McTaggart et l'irréalité du temps (2)
17 septembre 2003
La série A est plus fondamentale que la série B
Prenons un événement : la mort de Barry White. Qu'est-ce qui a changé dans les caractéristiques de cet événement ? C'est une mort, c'est la mort de Barry White, elle a telle cause et tel effet. Toutes ces caractéristiques ne changent pas. L'événement en question est la mort de Barry White. À la fin des temps (s'il y en une), l'événement en question sera toujours la mort de Barry White. Quel que soient ces caractéristiques, cet événement est dépourvu de changement, sauf pour une, et une seule, de ces caractéristiques : il a commencé à être un événement futur, il est devenu progressivement un événement dans un futur proche, puis il a été présent, il est devenu ensuite passé et le sera toujours, bien qu'il devienne passé de plus en plus. McTaggart conclut que tout changement est un changement des caractéristiques transmises aux événements par leur présence dans la série A, que ces caractéristiques soient des qualités ou des relations.
Pourtant si ces caractéristiques sont des qualités, alors l'événement n'est plus le même, puisque qu'un événement dont les qualités seraient altérées ne serait plus complètement le même. Il en va de même si les caractéristiques sont des relations, puisque la relation R de X à Y implique l'existence dans X de la qualité « avoir la relation R à Y ». Nous sommes alors face à une alternative.
- Admettre que les événements changent réellement de nature en fonction
de ces caractéristiques et d'elles seules.
McTaggart n'y voit aucune difficulté : les déterminations de la série A auraient une position privilégiée sur les autres caractéristiques des événements. Plutôt que de dire qu'un événement passé ne change jamais, on pourrait dire qu'il ne change que sous un seul aspect, à savoir qu'à chaque moment, il s'éloigne du moment précédent.
- Si l'on pense comme McTaggart que le temps est irréel, admettre que le fait qu'un événement dans le temps change en fonction de sa position dans la série A n'implique pas que quelque chose change réellement.
Sans la série A, il n'y aurait pas de changement et par conséquent, la série B elle-même est insuffisante pour le temps, puisque le temps implique le changement. Mais la série B ne peut exister que de manière temporelle, puisque l'antériorité et la postériorité sont des déterminations temporelles. Il s'ensuit qu'il ne peut y avoir de série B sans série A, puisque s'il n'y a pas de série A, il n'y a pas de temps.
Une nouvelle série
McTaggart introduit une nouvelle série, la série C. Si nous enlèvons les déterminations de la série A du temps, il reste une série dont la combinaison avec les déterminations de série A constitue le temps. Cette série C n'est pas temporelle, car elle n'implique pas de changement mais seulement un ordre. Les événements sont ordonnés : s'ils suivent l'ordre M, N, O, P, ils ne suivent pas l'ordre M, O, N, P ni O, N, M, P. Le fait qu'ils aient un ordre n'implique pas de changement. C'est seulement lorsque le changement et le temps surviennent (série A) que les relations de la série C deviennent des relations de l'antériorité et de la postériorité (série B).
Le changement doit s'effectuer dans une certaine direction que la série C ne détermine pas, même si elle détermine un ordre. Si la série C est M, N, O, P, alors la série B n'a que deux possibilités : M, N, O, P (M est l'événement le plus antérieur et P le plus tardif) ou P, O, N, M (P est le plus antérieur et M le plus tardif). Rien dans la série C ou dans le fait du changement ne permet de choisir entre ces deux possibilités.
Prenons l'exemple de la série des entiers naturels pour illustrer cette distinction entre ordre et direction. Nous ne pouvons pas placer 17 entre 21 et 26. Mais nous maintenons la série si nous comptons de 17 à 26 en passant par 21 ou si nous comptons de 26 à 17 en passant par 21.
Une série non-temporelle comme la série C n'a donc pas de direction en elle-même : outre cette série et le fait du changement, il faut que ce changement se produise dans une direction. La combinaison de la série A et de la série C est suffisante pour nous donner le temps. Afin d'obtenir le changement, puis le changement dans une direction donnéee, il suffit qu'une position dans la série C soit présente, de telle sorte que les positions situées d'un côté aient été présentes, tandis que les positions situées de l'autre côté seront présentes.
Une double objection
Deux objections à la thèse selon laquelle si on enlève les propriétés de la série A, on détruit le temps.
- Première objection
Elle concerne les séries temporelles qui ne sont pas réellement existantes, mais qui sont faussement crues comme existantes ou qui sont imaginées comme existantes comme, par exemple, les aventures de Don Quichotte. Ces aventures ne forment pas une série A : je ne peux pas juger si elles sont passés, présentes, ou futures et je sais qu'elles ne sont aucunes de ces trois propriétés. Je peux dire que ce sont des propriétés de la série B : telle scène se passe avant telle autre, etc. Et comme la série B implique le temps, la série A n'est pas essentielle au temps.
- Réponse à cette première objection
Le temps n'appartient qu'à ce qui existe. Si une entité réelle est dans le temps, cela implique qu'elle existe (on présuppose ici que si quelque chose est dans le temps, ce quelque chose existe). Or, qu'est-ce qui est existant dans les aventures de Don Quichotte ? Rien. Toute l'histoire est imaginaire. Les actes de l'esprit de Cervantes quand il a inventé l'histoire, mes actes de pensées quand je pense à l'histoire, ceux-là existent. Mais ils forment une partie de la série A. L'invention de l'histoire est dans le passée. Mes pensées sont dans le passé, le présent et j'espère dans le futur. Un enfant pourrait croire que l'histoire de Don Quichotte est historique. Moi-même en la lisant, je pourrais m'imaginer qu'elle a réellement eu lieu. Dans ce cas, elle est crue ou imaginée dans la série A.
- Seconde objection
Il peut y avoir plusieurs séries temporelles indépendantes les unes des autres dans la réalité. Ces séries temporelles sont réelles tandis que les distinctions entre passé, présent et futur ont seulement une signification dans chaque série, mais n'ont pas de réalité ultime. Il pourrait ainsi y avoir plusieurs présents. Évidemment, plusieurs points du temps peuvent être présents (chaque point au sein d'une série temporelle est présent une fois), mais ils le deviennent successivement. Or, les présents des différentes séries temporelles ne sont pas successifs puisqu'ils ne sont pas dans la même série temporelle. À moins d'être successifs, plusieurs présents ne peuvent pas être réels. Aussi, les différentes séries temporelles, qui sont réelles, doivent être capables d'exister indépendamment de la distinction entre passé, présent et futur.
- Réponse à la seconde objection
Pour McTaggart, cette objection n'est pas valide, car, dans ce cas là, le présent ne serait pas le présent, ce serait seulement le présent d'un certain aspect de l'univers. De plus, la théorie de la pluralité des séries temporelles est une hypothèse : on n'a pas de raison de croire en son existence.
