Multitude (1)
4 septembre 2005
Comme je l'ai déjà écrit par ailleurs, la lecture d'Empire m'a permis d'éclaircir ce que je pressentais de manière si vague : il m'a semblé que les explications théoriques de Hardt et Négri, à travers les catégories d'Empire et de multitude, étaient correctes, sans pouvoir pour autant justifier cette intuition. Le but de cette suite d'articles est d'examiner la validité de cette intuition.
Encore une fois, je reprends tout à zéro, et j'essaierai de décrire, de manière la plus neutre possible les thèses en présence, sans me soucier d'éventuelles précisions pour le moment -- autrement dit, sans faire de l'histoire de la philosophie : il s'agit moins de naïveté que d'une absence de présuppositions (je ne suis pas phénoménologue tendance canal historique pour rien). Je vais donc admettre provisoirement un certain nombre de choses, en l'indiquant à chaque fois, pour y revenir par la suite.
Introduction : La vie en commun
La thèse des auteurs est la suivante :
- pour la première fois dans l'histoire, la démocratie est en train de devenir une possibilité réelle, sous l'effet du désir de la multitude.
On ne se laissera pas désarçonner par le caractère paradoxale de cette thèse (ne sommes-nous pas déjà dans un régime démocratique ?), lorsque l'on sait les différents sens que ce terme de démocratie a pu prendre au cours de l'histoire. Admettons cette thèse sans la discuter.
Cette possibilité de la démocratie est assombrie par l'état de guerre généralisée et c'est par la description de cet état que les auteurs commenceront leurs analyses.
Dans le précédent ouvrage, Empire, les auteurs se sont attachés à décrire
l'émergence d'une nouvelle forme d'ordre global
désignée sous le terme d'Empire :
La nouvelle forme de souveraineté qui s'affirme aujourd'hui se présente (...) comme un pouvoir en réseau, dont les éléments premiers ou les points nodaux sont les États-nations dominants, les institutions supranationales, ou encore les grandes entreprises capitalistes.
(...)
Bien évidemment, les éléments qui constituent le réseau de l'Empire n'ont pas tous la même importance - au contraire, certains États-nations disposent d'un pouvoir gigantesque tandis que d'autres en sont pratiquement démunis, et cela reste vrai des multinationales ou des autres institutions qui forment ce réseau - mais, malgré ces inégalités, ils doivent coopérer afin de produire et de préserver l'ordre global avec toutes ses divisions et ses hiérarchies internes.
L'état de guerre généralisé à l'intérieur de l'Empire fonctionne comme un instrument de commandement face à cette alternative vivante qui croît au sein de l'Empire
, alternative qui porte le nom de multitude.
Je reprends ici les définitions que j'ai déjà indiqué ailleurs :
- La multitude est une multiplicité non réductible à une unité ou une identité singulière, c'est-à-dire qu'elle est une multiplicité de différences singulières.
- le peuple est une multiplicité réductible à une unité singulière ;
- la masse, si elle non plus ne peut se réduire à une unité, se caractérise par son indifférence.
- Le concept de classe ouvrière est utilisé
- dans un sens étroit, pour qualifier les ouvriers de l'industrie par opposition aux travailleurs de l'agriculture, des services, etc.
- dans un sens large, pour qualifier tous les travailleurs salariés par opposition aux travailleurs pauvres et non rénumérés de la sphère domestique et à tous ceux qui ne perçoivent pas de salaire.
Deux caractéristiques permettent de penser que la multitude est porteuse de démocratie :
- sa dimension économique, au sens large du terme, c'est-à-dire ce qui lui permet de produire du commun, non seulement la production de biens matériels ( la classe ouvrière) mais aussi, et surtout, des figures de la production sociale (production de communication, de relations et de formes de vie). Cette production du commun, cette production biopolitique fonde la possibilité de la démocratie ;
- sa dimension politique, examinée à travers la généalogie des formes modernes de la résistance, de la révolte et de la révolution. Comment la multitude s'organise-t-elle ?
Le but du livre est de comprendre la nature de la composition de la classe globale qu'est la multitude. Cette compréhension s'articulera autour de la guerre, du projet de la multitude et de la possibilité de la démocratie.
