Husserl et l'intentionnalité : une introduction à la phénoménologie
1 octobre 2005
Introduction
Celui qui, pour la première fois, aborderait la phénoménologie de Husserl, se heurterait assez rapidement à deux obstacles de taille : il n'y découvrirait pas, en effet, un système philosophique, au sens traditionnel du terme, ni même un merveilleux palais de la vérité, à l'intérieur duquel siégerait une réalité figée et désincarnée. Bien au contraire, la phénoménologie, par son style et sa démarche descriptifs, lui semblerait se délayer en analyses minutieuses, laissant ainsi s'évanouir son unité. Cela ne veut pas dire, évidemment, qu'elle manquerait de cohérence ; mais la rigueur de Husserl, sa volonté de se confronter aux choses mêmes, à ce qui est donné en personne, le conduisent à un travail permanent de réécriture, suggérant une phénoménologie à l'état inachevé et au ton programmatique comme si, en fin de compte, elle n'était qu'un préambule. Husserl ne dit pas autre chose quand il explique que :
Ces convictions de l'auteur se sont raffermies toujours davantage au cours de l'élaboration de son oeuvre devant l'évidence de résultats s'édifiant graduellement les uns sur les autres. S'il a du pratiquement ramener l'idéal de ses aspirations philosophiques à celui d'être un vrai commençant, il est, au moins en ce qui le concerne, parvenu dans son âge mur à la pleine certitude d'avoir droit au nom de véritable commençant. Si l'âge de Mathusalem lui était accordé, il oserait presque espérer devenir encore un philosophe […] L'auteur voit s'étendre devant lui l'immense territoire de la vraie philosophie, la « terre promise » que lui-même de son vivant ne verra pas cultivé.
Bien entendu, cette présentation requiert un rééquilibrage. En quoi la phénoménologie s'imposerait-elle comme pré-philosophique ? La démarche même de Husserl apporte un élément de réponse : il ne s'est jamais, en effet, écarté de l'idéal qui l'animait, celui de fonder une science des sciences, une philosophie débarrassée de tous préjugés.
Quel est le sens fondamental de toute philosophie véritable ? N'est-ce pas de tendre à libérer la philosophie de tout préjugé possible, pour faire d'elle une science vraiment autonome, réalisée en vertu d'évidences dernières tirées du sujet lui-même, et trouvant dans ces évidences sa justification absolue ? Cette exigence, que d'aucuns croient exagérée, n'appartient-elle pas à l'essence même de toute philosophie véritable ?
Cet idéal philosophique et cette confiance en la raison entraîneront une masse toujours grandissante de problèmes. Cela oblige Husserl à mener de front plusieurs recherches thématiques, à travers lesquelles il tente d'accéder à une solution satisfaisante. Le souci d'une philosophie s'auto-justifiant et les difficultés rencontrées impriment à la phénoménologie ce mouvement d'oscillation entre plusieurs perspectives, donnant l'illusion qu'elle manquerait son projet au profit d'analyses pointilleuses et détaillées. Comment, dès lors, aborder la phénoménologie ?
Si Husserl n'a jamais ramassé sa pensée sous une forme canonique, ses
travaux ne sont pas pour autant coupés de toute tradition philosophique.
Sa formation universitaire et l'intérêt, très tôt marqué, qu'il porte au
problème du fondement des mathématiques, l'amènent à s'interroger sur le
statut des objectivités logico-mathématiques, et sur la signification que
nous devons leur attribuer. Il considère ainsi, au début de sa formation,
comme allant de soi que dans une
philosophie des mathématiques il s'agit avant tout de faire une analyse
radicale de l'origine psychologique des concepts mathématiques
fondamentaux
. Mais bien rapidement, cette interrogationsur l'origine
psychologique, en un sens qu'il faudra préciser, va s'élargir
considérablement et devant les problèmes qui s'accumulent, Husserl se
trouve dans l'obligation de dépasser le domaines des mathématiques pour
revenir à des réflexions critiques d'ordre général sur l'essence de la
logique et principalement sur le rapport entre la subjectivité du
connaître et l'objectivité du contenu de la connaissance
Les Recherches
Logiques sont l'aboutissement de cette réflexion consacrée à
l'élucidation philosophique de la mathématique pure
commencée
en 1887 avec une thèse d'habilitation, refondue en 1891 sous le titre de
Philosophie de l'arithmétique qui annonçait un second tome
jamais publié du vivant de Husserl. Si le premier tome, intitulé
Prolégomènes à la logique pure, est une attaque en règle
contre le psychologisme en particulier et contre toute forme de
relativisme en général, pour imposer, contre ces pseudo-théories, l'idée
de l'idéalité de la connaissance et assigner les tâches à une logique
pure, les six recherches suivantes sont consacrées à l'élucidation
progressive de la question de l'origine de la signification.
Or, si l'on veut répondre à la question de l'origine de la
signification, on doit passer, à un moment ou à un autre, par la
détermination des actes logiques dans lesquels cette signification est
donnée c'est-à-dire que cette recherche de l'origine ne veut pas dire que la
question psychologique de la genèse des représentations (ou des
dispositions représentatives) conceptuelles qui s'y rapportent, ait le
moindre intérêt pour la discipline en question
. Il ne s'agit pas de
déterminer ce à quoi pense le mathématicien lorsqu'il compte, mais ce qui
est visé par lui dans l'acte de numération, quel que soit le vécu
contingent dans lequel cet acte prend forme.
Mais la question de l'acte est elle-même controversé. Qu'est-ce qu'un acte logique ? C'est à la Cinquième Recherche logique, intitulée Des vécus intentionnels et de leurs contenus, que revient l'examen de la question de l'essence de l'acte et c'est avec elle que Husserl s'attaque aux problèmes cardinaux de la phénoménologie, puisque si des termes comme conscience, intention, contenu, vécu, etc., parsèment les quatre premières Recherches logiques, ils n'ont jamais été pris comme thème proprement dit. Car c'est ici, en fait, et pour la première fois, que Husserl assume entièrement l'héritage de Brentano, avec le concept de l'intentionnalité, qu'il avait déjà appliqué, mais dans un autre domaine et de manière insatisfaisante, à propos de l'origine de la formation du concept de nombre.
Pour mener à bien ce thème de la détermination de l'essence de l'acte, Husserl va s'appuyer sur deux propositions de Brentano :
- Tout phénomène psychique est caractérisé par l'existence intentionnelle d'un objet.
- Les phénomènes psychiques sont des représentations ou ils reposent sur des représentations.
Notre étude va suivre les deux axes tracés par ces deux propositions. Nous verrons quel remaniement important Husserl apporte à ces deux propositions. En effet, la Cinquième Recherche logique est extrêmement dense et loin d'éclaircir toutes les difficultés et de parvenir à une position équilibrée, cette recherche va apparaître très rapidement inextricable, dans la mesure où elle recoupe deux niveaux d'écriture qui gardent encore une certaine coloration brentanienne. Il y a ainsi le passage de la première à la seconde édition dans lequel nous retrouvons l'écho des hésitations de Husserl, avec des analyses présentées comme des analyses de psychologie descriptive puis comme des analyses de phénoménologie ou encore le problème du moi pur.
Tout en voulant montrer ces difficultés, nous suivrons l'ordre du texte suivant les deux axes principaux que nous avons précédemment indiqués. Dans la première partie, nous allons voir de quelle manière Husserl introduit le concept d'intentionnalité au terme d'une analyse consacrée au caractère plurivoque du concept de conscience. Ensuite, nous verrons quel sens il faut donner à cette relation intentionnelle, notamment avec les difficiles questions de l'objet intentionnel et nous nous attarderons sur la triplicité du concept de contenu. La deuxième partie sera consacrée à l'analyse de la seconde proposition de Brentano, analyse qui met en oeuvre la variation éidétique à travers l'examen des rapports entre la représentation et le jugement et au terme de laquelle se dégagera le concept d'acte objectivant.
Notes
1 Écrites entre 1896 et 1899, elles parurent pour la première fois en 1900 pour les Prolégomènes à la logique pure et en 1901 pour les six recherches suivantes. Elles furent remaniées, dans la seconde édition de 1913, en trois volumes, la Sixième ne paraissant qu'en 1922. Nous suivons ici la tomaison française qui s'établit comme suit :
- Prolégomènes à la logique pure
- Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance
- Recherche I et Recherche II
- Recherche III, IV et V
- Élément d'une élucidation phénoménologique de la connaissance
