La tension à bord de l’USS Baltimore ne fit que croître pendant les jours suivants. Malgré les recommandations et désirs de Harlington, Sulok n’avait jamais été si peu apprécié, même si Thif et lui s’étaient rabibochés et donnaient l’impression qu’il ne s’était rien passé de fâcheux entre eux. L’équipage se méfiait du caractère introverti du docteur, assimilé à une froideur glaciale.
Harlington avait en outre convoqué Thif pour un entretien confidentiel, au cours duquel il lui avait signifié sèchement que si ce genre d’incident venait à se reproduire, Thif serait muté sur-le-champ. Même avec toutes les bonnes raisons du monde, il était hors de question qu’un membre d’équipage porte la main sur un officier. Sous aucun prétexte. L’Andorien ne put que renouveler ses excuses, surtout après avoir appris que Harlington lui avait sauvé la mise.
Si les relations entre Sulok et le reste de l’équipage n’étaient pas au beau fixe, cela n’était rien à côté de l’isolement dans lequel fut plongé Antonino Garcia. Lui fut considéré comme un paria par l’équipage dès que celui-ci apprit qu’il avait rompu avec Kimiko Heitashi. Jusque-là, avec son charme et son assurance de façade, Garcia avait compté beaucoup d’admirateurs. Les femmes du bord, à l’exception bien sûr de T’Savhek, avaient toutes flirté et badiné avec lui à un moment ou à un autre. Ses collègues masculins aimaient bien sa gouaille et s’amusaient de sa vantardise. Le jeune enseigne Evander Mitchell éprouvait une grande admiration envers son aîné, qui n’avait qu’à claquer des doigts ou presque pour faire des femmes ce qu’il voulait.
Mais Kimiko Heitashi était elle aussi très aimée car sa bonne humeur étant proverbiale, elle contribuait par sa simple présence à alléger l’atmosphère. Elle fut d’autant plus l’objet de la compassion de l’équipage qu’elle eut beaucoup de mal à se remettre de la rupture.
Oubliés ses sourires et son espièglerie naturelle. Blême et les yeux rouges à force de pleurer, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même et montrait beaucoup de difficultés à surmonter cette mauvaise passe.
Vu l’exiguïté du navire, elle était obligée de croiser souvent son ex-amant, ce qui n’arrangeait rien, et le danger qu’elle tombe dans la plus noire des dépressions était présent à l’esprit de tout le monde. Elle en prenait tout droit le chemin et son travail en pâtissait, bien que l’équipage veillât à la laisser le moins possible seule.
Sulok mit les bouchées doubles pour s’occuper d’elle, bien qu’il partît de loin : comprendre une espèce qui pouvait se laisser autant dominer par ses émotions lui semblait très compliqué et le mettait très mal à l’aise. À ses yeux, un tel manque de maîtrise de ses émotions était presque indécent. Mais il remisa ses jugements et passa de longues heures à étudier la psychologie humaine, désireux de montrer ses compétences de médecin et de rattraper le coup après l’incident avec Thif.

À force de persévérance, il parvint à ses premiers résultats positifs au bout d’une longue semaine. Si l’aspirante Heitashi semblait avoir perdu le goût de sourire, son chagrin commença peu à peu à refluer. Ce fut en fin de compte grâce à sa vulcanité que Sulok parvint à l’aider, en proposant à Heitashi d’étudier avec lui quelques techniques de relaxation et de maîtrise de soi mises au point par son peuple.

Pleinement conscient de la morosité ambiante, Harry Harlington priait pour qu’un événement extérieur fasse son apparition afin d’apporter une salutaire distraction à ses hommes. Bien entendu, rien ne se produisit.

Il finit par enjoindre T’Savhek à accélérer le plus possible ses mesures et ses études de la nébuleuse d’Endevaar. L’équipage avait réellement besoin de passer à autre chose, et T’Savhek elle-même en convint. Quand la Vulcaine annonça à Harlington que les relevés prendraient encore une semaine, il estima un tel délai beaucoup trop long. Ils firent un compromis en décidant d’affecter tout l’équipage à l’étude la nébuleuse, à des degrés divers. Le double avantage qu’ils en retireraient serait qu’une semaine suffirait à boucler le programme de recherches, et que tout le monde à bord serait occupé et mis un tant soit peu sous pression.

Les vœux de Harlington de voir enfin brisées la morne routine et l’ambiance délétère furent exaucés plus vite qu’il ne l’avait prévu. Et d’une manière qu’il ne goûta guère…
Dès que le travail en cours fut réorganisé, Harlington ordonna à Garcia de contacter la colonie de Narnaya Prime pour annoncer l’arrivée prochaine du Baltimore. La colonie n’accusa pas réception du message, fait inhabituel mais qui n’avait rien d’inquiétant. Il n’était pas rare que les systèmes de communication soient capricieux, surtout dans des endroits isolés comme des avant-postes de la Fédération. Pendant les quatre heures suivantes, Garcia tenta de prendre contact avec la colonie tous les quarts d’heure. En vain.

Harlington se retrouva face à un dilemme. Ses ordres étaient clairs : procéder à une évaluation complète de la nébuleuse d’Endevaar, puis après et seulement après, aller apporter du matériel à la colonie de Narnaya Prime et recueillir en échange le fruit des travaux menés pas les scientifiques dans ce poste avancé de la Fédération.
L’absence de réponse de la colonie aux appels du Baltimore ne pouvait avoir que deux explications : une panne, ce qui semblait le plus plausible. Ou des ennuis plus graves.

Un commandant de navire de la Fédération devait savoir faire la part des choses, à plus forte raison quand son navire croisait loin de toute base alliée. Il ne paniquait pas pour un rien et ne bouleversait pas les plannings prévisionnels sur un coup de tête. Pourtant, au fur et à mesure que les heures passaient sans réponse de Narnaya Prime, Harlington sentit la pression monter en lui. Un sentiment d’urgence commença à l’oppresser. Il l’écarta plusieurs fois en se moquant in petto de lui-même : il avait du mal à qualifier d’intuition son angoisse grandissante et son envie d’action.
Pourtant, même si les probabilités que la colonie ait des problèmes semblaient bien faibles, il finit par céder aux sirènes de son inquiétude. Après tout, il ne fallait que douze heures pour rallier Narnaya Prime. Si tout allait bien sur place, ils n’auraient perdu que vingt-quatre heures pour faire l’aller-retour. Qui plus est, ce ne serait pas totalement du temps perdu puisqu’ils auraient le loisir de le mettre à profit pour commencer à interpréter les données recueillies sur la nébuleuse d’Endevaar.
– Monsieur Garcia, calculez-nous un cap pour Narnaya Prime.
– À vos ordres, commandant.
Harlington activa l’intercom pour s’adresser à l’équipage :
– Ici le commandant. Face à l’absence de réponse à nos appels en direction de Narnaya Prime, j’estime que nous devons nous assurer que la situation là-bas est normale. Nous allons donc nous y diriger sur-le-champ. Que les officiers T’Savhek, Lupescu et Sulok me rejoignent au mess pour un briefing.

– T’Savhek, en tant qu’officier scientifique par intérim, que pouvez-vous nous dire sur Narnaya Prime ?
– C’est une planète de classe M, approximativement de la taille de la Terre ou de Vulcain. Les conditions de vie y sont rudes, comme sur Vulcain. Des vents violents balayent la surface et ne permettent pas d’y vivre à découvert. L’avant-poste de la Fédération est constitué d’éléments préfabriqués scellés entre eux, installés à flanc de colline pour se protéger du vent.
– Quelles sont les formes de vie locales ?
– Les précédentes campagnes de sondage ont indiqué un peu de végétation, typique d’environnements arides. Bien que l’air soit respirable pour nous, il est tout de même à noter qu’aucun mammifère ou espèce intelligente n’a jamais été détectée. Par contre, il existe une vie microbienne.
– N’est-ce pas inhabituel ?
– La vie microbienne débouche toujours sur l’apparition de formes de vie plus évoluées. Cette anomalie a été l’un des choix ayant conduit à l’installation de l’avant-poste sur la planète : nos scientifiques ont été intrigués par ce fait et ont voulu en apprendre plus.
L’un des choix ? Quels étaient les autres ?
– La région de l’espace dans laquelle nous nous trouvons a été peu explorée et, à notre connaissance, nulle espèce n’en revendique la suzeraineté. La Fédération a donc trouvé intéressant d’y développer sa présence. La planète pourrait servir en vue d’une colonisation ou de la réimplantation de peuples chassés de leur habitat.
– Je présume que quelque chose empêche la colonisation de se faire dès maintenant, sinon qu’est-ce qui justifierait la présence de l’avant-poste scientifique ?
– En effet, commandant. Bien que la planète soit de classe M, il y a certaines particules inhabituelles dans l’air. Les scientifiques sont là pour les tester et s’assurer qu’ils ne représentent pas un danger en cas d’exposition prolongée sur du très long terme.
– Monsieur Lupescu, qu’en est-il du nombre de scientifiques sur place et de leurs moyens de se défendre en cas de problème ?
– Ils sont au nombrrre de huit, commandés parrr un Vulcain du nom de Silkarrr. Trrrois autrrres Vulcains et quatre humains composent le rrreste de l’équipe. Leurrrs compétences vont de l’astrophysique à l’exobiologie, en passant parrr la minérrralogie, la micrrrobiologie et la médecine bactérrrienne. Parrr ailleurs, la base est équipée d’un bouclier pour fairrre face aux tempêtes, assez frrréquentes et qui peuvent occasionner des dégâts imporrrtants. Mais horrrmis un phaseurrr individuel par membrrre de l’équipe, l’avant-poste est dépourrrvu de tout armement.
– Bon. Monsieur Lupescu, préparez une équipe d’intervention au cas où il y aurait du grabuge. T’Savhek, n’omettez pas de continuer à contacter l’avant-poste, au cas où leurs soucis se borneraient à une panne d’émetteur réparé entre-temps. Sulok, soyez prêts à intervenir en cas de premiers secours à prodiguer. Au travail !