S
26 novembre 2003
Bon alors voilà. Je suis bourré. C’est la première fois que j’écris un courriel bourré. Je n’aurais pas dû prendre la voiture ce soir pour rentrer ce soir. Mais bon. Je n’allais quand même pas rentrer à pied à Lanester. Ce soir, c’était café-philo au café du port à 19h30. J’y vais, j’y vais pas. Bon, j’y vais. Douche avant. Ce soir, le thème c’était Héraclite et le changement dans le devenir (ou l’inverse, chais plus). Bien ennuyeux quand même. Aucune rigueur, aucun problème. On parle de Hegel et de Nietzsche. Oui, oui, la philosophie s’est arrêtée il y a 250 ans. On parle de concept qu’on oppose à la métaphore. Le concept c’est mal, c’est contre la vie, ou mieux contre la Vie. C’est comme la raison ou la logique, c’est quelque chose de froid. Par contre la vie, c’est chaud, ça oui, toujours. Comme la passion. Ça c’est vivant. Mais personne n’a apparemment compris qu’il y avait aussi des passions tristes. Personne. La logique m’a sauvé de l’ennui. J’aime beaucoup la logique. Elle est arrivée à la fin. Elle s’est trompée d’heure. Elle me demande de quoi ça a causé. De devenir, je lui dis. Elle a les yeux marrons. Bon alors, on se présente, Mickaël, étudiant en philosophie, heu en DEA, oui, alors en fait je travaille sur les parties temporelles, bon, et en fait, ça consiste à se demander si nous existons complètement au moment où nous existons, c’est-à-dire si nous sommes des événements avec des parties temporelles et spatiales, comme un match de football ou un café-philo. C’est une super technique de drague les parties temporelles, ça marche à tous les coups. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plutôt ? Tu rentres dans un bar, tu commandes un café, et hop, tu abordes ta voisine de comptoir en lui parlant des parties temporelles. Mmmmmm, je pense que nous sommes des vers spatio-temporels. Elle a les yeux marrons. Et nous voilà à faire des schémas sur un carnet. Bon alors, les schéma du temps. Cyclique ? En réseau ? Comme la coupe dans un tronc d’arbre ? Est-ce que tu te rends compte que si les grecs ont raison, nous avons déjà eu cette discussion dans le passé et nous l’aurons encore dans le futur ? Elle a les yeux marrons et elle n’est pas d’accord, elle préfère la répétition non-identique, comme les saisons qui passent et qui reviennent. Elle a les yeux marrons et elle sourit. Tu ne bois que des cafés ? Je sors chercher mon briquet dans la voiture. Dehors il pleut et la rue est recouverte de feuilles. Et que ferions-nous si nous étions immortels ? Déboule un copain à elle. Vient de découvrir un jeu. Un super jeu. Le go ça s’appelle. L’a appris avec un maître. Maître Yoda ? j’lui demande avec cet humour qui est un peu ma marque de fabrique. Et voilà deux excités à parler du jeu de go en buvant des bières. J’ai un go-ban, il a des pierres, nous sommes fait pour nous entendre. Je n’ai jamais joué contre un humain. Elle a les yeux marrons et elle sourit. On va créer un club de Go à Lorient, ouais ! et pour fêter ça, je paie ma tournée. Bon, il faut fermer là, c’est l’heure. Depuis combien de temps n’avais-je pas discuter autant ? Seulement quand tu es là. Échange de prénoms et de numéros de portable et je la ramène chez elle. Le temps de s’embrasser et elle rentre chez elle. Elle a les yeux marrons et elle sourit.
