Via multitudes-infos, une solution au port du foulard islamique : elles n'ont qu'à porter un foulard bleu blanc rouge.

J'ai la vague impression que poser la question en terme de pour ou contre n'apporte rien. Et d'ailleurs pour ou contre quoi ? Le foulard islamique ? L'exclusion des élèves ? Le vote d'une loi ? Décidemment, je me rends compte que tout ceci n'est pas très clair pour moi. Je ne comprends pas l'expression médiatique pas de signe religieux dans l'École de la République. Je ne comprends pas non plus pourquoi cela apparaît si soudainement : car enfin, à qui voudrait-on faire croire que l'exhibition de deux personnes présenterait une quelconque menace, en regard du nombre total des élèves dans les classes de Phrance ? Deux gamines comme arme de destruction — distraction ? — massive de la République, voilà un problème très sérieux qu'il faut résoudre au plus vite.

Dans La critique et la conviction, Paul Ricœur resitue la problématique de la laïcité dans son contexte européen historique :

Il faut partir de la résolution des guerres de religion dans l'Europe centrale, avec la paix d'Augsbourg en 1648, c'est là que, pour la première fois, a été défini un État fédéral — encore faible, encore extrêmement lâche —, le Saint Empire romain germanique, mais qui admet néanmoins dans son espace de souveraineté plusieurs religions.

contexte bien souvent ignoré parce que les solutions françaises seraient prétendument les meilleures sans voir qu'elles doivent être remises en place dans un espace cosmopolitique où il en existe d'autres, comme, par exemple,

la fondations des États-Unis par des dissidents d'églises instituées, qui ont par conséquent ouvert un espace tout différent du nôtre, où le politique et le religieux sont dans un rapport non conflictuel

À cette ignorance historique et à cette prétention universalisante françaises s'ajoute une confusion dans l'usage français du terme de laïcité, là où il faudrait distinguer entre la laïcité de l'État et la laïcité de la société civile.

Au premier usage correspond une forme négative de la laïcité, telle qu'elle est caractérisée par l'article 2 de la Loi du 9 décembre 1905,

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.

que Ricœur définit comme une laïcité de l'abstention :

Il s'agit là du négatif de la liberté religieuse dont le prix est que l'État, lui, n'a pas de religion. Cela va même plus loin, cela veut dire que l'État ne pense pas, qu'il n'est ni religieux, ni athée ; on est en présence d'un agnosticisme institutionnel.

Cette laïcité de l'abstention ne signifie pas la neutralité de l'État, car, à partir du moment où, comme le précise l'article 13 de la même loi,

L'État, les départements, les communes et les établissements publics de coopération intercommunale pourront engager les dépenses nécessaires pour l'entretien et la conservation des édifices du culte dont la propriété leur est reconnue par la présente loi.

il ne peut pas y avoir d'ignorance réciproque entre le théologique et le politique, mais l'attribution rigoureuse d'un rôle à chacun à l'intérieur de cette séparation.

Le second usage du terme de laïcité correspond à une forme positive de la laïcité, que Ricœur nomme laïcité de la confrontation, et qu'il caractérise par la qualité de la discussion publique et l'acceptabilité des arguments de l'autre. Elle s'appuie sur le désaccord raisonnable (l'expression est de Rawls) et l'acception du fait qu'il y a des différences non solubles. Avec cette forme de laïcité,

le maximum de ce que j'ai à demander à autrui, ce n'est pas d'adhérer à ce que je crois vrai, mais de donner ses meilleurs arguments.

Tout ce contexte est complètement occulté dans le traitement médiatique du foulard islamique, alors que l'école est justement le lieu où se croisent ces deux formes de laïcité, celle de l'État et celle de la société civile, ce qui contribue à rendre le problème autrement plus complexe qu'on voudrait nous le faire croire.

On y retrouve tout d'abord cette laïcité de l'abstention avec la proclamation de la liberté de l'enseignement :

L'État proclame et respecte la liberté de l'enseignement et en garantit l'exercice aux établissements privés régulièrement ouverts.

Article L151-1 du Code de l'Éducation.

ce qui revient à dire que l'État n'assure pas entièrement la distribution de l'éducation, mais que l'éducation est l'un des biens (comme les rôles, les droits, les charges, etc.) qu'une société civile distribue.

Lorsque l'État assume ce rôle, il a une obligation de composer avec la pluralité des opinions propres aux sociétés modernes. Il y aurait deux aspects dans cette composition :

  1. un aspect d'information, qui devrait porter sur la présentation et la signification des textes du judaïsme et du christianisme, textes qui ont fondés notre culture ;
  2. un aspect d'éducation à la discussion, qui prendrait en compte la pluralité des opinions pour préparer les enfants à cette laïcité de la confrontation : il faut leur apprendre à être de bons discutants.

Il y a bien sûr une relation entre ces deux formes de laïcité, laïcité de confrontation et laïcité d'abstention, la première produisant à un moment de l'histoire un vouloir vivre ensemble, c'est-à-dire une certaine convergence de convictions.

Bon, je me suis éloigné de mon sujet initial, mais au moins les choses ont pris une certaine perspective.