus ne peuvent être que des paresseux ou des clandestins. (p. 38)

(qui se souvient de ces reportages du journal Le Monde qui redécouvrait, après les élections présidentielles de 2002, l'existence d'ouvriers ?)

L'antiphrase

C'est une figure de rhétorique par laquelle on emploie un mot, un nom propre, une phrase, une locution, avec l'intention d'exprimer le contraire de ce que l'on a dit (voir le TLFI) :

Quand tout concourt à l'isolement, il n'est question que de dialogues, d'échange, de communication et le mot ensemble (...) prolifère sur les murs. (p. 44)

L'essorage sémantique

Basé sur la répétition, il consiste à vider de son sens : République, écologie, utopie, citoyen, cartésien, social, modernité, pays des droits de l'homme

On pourrait comparer ce glissement à celui qui a donné à cartésien le sens de rationaliste borné, faisant du philosophe du doute systématique une sorte de monsieur Homais à jabot de dentelle. (p. 52)

Voilà pour un bref aperçu.

On peut rapprocher ce livre de l'article d'Émmanuel Malherbet, Paix politique ou déni de conflit. Je ne sais pas si une typologie complète des figures de la rhétorique politique contemporaine a été établi, mais si quelqu'un en connaît une, n'hésitez pas.

Source : Éric Hazan, LQR, la propagande au quotidien, Raisons d'agir, 2006.

17 octobre 2005

Bruce Bégout, La découverte du quotidien.

Bruce Bégout vient de publier aux éditions Allia (mais impossible de trouver une présentation de l'ouvrage sur le site), une somme consacrée à La découverte du quotidien. J'y reviendrai.

Pour une approche philosophique de la vie quotidienne, on peut se référer au groupe d'études de l'université de Lille 3, La philosophie au sens large, groupe animé par Pierre Macherey.

5 décembre 2004

Trois mots sur Hannah Arendt

Brève réponse à une question portant sur la tripartition et l'opposition des activités humaines chez Arendt publiée sur le forum fr.sci.philo.

Bon, sans mon exemplaire et d'après mes notes et mes souvenirs, il me semble que ce qui rend possible cette catégorisation des métiers, ce n'est pas l'opposition privé-public, mais la vita activa. Ce terme désigne — et ici Arendt reprend une distinction aristotélicienne en la remaniant — les trois activités humaines fondamentales : le travail, l'œuvre et l'action (notez que cette distinction n'empêche pas que ces activités soient intimement liées).

Elle prend ensuite appui sur cette tripartition en montrant que le travail et l'œuvre font partie de la sphère privée dans le monde antique grec et qu'il est impensable qu'il puisse faire partie de la sphère publique :

À la base de la conscience politique grecque, on trouve cette distinction exprimée avec une clarté, une précision sans égales. Aucune activité n'ayant d'autre but que le gain ou le simple entretien de la vie n'était admise dans le domaine politique.

Arendt, Condition de l'homme moderne, 75.

S'il y a bien une opposition entre travail et œuvre, elle n'est pas seulement contemporaine mais également antique. Travail et œuvre correspondent à ce qu'Aristote appelle poiésis et celle-ci relève du domaine privé tandis que la praxis relève, elle, du domaine public.

Il vaudrait d'ailleurs mieux parler d'activité plutôt que de métier.

En examinant l'opposition travail-œuvre (poiésis) déjà à l'œuvre dans l'antiquité, elle veut montrer qu'une telle opposition, toujours en cours dans le monde moderne, redéfinit l'idée même de vie privée en l'enrichissant (privée au sens de privation chez les grecs mais au sens d'intimité chez les modernes).

Ce lien c'est l'émergence du social :

L'apparition de la société — l'avènement du ménage, de ses activités, de ses problèmes, de ses procédés d'organisation — sortant de la pénombre du foyer pour s'installer au grand jour du domaine public, n'a pas seulement effacé l'antique frontière entre le politique et le privé ; elle a si bien changé les termes, leur signification pour la vie de l'individu et du citoyen, qu'on ne les reconnait presque plus.

Arendt, Condition de l'homme moderne, 76.

6 octobre 2004

Séminaire sur la vie quotidienne

Un savoir sur la vie quotidienne est-il possible ? Un élément de réponse est fourni par le séminaire dirigé par Pierre Macherey intitulé La philosophie au sens large. La première conférence datée du 29 septembre, Le quotidien, objet philosophique ?, a été mis en ligne. Si je passe sur les choses fausses comme la fin de la métaphysique ou de l'histoire ou de la philosophie (il faut vraiment être français —ou lillois — pour y croire encore) et les références obligées mais convenues (Heidegger et sa vie quotidienne passionnante sous le Troisième Reich) ou surprenantes mais agréable (Lefebvre et Debord), je retiens cette référence au livre d'un auteur que je ne connais pas, Guillaume Le Blanc qui a publié Les maladies de l'homme normal dont Macherey parle en ces termes :

Par maladies (au pluriel) de l'homme normal, Guillaume Le Blanc entend, non les ratés ou les accidents de la normalité, qui viennent abruptement en rompre le cours usuel, mais l'ensemble des frustrations qui, sur fond de mauvaise conscience, conditionnent en permanence une existence d'homme normal, c'est-à-dire la masse des possibles qui ont dû être sacrifiés pour que cette fin soit atteinte : devenir normal au sens d'une existence socialement acceptée et reconnue ; car l'absence de ces possibles hante de façon obsédante, quoique sous forme diffuse, la constitution psychique de tout homme réputé normal, qui du reste pourrait à tout moment cesser de l'être et ne peut manquer d'être d'une manière ou d'une autre hanté par cette inévacuable éventualité.

Ce rapprochement avec Musil me frappe énormément. Je me retrouve entièrement dans cette description de quelqu'un hanté par la masse des possibles sacrifiés. Il va falloir que je me penche sur le cas de ce Le Blanc.

4 octobre 2004

Accélérations vertigineuses

D'un côté il y a 72 et 48 et de l'autre coté, il faut réfléchir à la suite du programme et passer les voir. Entre les deux, un nouvel article sur la vie quotidienne publié sur [S É M I N A I R E] qui porte le beau titre (quoiqu'un peu long toutefois) de Accélérations vertigineuses : organisation au quotidien, hybridation de micro-pouvoirs, accomplissement de ses rêves, par Pantaleo Elicio. Ça fait peur. L'article est touffu, mais j'ai relevé ce passage :

La multitude fonctionne dans la construction des processus d'organisations autonomes. Cette forme d'organisation a comme caractéristique de se déployer autour et par des micro-actions au quotidien et cherche à répondre aux besoins de la vie de tous les jours. C'est dans cette démarche que la multitude produit ses revendications et ses négociations. Pour la multitude, le quotidien est considéré comme le lieu privilégié de lutte, le lieu de vérification de l'efficacité de son action politique, le lieu du changement. L'action politique ou sociale a un sens pour la multitude si elle est capable de modifier « le quotidien », « le présent ». La lutte et l'engagement sont considérés comme des instruments pratiques pour essayer de réaliser des modifications concrètes dans la vie de tous les jours, dans un souci permanent d'élargissement de sa superficie sociale, d'hégémonie sur les pratiques socioculturelles de la vie de tous les jours.

Pas mal. Il y a même des définitions de façon à ce que l'on sache de quoi l'on parle. Étonnant.

22 juin 2004

Un entretien de Paolo Virno

Sur le site de la revue Multitudes.

4 mars 2004

On a faim

Via cip-idf.ouvaton.org, un texte issu de réunions entre intermittents, enseignants, chercheurs, précaires :

ON A FAIM
Précarité sans droit

Comme dans toutes les sphères de la société, les emplois dans la recherche connaissent une précarisation croissante, précarisation non pas accidentelle mais structurelle. Non seulement il faut passer par au moins 20 ans de précarité, du DEUG au post-doc, avant de prétendre au moindre statut, mais les postes fixes sont désormais si rares que de plus en plus de chercheurs précaires alternent, voire cumulent CDD avec des institutions publiques ou privées et ASSEDIC ou RMI. Quant aux intermittents du spectacle, soi-disant trop nombreux à se reposer sur les ASSEDIC, plus d'un tiers ne bénéficiaient déjà pas de leur régime spécifique d'assurance-chômage avant sa réforme. Les réformes qui attaquent les intermittents et les chercheurs, comme toutes les réformes en cours, achèvent d'instituer comme seul possible une précarité dénuée de droits sociaux, qui soumet chacun aux choix des employeurs, qu'ils soient privés ou publics. Ce n'est pas seulement la précarisation imposée de nos pratiques que nous dénonçons, mais la destruction de droits collectifs qui garantissaient la liberté de nos activités, alors même que nos systèmes de garantie de revenu dans la discontinuité de l'activité pourraient inspirer d'autres pratiques.

À L'ATTAQUE
Science sous contrôle et culture de l'exception

La destruction des droits collectifs s'accompagne d'une politique de contrôle des savoirs que nous fabriquons. Ce contrôle est frontal pour la recherche, où les grandes directions de ce qui doit être recherché sont indiquées par des directives autant nationales qu'européennes et où l'origine ciblée des financements interdit toute recherche fondamentale non médiatiquement ou financièrement justifiée. Quant au rapport Belloc, qui guide la réforme du statut des enseignants-chercheurs qui permettait jusqu'ici une certaine liberté dans leurs recherches en échange de l'obligation d'enseigner 192h devant un public d'étudiants, il préconise de sanctionner les recherches qui ne suivent pas les orientations thématiques choisies par des heures de cours supplémentaires. Le contrôle du temps et des pratiques accompagne le contrôle des savoirs. Cette thématisation de toutes les orientations de recherche rejoint le système de subventions de l'exception culturelle. Il s'agit de permettre la survivance, à côté d'une recherche et d'une culture immédiatement rentables, de quelques « pôles d'excellence » bien contrôlés : par des orientations thématiques imposées par l'État pour la recherche publique, par des subventions discrétionnaires pour la culture. Nous refusons cette recherche dite d'excellence comme cette culture de l'exception. Nous refusons de n'avoir le choix qu'entre les lois du marché et l'excellence sous contrôle.

AVIS DE CHAOS SOCIAL
Choix de vie

Ce que nous, chercheurs et intermittents, avons en commun dépasse la production de savoir et de sensible. C'est un certain rapport au temps irréductible à celui de l'emploi, grâce à un statut pour les uns, à un régime d'assurance-chômage pour les autres, ce sont des pratiques quotidiennes, des formes d'existence. Les réformes qui nous touchent sont du domaine du contrôle de nos fabriques, mais aussi de nos temporalités, de nos subjectivité, de nos choix de vies. Elles marquent la fin d'une certaine ouverture des professions « intellectuelles », commencée dans les années 70 avec l'explosion du nombre de professeurs, de chercheurs, d'artistes, de journaliste, photographes,... En même temps qu'elles opèrent une sélection des savoirs, ces réformes sélectionnent les individus qui ont accès à la formation, aux outils de production et de diffusion, à la possibilité d'exercer ces activités. Pour les intermittents comme pour les chercheurs, il ne s'agit pas tant de défendre un statut, que de revendiquer la possibilité de fabriquer du sensible et du savoir selon nos propres temporalités, d'avoir le choix de nos modalités d'existence et de coopération, le choix de nos formes de vie, le choix de préférer ne pas.

LIBERTÉ DE CIRCULATION
Ouverture de la science et accès à la culture comme biens communs

Toutes les productions de l'esprit humain forment le bien commun de l'humanité... Le bien commun, c'est ce que tous ensemble nous produisons, ce qui nous appartient, à nous tous, ce qui naît, vit et meurt dans notre activité coopérative quotidienne. Chercheurs sans statuts, artistes au RMI, critiques à la pige, publics, étudiants, patients et profanes, nos mobilisations subjectives, intellectuelles et affectives tissent notre imaginaire social, nos savoirs sensibles. Le temps passé à chercher, à rêver, à bricoler, à ne rien faire, à parler, n'est pas l'apanage des artistes ou des chercheurs, il est simplement humain ; il participe de notre intelligence collective. C'est au nom de cette intelligence collective, de ce bien commun inaliénable, que nous exigeons une véritable ouverture de la science sur la société et posons plus largement la question de l'accès à la culture.

La question de la production et de la circulation des biens communs - la connaissance, la culture, l'information, la santé, l'enseignement - est une question publique par excellence. Elle ne concerne pas seulement ceux dont le métier est de les produire, mais aussi et surtout ceux pour qui et grâce à qui on les fabrique. Alors que les politiques de professionnalisation opposent producteurs et consommateur, nous affirmons qu'entre le chercheur et le paysan, entre le malade et le médecin, entre le spectateur et l'intermittent comme entre l'étudiant et le professeur des chaînes de coopération et de coproduction sont possibles. Les malades du sida nous ont déjà montré comment les recherches et expertises autour du VIH ne pouvaient se passer ni de leurs savoirs ni de leurs collaborations.

Les choix politiques qui portent sur l'enseignement, la culture, la recherche, la santé ne touchent pas seulement les modalités de travail, les revenus de ses producteurs, les savoirs fabriqués, mais aussi et surtout les publics, leurs droits à l'accès à la connaissance, à la culture, à l'information, le coût qu'ils doivent payer pour y accéder et les contenus de ce qu'ils apprennent, voient, écoutent.

Nous ne pouvons pas non plus séparer la production et la circulation des connaissances, de la question de la répartition de la richesse, puisque, dans nos sociétés, il s'agit encore et toujours de puissants dispositifs de pouvoir qui régulent l'accès ou l'exclusion aux savoirs comme aux richesses matérielles.

Un sociologue nous fait remarquer que « au cours de votre vie, vous passez 33 000 heures à l'école, 63 000 heures au travail et 96 000 devant la télé. Cela veut dire que toute l'espérance de vie que vous avez gagné depuis l'apparition de la télé, vous la passez devant le poste ». Est-il souhaitable que tout le temps de vie gagné grâce à la recherche médicale ou à la réduction de temps de travail, nous le passions devant TF1 ? Ce qui est en jeu, en réalité, c'est la subjectivité individuelle et collective, les formes de vie, les modalités de l'être ensemble.

Face à ces nouveaux dispositifs de contrôle de nos temps, de nos subjectivités, de nos vies, choisissons dès maintenant d'opposer des luttes transversales articulées par un refus commun ; entreprenons une contamination où s'affirme, contre leurs déserts, nos mondes.

3 novembre 2003

Grammaire de la multitude

Notes sur l'avant-propos du livre de Paolo Virno, Grammaire de la multitude, sous-titré Pour une analyse des formes de vies contemporaines. Les expressions grammaire et formes de vies semblent faire référence aux jeux de langage de Wittgenstein.

Je partage la thèse de l'auteur selon laquelle

la catégorie de la multitude [...] aide à comprendre un certain nombre de comportements sociaux contemporains.

thèse que j'admettrais sans avancer des raisons pour la justifier (cela fera l'objet d'une autre entrée). On peut préciser cette thèse :

Toute une gamme de phénomènes importants — jeux de langage, formes de vie, propensions éthiques, caractères saillants de la production matérielle actuelle — s'avère peu compréhensible, voire complètement incompréhensible, si ce n'est à partir de la manière d'être du Nombre.

Il existe toutefois des manières plus simples et surtout plus compréhensibles que de renvoyer à une manière d'être du Nombre (avec une majuscule, excusez du peu).

On retiendra que le concept de multitude est un concept politique qui s'est constitué par rapport à et contre le concept de peuple. On trouvera chez Hobbes et chez Spinoza des analyses concernant cette constitution. Grossièrement, on peut dire que la multitude est une collection d'individus qui ne forme pas — et ne formera jamais — une unité : il s'agit d'un tas ou d'un agrégat d'individus.

Virno examine ensuite rapidement ce concept de la multitude dans la pensée libérale et dans la pensée démocratico-socialiste (il faut que je précise les caractéristiques de ces deux traditions, Virno ne le faisant pas). La première utilise le terme de multitude comme synonyme de privé qu'elle oppose au public :

« Privé », cela ne veut pas dire seulement quelque chose de personnel, qui appartient à l'intériorité d'un tel ou un tel ; privé signifie aussi dépourvu : dépourvu de voix, dépourvu de présence publique. Dans la pensée libérale, la multitude survit comme dimension privée.

La seconde utilise, elle, le couple collectif-individuel, ce dernier étant synonyme de multitude. Pour Virno, ces distinctions sont aujourd'hui brouillées et elles ne conviennent plus : il devient de plus en plus difficile de tracer des frontières entre des expériences publiques (ou collectives) et des expériences privées (ou individuelles). Mais il n'explique pas pourquoi c'est le cas, c'est-à-dire que je ne trouve pas d'arguments sur ce que je pressens de façon si vague. Malgré cela, je ne peux que partager son constat

qu'une réflexion actuelle sur la catégorie de multitude ne souffre ni simplifications effrénées ni raccourcis désinvoltes, mais doit affronter des problèmes ardus : en particulier le problème logique (qui est à reformuler et non à déliter) de la relation Un/Multiple

bien que le passage entre parenthèse n'ait aucun sens : qu'est-ce qu'un problème logique qu'il ne faut pas déliter ? Comprenne qui pourra. C'est dommage parce que l'ouvrage semble tracer un certains nombres de pistes intéressantes, mais elles sont rapidement gommées par ces façons de parler.

L'auteur va développer ses analyses autour de trois thèmes :

  1. la peur et la recherche de la sécurité ;
  2. la tripartition aristotélicienne de l'expérience humaine en travail, politique et pensée, reprise par Arendt ;
  3. la subjectivité de la multitude à travers le principe d'individuation et l'analyse de la vie quotidienne (en passant par Heidegger ! alors que la critique d'une telle vie doit nécessairement tenir compte des analyses de Lefebvre et de Debord).

21 février 2003

Critique sociale et critique culturelle

Introduction

Présentation de la distinction entre la critique sociale qui vise les injustices (déontologie) et la critique culturelle qui les pathologies (axiologie).

Point de départ : les divers discours critiques portent sur le monde social-culturel. Le social est généralement le lieu fourre-tout : culturel, politique, etc.

Critique de la modernité ou des temps présents. Tous ces discours critiquent-ils le même présent ?

Il y a trois éléments dans la critique :

  1. un objet critiqué ;
  2. un critère de la critique ;
  3. un sujet qui articule l'objet et le critère.

(1) concerne l'environnement social et culturel tandis que (2) pose la question : quelles sont les bases normatives du critère ? Critiquer le monde moderne est-ce toujours faire référence à l'injustice et à l'inégalité ? Non, car c'est plutôt de l'ordre du pathologique. Quelle est la vie normale, bonne, saine ? Voir Habermas et la grammaire des formes de vie.

Thèse défendue par l'auteur : il faut distinguer entre les deux modalités.

Pourquoi parler de critique ici, entre société et culture ? La critique culturelle est la Kultur Critik du début du siècle dernier (Nietzsche, Simmel, Luckacks, Freud, Musil, etc.). Quel est le point commun entre eux ? Ce qui est dénoncé, ce sont des maux comme déviance par rapport à une vie normale, c'est-à-dire que c'est un diagnostic qui est porté sur le monde vécu.

La structure des phénomènes critiques

distinctions : quantité (inégalité) versus qualité (mieux, moins bien, pire), extension versus répartition.

L'injustice : gagnant versus perdant. Ce n'est pas le cas dans le pathologique (= conditions de vie nuisible à chacun). Dans cette nuisance, qui est responsable ou coupable ici ? Alors que dans l'injustice, on peut trouver un responsable ou un coupable.

Il y aurait une double situation :

  1. situation relationnelle (l'injustice) : voir le cinquième livre de l'Éthique à Nicomaque d'Aristote.
  2. situation individuelle (la pathologie) : l'individu et la vie personnelle.

Pourquoi parler de pathologie sociale ? [...] Double situation individuelle : victime et médecin. Attention : c'est différent de bénéficiaire-victime dans la critique sociale.

Critique sociale = le juste.

Critique culturelle = le bien (valeur).

On arrive à la distinction éthique (choix de vie à mener, téléogie) et morale (devoir + norme, déontologie).

Critique sociale = éthique (le rapport à soi et à sa réalisation).

Critique culturelle = morale (le rapport à l'autre).

Ce sont deux approches différentes.

L'exemple de Robinson qui peut se donner une morale mais qui ne peut pas la suivre.

La société est le lieu du vivre-ensemble ; la culture est le lieu de la construction subjective.

Critique culturelle : mode de vie possible

Pourquoi les formes de vie sont-elles importantes ? Notre mode de vie détermine notre caractère ou notre personalité. Trois niveaux :

  1. condition de vie (éthos, puissance éthique chez Hegel)
  2. forme de vie
  3. personnalité concrète

Voir le § 145 de Principe de la philosophie du droit de Hegel.

Les caractéristiques sont central dans la Critique culturelle.

Quel est le critère de la critique ?

Il y aurait un certain idéal humain au nom de quoi on pourrait critiquer la vie actuelle.

Pathologie sociale = ce qui entrave le type humain d'un point de vue normal

Conclusion

Distinction analytique : on ne préjuge en rien de leur entrecroisement.

Voir Marx : exploitation (critique sociale) et aliénation (critique culturelle).

Les deux critiques pourraient être développé purement de tout élément de l'une et de l'autre.

Sur la critique sociale, voir Rawls ; sur la critique culturelle, voir Nietzsche.

Une expérience de pensée : une société entièrement juste mais avec des situations qui continueraient à être critiquable (tutélaire : assistanat). La médiocrité, l'uniformité.

Discussion

  • L'Utopie de More aurait règlé la question de la critique sociale.
  • La distinction éthique et morale est trop forte. Même si on peut s'appuyer dessus, il ne faut pourtant pas trop insister sur cette distinction. Voir les problèmes étymologique là-dessus. On retrouve le même problème avec ontologie et métaphysique.
  • La séparation est indispensable : comment concilier les deux par la suite ? Et comment penser le rapport à la politique ?