Si nous prenons l'exemple de l'intention de jugement dans le genre intention, cette intention (comme signification identique de la proposition) est complexe, c'est-à-dire qu'elle est composée d'une intention de représentation (qui nous donne la présence de l'état de chose) et d'une intention complémentaire de jugement (grâce à laquelle l'état de chose est présent comme existant). Sommes-nous arrivés à la dernière différence spécifique ?

Husserl explicite le problème avec un exemple du genre qualité, qui semble plus clair et dans lequel nous retrouvons cette différence spécifique. Le genre qualité se singularise dans l'espèce couleur et celle-ci, à son tour, se singularise dans telle ou telle nuance de rouge : les relations verticales s'achèvent ici, nous sommes arrivés à la dernière différence spécifique.

Mais il y a d'autres combinaisons possibles en dehors de cette échelle verticale, c'est-à-dire des combinaisons d'autres déterminations de même niveau : le genre qualité se combine avec le genre extension, l'espèce couleur avec l'espèce extension spatiale, etc. La même nuance de rouge peut se combiner avec telle ou telle figure et le moment rouge ne se différencie pas en tant que qualité, mais qu'il entre dans une relation horizontale avec le moment figure : ce sont bien les dernières différences spécifiques relativement à leur genre respectif dans les deux cas.

La situation est-elle similaire dans l'intention de jugement ? Le caractère judicatif qui s'ajoute à la représentation fondatrice est-il la dernière différence spécifique ? Est-il identique dans tous les jugements ? Il semble que ce soit bien le cas. Il faut alors l'appliquer à toutes les espèces du genre intention et notamment aux représentations. Mais alors la chose se complique sérieusement : si l'espèce représentation est la dernière différence spécifique, comment allons-nous pouvoir différencier deux représentations comme la représentation « Empereur » et la représentation «  Pape » ? Il faut chercher l'origine de cette différence entre représentation ailleurs que dans l'espèce représentation. D'où cette question cruciale :

Qu'est-ce qui différencie alors ces représentations ou, pour nous exprimer plus exactement : ces essences intentionnelles, ces significations de représentations ?

Il nous resterait la possibilité de voir cette représentation entrer dans des relations horizontales avec d'autres genres. Il y aurait le caractère (la qualité) de la représentation et un second caractère d'un autre genre, qui introduirait la relation à l'objet, puisque les différences de la relation à l'objet ne nous sont pas données avec le premier caractère. La signification de représentation serait un complexe qui réunirait en elle deux unités idéales d'un genre différent, une intention de représentation et un contenu, liées entre elles par essence, comme la couleur et l'extension dans l'exemple précédent.

On réintroduirait la distinction essentielle entre la qualité de l'acte et la matière de l'acte. Du coup, la thèse selon laquelle la matière est identique à l'essence intentionnelle de la représentation qui fonde cette matière, et cette essence serait elle-même une simple qualité de représentation, cette thèse donc, ne pourrait plus être maintenue.

Une façon plus simple, pour ne pas dire simpliste, de résoudre le problème peut être proposée : les actes de représentation sont des actes de l'espèce représentation et ce caractère n'aurait plus d'autre différence spécificité ultime. Dès lors, comment opérer les distinctions entre représentations ? Ces distinctions entre représentation s'opéreraient grâce à leur contenu  : la représentation « Pape » représenterait exactement le pape, la représentation « Empereur », l'empereur.

Husserl rétorque qu'on commettrait alors deux erreurs grossières et qu'il ne faut pas, premièrement, confondre le contenu en tant qu'objet et le contenu en tant que matière (sens d'appréhension ou signification) et que, deuxièmement, on oublie que l'objet n'est rien dans la représentation et qu'à partir de là,

des objets qui ne sont rien dans la représentation ne peuvent non plus créer une différence entre représentation et représentation.

Comment allons-nous pouvoir différencier les représentations entre elles si les objets ne nous sont d'aucun secours ? Qu'est-ce qu'une représentation représente ? Si ce qu'une représentation représente peut être appelé contenu en tant qu'il lui est inhérent et qu'il doit être distingué de l'objet visé, en quel sens devons-nous comprendre ce contenu ? Nous en sommes réduit à reprendre l'examen de l'alternative déjà examinée dans laquelle doit se trouver la réponse.

La première solution est la suivante : dans le contenu réel de la représentation, la qualité de cette représentation constitue l'essence intentionnelle variable et donc la relation variable à l'objet.

Les représentations pape et empereur se différencient exactement de la même manière que les couleurs rouge et bleu  : tout comme les couleurs rouge et bleu se rapportent au genre couleur, les représentations pape et empereur se rapportent au genre représentation. Si la représentation se rapporte bien à un objet, elle n'exerce pourtant aucune contrainte sur cet objet, mais elle ne doit ce rapport qu'à elle-même, c'est-à-dire à sa qualité de représentation :

c'est seulement en vertu de sa qualité de représentation, différenciée de telle ou telle manière, que chaque représentation donnée constitue précisément une représentation, qui nous représente tel objet de telle manière.

La seconde solution est la suivante : l'essence intentionnelle complète est complexe et se compose d'une qualité de représentation (le caractère d'acte de la représentation) et d'un contenu (ou matière) qui n'appartient pas à ce caractère d'acte, mais s'y adjoint, pour former la signification complète.

En reprenant l'analogie des couleurs, le moment qualité et le moment matière entretiennent le même genre de relations que la couleur déterminée vis-à-vis de l'extension :

Toute couleur est couleur d'une certaine étendue ; de même, toute représentation est représentation d'un certain contenu.

Il n'est pas facile de nommer cette forme de complexion, c'est-à-dire ces relations horizontales de genre à genre : Husserl fait référence ici aux connexion de parties métaphysiques de Brentano et aux parties attributives de Stumpf.

Les combinaisons de propriétés internes en unités de choses phénoménales extérieures fournissent les exemples typiques sur la base desquels il faut concevoir l'idée de cette forme de complexion.

Le caractère complémentaire comme contenu de la qualité et discernable seulement par abstraction, est d'un genre nouveau, sans quoi, en le tenant pour un caractère qualitatif, nous retomberions dans la première solution. Il y a donc bien une distinction à faire entre la qualité et la matière : si le caractère qualitatif fait de la représentation une représentation et aussi du jugement un jugement, du désir un désir, etc., il n'a pourtant pas, par essence, de relation à l'objet. Mais, par essence, ce caractère qualitatif ne peut pas exister sans une matière complémentaire qui lui donne la relation à l'objet, et assure ainsi cette relation à l'essence intentionnelle complète et au vécu intentionnel.

Comment allons-nous trancher entre les deux possibilités ?

Si nous choisissons la première solution, la position de la représentation dans les vécus intentionnels est surprenante. Les espèces de qualité comme la qualité de jugement, la qualité de désir, la qualité de volonté, etc., sont les différences spécifiques ultimes à l'intérieur du genre qualité intentionnelle, alors que l'espèce représentation, elle, se singularise encore en fonction de ses contenus, c'est-à-dire de sa matière, là où les différences de contenus des premières ne sont que des différences de qualités de la représentation se compliquant avec chaque qualité ou lui servant de fondement.

Privilégier la seconde solution poserait des problèmes d'un autre ordre : si les contenus ne se réunissent avec les caractère d'actes que par complication et que ce mode de combinaison engendre l'acte de ce contenu, pourrions-nous encore dire que le vécu intentionnel est une simple représentation ou implique des représentations pour base ? Ce serait accorder un énorme privilège à la représentation : pourquoi ce qui serait possible pour elle ne le serait-il pas pour le jugement par exemple ? Et cette complication est-elle requise dans tous les cas ?

Si Husserl semble rejeter cette seconde solution, en la traitant d'hypothèse inutile, et en expliquant que le rôle si important que joue la simple représentation ne lui paraît ni évident, ni vraisemblable, il ne donne pas non plus l'impression d'accepter pour autant la première solution : quelque chose ne va pas et c'est le rôle central de la représentation qu'il faut en fait réexaminer plus minutieusement.

Notes

 1  L'exemple est analysé au § 4 de la Troisième Recherche logique, d'après les recherches de Stumpf.