Le chevalier blanc du taf

 

 

    Il était une fois un type, appelons-le par exemple et par le plus grand des hasards Derf. Le Derf, maître du monde à ses heures, avec les clés de trois magasins, travaillait au moment précis où commence cette douloureuse histoire dans une ville que, dans un souci de préservation d’anonymat, nous appellerons Carconneau.

    Derf remplaçait à ce moment-là le chef habituel, que toujours dans un souci d’anonymat, nous appellerons sobrement JB, comme la célèbre marque de whisky, ce qui tombe bien car le dénommé JB nourrissait une passion à terme dévastatrice pour ce breuvage assez fort pour s’être déjà largement attaqué à ses cheveux et à ses abdominaux… mais ceci est une autre histoire. On n’est ni des chiens ni des balances. Bref.

    Pendant que le dénommé JB partait en vacances, là-bas, au loin… à un mètre cinquante de son lit, devant son ordinateur, ou à un kilomètre cinq cents, à la plage, Derf prenait les choses en main au magasin.

    Et là, c’est le drame ! Oui, un client appelle pour s’enquérir d’un produit qu’il a réservé. Dans ce genre de cas, la situation peut être très simple. Mais par ailleurs, elle peut être aussi compliquée qu’une gestion de crise grecque. Comme de juste, les événements vont plutôt s’avérer hellénistiques.

 

    Le dénommé JB a certifié à son client, appelons-le camping car c’en est un, que le magasin allait recevoir une livraison de gros coussins – quand je dis grands, ça ne rigole plus, là – qu’on avait eu en promo. On dit ça à Derf quand il débarque pour ses trois semaines d’intérim. Il est sceptique mais dit « OK, s’il l’a dit ».

 

    Sauf que pas de gros coussins à l’horizon en livraison, et comme de juste le camping rappelle.

    « Moi pas savoir » est la seule réponse intelligente que Derf parvient à articuler, tout en se fendant, en énormissime professionnel qu’il est, d’un « Mais je vais me renseigner de ce pas » de bon aloi.

    Renseignements pris, il s’avère, de la bouche du big boss himself, que nous appellerons Marguerite-Paul afin de, encore une fois, respecter l’anonymat – et respecter tout court, comme de juste – les gens avec qui Derf travaille, il s’avère donc, disais-je, que oui mais c’est pas sûr qu’on ait les coussins, car il semblerait qu’un magasin devait en recevoir et les aurait refusé, et que si c’était le cas, ils seraient pour nous. Réponse le lendemain ou le surlendemain.

    OK, donc c’est pas sûr. Ainsi parle le pro qu’est Derf. Le camping change de ton :

    – Ah, c’est pas sûr ? Le discours a changé, donc. Et je fais quoi, moi, maintenant ? J’ai équipé une partie du camping avec les coussins parce qu’on m’avait promis juré mis sa tête à couper qu’il y en aurait d’autres.

    – Euh… Dans le pire des cas, je vous reprends ceux que vous avez pris, comme ça vous pouvez – hélas – vous équiper uniformément ailleurs et ça m’aura permis de montrer à quel point je suis arrangeant, rétorque Derf, le cœur sur la main et toujours prêt à se mettre en quatre pour ses clients…

    Bon OK, Derf est aussi l’auteur, aussi est-ce de l’auto-lèche, j’avoue…

    Et puis bon, c’est un camping, enfin quoi, merde ! Ça veut dire un client pro, donc susceptible de revenir s’il est bien accueilli et accessoirement – mais pas tant que ça – susceptible de lâcher de belles sommes régulièrement.

    – Ah bah non, répond le camping, il me faut mes coussins manquants et ceux que j’ai pris sont d’ores et déjà installés et utilisés par les clients !

    Forcément, ça va être moins simple. Si les patrons du camping entrent dans les bungalows et virent les coussins alors que leurs clients sont dessus, je veux bien croire que ça risque de poser problème.

    Et le camping d’ajouter :

    – Je les veux, mes coussins ! Vous vous démerdez ! Vous les avez promis. Chiez-les, au besoin ! Il me les faut pour samedi semaine prochaine ! Mes prééééééécieux…

    Là, Derf préfère dire « OK » et raccroche. Il est dans la merde.

 

    Le lendemain, pas de nouvelles de Marguerite-Paul. Le surlendemain, non plus. Le sursurlendemain – je me demande s’il existe un équivalent à l’antépénultième, mais dans l’autre sens. Si un de vous autres lecteurs connaît la réponse, merci de m’en faire part, ça fera ça de pris pour ma culture générale –, le sursurlendemain, donc, vendredi, Derf, décidément méga-pro  jusqu’aux ongles, qu’il va d’ailleurs falloir qu’il coupe parce qu’ils sont longs et qu’il ne les ronge pas, appelle Marguerite-Henri qui lui dit :

    – Ah oui, j’avais oublié de vous prévenir. Vous vous appelez comment, déjà ? Non, ne me dites rien, demain j’aurai oublié. La livraison est prévue milieu de semaine prochaine, au magasin de – oui, pour des raisons d’anonymat, utilisons le nom romain de cette ville –  Darioritum : entre ceux qui ne connaissent pas et, parmi eux, ceux qui auront la flemme de mener une recherche pour savoir de quoi je parle, l’anonymat devrait être assez respecté.

    – OK impec, je transmets l’info, fait Derf, fier de l’avoir eu et fier de montrer au camping à quel point il se bat pour lui.

    Et pour ne pas s’arrêter en si bon chemin, Derf rappelle le magasin de Darioritum dès le lundi matin pour savoir ce qu’il en est :

    – Je ne sais pas, pas de nouvelles, que lui répond le chef local, que nous appellerons Fanrk pour respecter blablabla je pense qu’on a compris l’idée inutile d’insister.

    Puis le lundi après-midi :

    – Toujours pas. Je t’appelle quand j’ai des nouvelles.

    Mardi matin :

    – Putain, mais t’as pas des trucs à faire ?

    Mardi après-midi :

    – Chuis occupé, fous-moi la paix, connard ! Tu comprends pas quoi dans « Je te rappelle quand j’ai des nouvelles », sale blaireau ?

    Mercredi matin :

    – ILS ARRIVENT VENDREDI, TES PUTAINS DE COUSSINS DE MERDE ! VOILÀ, T’ES CONTENT, MAINTENANT ?

    – Bah oui, je…

    Tut… Tut… Tut…

    Ah, ça a coupé. Il a dû passer sous un tunnel. Quoique… avec son téléphone fixe du taf ? Hum… On ne sait jamais…

    Donc, conclusion : les coussins seront à Darioritum dans la journée de vendredi, et mon camping les veut pour le lendemain vu que les réservations, dans les campings comme ailleurs, c’est du samedi au samedi.

    OK, ça va être chaud. Ça veut dire ouvrir le magasin de Carconneau, filer à Darioritum – une heure de trajet –, revenir – une autre heure –, et Derf n’aura pas foutu grand-chose de sa journée, en fin de compte. Sauf avoir honoré le 10 juillet la commande du camping datant du 10 juin.

 

    Le vendredi fatidique, après trente-sept coups de filà Darioritum, l’évidence commence à s’imposer à Derf vers seize heures. Ils n’auront pas reçu les coussins, donc le camping allait lancer une campagne punitive contre le magasin de Carconneau, du genre en le brûlant. Au moins. Le client mécontent peut parfois être légèrement excessif.

    La mort dans l’âme, il appelle son collègue que, pour des raisons que j’ai la flemme de rappeler, nous appellerons Caillou, et qui se trouve au magasin de Kodan, à mi-chemin entre Darioritum et Carconneau, afin qu’il gère cette histoire de coussins la semaine suivante.

    Oui, Derf s’en foutrait à ce moment-là, il serait alors en vacances. Même si avant cela, il n’échapperait pas au coup de fil au camping, qui déciderait dès lors de le haïr jusqu’à la fin des temps, tout comme ses – futurs – descendants.

 

    Sauf que !

 

    Caillou lui dit :

    – Il se murmure que le magasin d’O-raie en aurait reçu aujourd’hui, de ces fameux coussins.

    O-raie ? Par rapport à Darioritum, c’est un quart d’heure de gagné en partant de Carconneau, déjà c’est bien. Ensuite, Derf raccroche, appelle O-raie, où on lui confirme que les coussins sont arrivés. Il dit qu’il arrive, qu’il lui en faut six, en trois couleurs différentes et, alors qu’il est 16h30 passées, il se lance dans l’expédition « récupérer enfin ces maudits coussins ». Des vies seraient en jeu, il ne s’investirait pas plus.     

    Tout se déroule bien jusqu’à se retrouver non loin du magasin de Kodan. Et là, c’est le drame : accident sur la voie express, quatre voies qui avancent au ralenti… quand elles avancent.

    Derf a envie de pleurer, au volant de son increvable trafic… même s’il a crevé deux fois avec la semaine précédente, mais ceci est une autre histoire. On est un poissard ou on ne l’est pas, et Derf a choisi son camp.

    Increvable trafic, donc. Sur les quatre voies, Derf occupe la plus à gauche vu qu’il ne compte pas prendre la prochaine sortie, qui mènerait notamment au magasin de Kodan. Il espère juste que ce soit la voie qui va se dégager le plus vite.

    Et là, c’est à nouveau le drame, au bout d’une demi-heure à avancer en première. Depuis quelques minutes, Derf avait remarqué une prolifération d’insectes autour de son trafic. Désormais, il remarque de la fumée blanche juste devant lui.

    Il commence par ricaner en se disant que le type en bagnole devant lui a intérêt à faire réviser sa voiture, vu ce qui sort de son pot d’échappement, jusqu’à ce qu’il se rende compte que la fumée blanche en question sort en fait du capot du trafic.

 

    Rhaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !

 

    Le tout sur la voie de gauche d’un pont, donc avec aucun endroit pour s’arrêter, et une mini-voie d’arrêt d’urgence qui se trouve cinquante mètres plus loin, si près et si loin à la fois.

    Derf parvient à manœuvrer pour se rabattre à droite, bien décidé à prendre la sortie pour pouvoir s’arrêter décemment… pendant que le voyant de température du trafic se met à s’affoler, que celui de la batterie aussi, ainsi qu’un joli petit panneau lumineux marqué « stop ».

    Tant bien que mal, transpirant autant que si on lui avait versé un seau d’eau sur la tête, notre vaillant héros Derf parvient à sortir de la voie express et à rallier tant bien que mal le magasin de Kodan.

    Comme le hasard fait bien les choses, c’est sur le parking de ce magasin que la voiture de Derf est garée, vu qu’il habite pas trop loin, et comme le hasard fait encore mieux les choses, sa voiture est un break, donc susceptible d’abriter plein de gros coussins.

    Derf table sur trois qui peuvent rentrer dedans, soit deux allers-retours à O-raie, le tout à mettre dans le trafic qui ira mieux d’ici demain, espère-t-il.

    Donc ni une ni deux, encore moins trois et quatre, Derf saute dans sa voiture et se retrouve sur la voie express, les rares cheveux qui lui restent dans le vent… et roulant en seconde, au mieux en troisième, parce qu’à cause de l’accident, y’a plein de monde et ça n’avance pas. Il n’a donc plus le temps d’aller à O-raie, rentrer à Carconneau, puis revenir sur Kodan pour rentrer chez lui.

    Alors il renonce. Genre sa mère habite pas loin, il va y boire une bière. Sa belle-sœur passant elle aussi par là, il s’incruste au dîner pour picoler du rouge avec son frère. Bref, la journée se termine mieux qu’elle n’avait commencée.

 

    Le lendemain matin, le valeureux Derf, qui ne renonce jamais, saute dans son break et file au magasin de Kodan, histoire de voir si le trafic va mieux après une bonne nuit de sommeil. Un tour de clé dans le neiman, tout le tableau de bord s’illumine genre sapin de Noël. OK, il ne va pas mieux, donc.

    Derf fonce alors au volant de sa 206 break SW. À part « Star Wars », dont il est fan, il ne voit d’ailleurs pas, même en réfléchissant de toutes ses forces, et il en a un paquet, à quoi cet acronyme pourrait par ailleurs correspondre.

    Et le voilà donc, notre fier héros, au magasin d’O-raie avant neuf heures du matin, vu qu’il doit âtre à dix heures à celui de Carconneau pour l’ouvrir.

    Derf trouve rapidement son bonheur dans la réserve d’O-raie. Les coussins sont là, ils l’attendent. Une larme d’émotion manque de couler sur sa joue tellement il est ému, au bord de finalement réussir la mission pour laquelle il remue ciel et terre depuis si longtemps. Hein, quoi ? J’en fais trop ? Rhoooo, tout de suite… C’est pas du tout mon genre !

    Derf contemple donc ses coussins, qui seraient nimbés d’un rayon de soleil d’essence divine s’il y avait un vélux ou un skydom au plafond, et revient sur terre pour l’opération « récupérer enfin ces maudits coussins ».

    Car ils auraient pu être stockés au sol, la palette dépiautée, et donc Derf n’aurait eu qu’à tendre les mains pour s’en emparer. Mais non ! Ce serait beaucoup trop simple. Il faut que les difficultés continuent inlassablement de s’enchaîner, sinon c’est pas marrant. La palette des coussins est donc filmée, cerclée, et comme de juste juchée à quatre mètres au-dessus du sol, dans un rack.

    Option numéro un : aller chercher le gerbeur, rangé dans un petit local à l’autre bout du magasin, et se faire chier à manœuvrer dans un espace d’autant plus réduit qu’il y a des cartons et des palettes partout dans les environs.

    Option numéro deux : à l’ancienne, à l’arrache, bref à la Derf. Choper une échelle, grimper, dépiauter la palette de là-haut et balancer les coussins par terre. Derf, en bon feignant mais néanmoins intrépide, décide de privilégier cette option-là.

    Échelle en place, il cherche un cutter. Aucun n’est à portée de vue. Il ouvre le tiroir de la petite desserte spécial matériel, où il y a toujours un cutter qui traîne. Bien sûr, ce jour-là, il n’y en a pas. Juste des lames.

    Se sentant l’âme d’un pirate, Derf grimpe tant bien que mal à son échelle, lame de cutter entre les dents. De là, il s’accroche au film entourant la palette, tout en le coupant avec sa lame, avec tous les risques d’accident que cela peut constituer pour lesdits coussins, au cas où il serait très bourrin dans sa découpe.

    Mais comme chacun sait ou devrait le savoir, Derf est un modèle de calme, de patience, de subtilité, de sensibilité, de… oui, bref, l’idée est passée, je pense.

    À ce moment, son téléphone bipe. Texto. Allons bon, qu’est-ce que c’est que ça, encore ? vu que Derf a désactivé l’alarme une heure avant l’heure d’ouverture habituelle, aurait-il déclenché le branle-bas de combat général ? La sécu aurait-elle appelé les responsables du magasin pour le dénoncer, et ceux-ci seraient-ils en train d’essayer de le joindre pour s’assurer que la situation est normale et sous contrôle ?

    Le texto n’a rien à voir avec tout ça, et Derf se demande s’il n’est pas en train de devenir parano, en fin de compte. Il ne s’agissait en fait que de… appelons-la a contrario de son vrai nom pour qu’elle aussi reste anonyme. Il ne s’agissait donc que de Divorçon, une des employées de Carconneau, qui rappelait à Derf qu’il était en vacances le soir même, et que donc il avait l’obligation de ramener des viennoiseries pour la pause-café de onze heures, sinon c’était même pas la peine de venir, sale rat.

    Pas le temps. On verra après. D’autant que Derf, les yeux rivés sur le haut de son échelle, a le sentiment qu’elle est en train de glisser. Il regarde mieux. Ah bah oui. Lentement mais sûrement, l’extrémité de l’échelle se rapproche du rack.

    OK. Il descend, remet son échelle d’aplomb, remonte là-haut et recommence à découper le film enveloppant la palette de coussins, sans se couper un doigt ni l’enveloppe des coussins.

    Bien sûr, la palette est trop haute pour qu’il la surplombe, aussi doit-il déloger l’un des coussins du milieu, essayant de l’extirper à la force de son bras droit tendinité sinon c’est pas marrant, et bientôt le miracle de la persévérance, de la bravoure, que dis-je du génie, s’accomplit : les six coussins sont à terre, prêts à être embarqués.

    Derf n’a plus qu’à les mettre tous dans sa voiture. Oui, ils sont six. Oui, ils mesurent un mètre quarante sur quatre-vingt centimètres. Et deuxième miracle, ils parviennent tous à rentrer dans la voiture.

    Il est 9h55 quand il arrive à Carconneau, l’âme en paix d’avoir accompli sa mission.

 

    Épilogue

 

    Le camping est appelé par Derf, fier d’avoir accompli l’impossible dans les temps. Leur réponse : « Ah oui, les fameux coussins qu’il serait temps d’avoir et qu’on a demandé il y a un mois ! Oui bah on a un super gros week-end de taf donc pas sûr qu’on vienne les chercher aujourd’hui. On bosse, nous, on fait pas poireauter les gens un mois, nous. On viendra quand on pourra, un de ces quatre.

    Si Derf avait des kleenex sous la main, il pleurerait. Mais il n’en a pas et donc s’abstient.

 

    Épilogue deux le retour

 

    Le café coule à flots de la cafetière, et Derf doit toujours aller chercher des viennoiseries pour l’équipe. Un coup  de voiture et il est à la boulangerie en trois minutes. Il se gare, coupe le moteur, remet le moteur en marche, retourne au magasin, prend son portefeuille qu’il y avait oublié, se regare, recoupe le moteur.

    Dix minutes plus tard, il est de retour au magasin, l’âme plus que jamais en paix. Il peut enfin savourer pleinement son sentiment de toute-puissance, que dis-je son héroïsme !

    Il préfère ignorer la voix qui ricane dans sa tête – car oui, ils sont plusieurs dans sa tête, et les divergences d’opinion entre elles sont parfois dévastatrices pour sa santé mentale mais tout va bien, il gère ça très bien, enfin il essaye, en tout cas –, voix qui ricane, donc, mettant en relation les efforts homériques qu’il a déployés et le résultat obtenu.

    Euh…

    Non, Derf décide de faire taire cette voix-là et de n’écouter que celles qui le glorifient d’avoir mené à bien sa périlleuse mission.