Ne pas voter, et après ?
29 janvier 2007
Les bonnes raisons de ne pas voter, à une élection présidentielle comme à toutes les autres élections, nationales et locales, sont nombreuses et écrasantes. Pour la plupart, elles ont été exprimées avec les premières expériences historiques de suffrage universel. Quelles que soient les règles, fort variables, de son exercice, celui-ci reproduit dans la pratique l’ordre social institué en favorisant des représentants issus des classes dominantes et les autorités traditionnelles ou ascendantes.Ne pas voter, et après ? Questions pour la décision collective

Commentaires
Voici quelques arguments en vrac sur cet article de Laurent Jeanpierre contre la démocratie représentative. Au final, je pense que l'argumentation de Laurent Jeanpierre est intéressante parce qu'elle permet de faire ressortir un certain nombre d'insuffisance de notre système démocratique. Néanmoins, je pense qu'il y a un certain nombre d'affirmations trop hâtives et certaines conclusions qui demanderaient des démonstrations bien plus rigoureuses. J'espère ne pas que mes maladresses d'expressions ne susciteront pas un débat au sens d'une suite d'arguments entre deux personnes qui ne sont pas prêtes à se mettre d'accord, mais une réelle controverse entre deux personnes d'accord par avance sur la nécessité de se mettre d'accord et prêtes par avance à reconnaître leurs erreurs de raisonnement et à reformuler leurs propositions.
Je suis profondément d'accord avec cette idée. Pour que la démocratie soit effective, il faut vivre dans une société d'égaux. L'un des majeurs défauts de nos démocraties provient du fait que Serge Dassault, du seul fait de sa puissance économique, a beaucoup plus de moyens que l'individu lambda pour diffuser ses idées. Quelque part, l'égalité politique suppose l'égalité économique. Il faut donc imaginer une double causalité. La liberté politique garantit la liberté économique et une certaine égalité des conditions économiques, mais en même temps, c'est l'égalité des conditions économiques qui rend possible une réelle liberté politique. Selon la position que l'on adopte on dira que c'est un serpent qui se mord la queue ou un cercle vertueux. J'ose espéré qu'il s'agit bien d'un cercle vertueux, même si je ne suis pas naïf et que je suis bien conscient que dans certains cas, il s'agit plutôt d'un cercle vicieux.
Cet argument est bien connu sous le nom de dictature de la majorité. C'est l'un des arguments dans le débat entre une représentation proportionnelle et une représentation majoritaire. Il met le doigt sur une réelle difficulté de la représentation. La représentation majoritaire n'est possible que dans une société relativement homogène dans laquelle il y a un continuum d'opinions différentes et dans laquelle la frontière entre les deux principaux groupes antagonistes fluctue. Si on avait une société dans laquelle il existait deux groupes A et B aux intérêts radicalement contraires avec un groupe A plus nombreux que le groupes B, on pourrait effectivement parler de dictature de la majorité. On peut néanmoins faire le pari que dans un pays comme la France, nous nous situons dans une situation plutôt favorable au vote.
Cette proposition me semble fausse. Le vote n'est pas exclusif. Il y a de nombreuses autres possibilités d'expression dans une démocratie. Par exemple on peut aussi manifester, faire grève, mobiliser son député sur une question précise… Par ailleurs, ça n'empêche pas d'autres formes d'expressions dans les journaux, sur les blogs, dans les cercles de discussions ou encore dans les partis politiques. Bien évidemment, il faut bien être conscient que dès lors que la communauté comprend 60 millions d'individus, le pouvoir de persuasion d'un individu lambda est forcément réduit. Mais ça n'est pas la faute à la démocratie. C'est simplement la réalité qui est comme ça.
Cet argument me semble spécialement pervers. Ce genre d'argument à la Daniel Gaxie (Le Cens Caché) nous explique que les individus issus des classes populaires sont trop stupides pour prendre des décisions politiques. On retrouve une vieille idée selon laquelle donner de l'expression aux classes populaires revient à mieux les oppresser. D'une part, j'ai envie d'attaquer sur la prémisse : je ne suis pas sûr que les individus issus des classes populaires soient moins à même de juger que les individus issus des pour reprendre les catégories sous jacentes au raisonnement de Laurent Jeanpierre. D'autre part, combien même cela serait vrai, je ne vois pas de solution alternative satisfaisante. On pourrait bien donner le pouvoir aux intellectuels qui sont seuls à mêmes de comprendre les intérêts profonds de la classe populaire… mais je pense assez sincèrement que les individus connaissent mieux leur intérêt propre que les intellectuels.
Deux choses : ce n'est pas parce que la démocratie est imparfaite qu'il faut la rejeter. D'autre part, il est vrai que la démocratie suppose que l'on définisse une frontière qui sera forcément arbitraire. On est bien contraint de délimiter l'ensemble des votants. Je pense qu'il faut accepter cette part d'arbitraire, même s'il n'y a pas de frontière idéale.
Il me semble qu'avant d'affirmer une sentence aussi audacieuse, il faut être en mesure de la défendre quelque peu. Y a t'il des éléments tangibles qui nous permettent d'affirmer quelque chose de ce type ? On ne peut pas nier qu'un certain nombre de mesures politiques prises à la suite d'élections au suffrage universel ont été favorables aux classes populaires.
Encore une fois, ce n'est pas parce que la démocratie n'est pas parfaite qu'il faut la rejeter. Bien entendu, il existe de la corruption et des connivences entre certaines élites, mais le vote exerce sur ces réseaux une certaine pression. A chaque fois, ils sont obligés de recourir à des stratégies plus complexes… Que seraient ces réseaux s'ils n'étaient pas contrôlés ou contraints par le mécanisme du suffrage universel ?
C'est la première affirmation positive du texte !!!!!!
Je suis assez d'accord pour dire qu'il est important de chercher d'autres procédures permettant de débattre et de faire émerger des solutions. Il ne s'agit pas de dire que le vote est la panacée. Nous sommes tous bien conscient qu'il s'agit d'une expression très frustre de ce que dit et pense chacun. Néanmoins, le vote n'empêche pas d'autres formes de participations démocratiques, au contraire, il les rend possibles
Par ailleurs, je pense qu'il ne faut pas sombrer dans la mystique de la politique qui consiste à croire que l'essentiel du pouvoir se concentre dans les mains du gouvernement. Le gouvernement ne peut pas tout. Il est simplement là pour mettre en place un certain nombre de dispositif ou de règles que nous ne pouvons pas mettre en place à une plus petite échelle. Mais la question du pouvoir est une question beaucoup plus large. Il y a du pouvoir partout où il y a du collectif, dans la famille, dans l'association, dans l'entreprise…
Je pense qu'il ne faut pas non plus tomber dans l'autre travers qui consiste à penser que les politiques ne peuvent rien. La vie concrète d'un très grand nombre d'individus serait sûrement très différentes aujourd'hui si Lionel Jospin avait été élu président de la République.
J'ai entendu une fois un argument en faveur de l'abstention qui me semble pertinent : c'était quelqu'un qui disait que son bonheur ne dépendait pas de la majorité élue. Il préférait donc s'abstenir et laisser à ceux qui avaient de vrai problème l'occasion de s'exprimer. Son idée était de dire qu'en allant pas voter, il augmentait ainsi le pouvoir de ceux qui avaient de réels problèmes. On pourrait appeler cet argument "un argument altruiste en faveur de l'abstention".
Je pense que ce type d'argument provient du fait qu'un certain nombre de "démocrates" nous présentent le vote comme un devoir. En réalité, le vote est plutôt une occasion données aux électeurs pour s'exprimer. On ne vient pas très bien d'où vient le devoir sinon d'une sorte de mystique de la démocratie.
Un petit commentaire technique : je ne comprends pas le bug dans la publication de mon commentaire. Certaines phrases semble sortir du cadre du texte.
Bonjour PAC,
il ne s'agit pas d'un bug, mais d'une règle de formatage de Dotclear : lorsque vous commencer une ligne de texte avec une espace ou un point virgule, cette ligne est interprétée en HTML comme du texte préformaté. Je vais remettre en forme votre commentaire ce soir afin d'y répondre.
Ok, merci. C'est vrai que je ne maîtrise pas bien cette syntaxe.
Cela devient une habitude chez moi, mais je dois encore m'excuser de vous répondre si tardivement : j'ai besoin de rassembler un minimum mes idées et de trouver un moment pour poster dans le calme. Je suis d'autant plus disposer à en discuter avec vous que c'est la première fois que je vois autant de prévenance avant de poster un commentaire.
Il y a toutefois une petite imprécision dans la présentation de la question sur votre site : il ne s'agit pas de savoir s'il faut aller voter ou pas, mais de savoir ce que l'on fait une fois que l'on a pris la décision de ne pas aller voter pour l'élection présidentielle (s'il y a quelque chose à faire bien entendu). J'avais voté blanc aux deux tours de la précédente élection présidentielle en 2002 et je n'irai pas voter à cette élection cette année : entre la pluie de sondages quotidiens élaborés à partir d'échantillons ridicules, les coups tordus habituels, les promesses, l'impératif médiatique et méprisant du vote utile (supposant par là qu'il y a un vote inutile), etc. j'ai de plus en plus de mal à trouver un intérêt quelconque à cette élection. Il ne manque plus qu'un fait divers sordide ou un attentat pour couronner le tout.
Bref, je n'y crois plus.
Sur la pseudo-liberté de choix de l'électeur
Revenons au texte de Jeanpierre. Dans la première partie de ce texte, Jeanpierre. se contente de présenter 6 thèses contre le vote, sans donner plus d'explication. Après nous avoir expliqué que les électeurs reproduisaient, de par leurs votes, l'ordre social établi, Jeanpierre avance la thèse suivant selon laquelle .
Contrairement à vous, je suis loin d'être d'accord avec cette idée : en quoi le fait d'être soumis à ce bombardement médiatique implique-t-il l'absence de liberté dans le choix qui sera finalement fait ? Et comment cette absence de liberté peut-elle se mesurer ? Prenez le contre-exemple de la campagne référendaire pour le traité établissant une Constitution pour l'Europe : on a vu toutes ces discussions fleurir sur la Constitution, sur ce qu'elle est ou ce qu'elle n'est pas, si s'en est une ou pas, sur comment elle doit être, ce qu'elle implique, etc., alors que le discours médiatique ambiant nous expliquait gravement la nécessité de voter oui. Certaines prises de positions ont été d'ailleurs ignobles (laissez-moi vous dire que ça déniaise). Rappellez-vous également comment en 1988, Barre devait être élu (c'est sûr), comment en 1995, Balladur était notre nouveau Président (c'est certain), comment en 2002 le duel Chirac-Jospin s'annonçait sanglant (c'est plié).
Par ailleurs, je ne comprends pas cette notion d'égalité économique. Il est sûr qu'entre Serge Dassault, sénateur et propriétaire d'un groupe qui possède des intérêts dans l'industrie aéronautique, dans l'industrie automobile, dans l'informatique et dans la presse, et moi, il existe une certaine inégalité économique : mais je ne vois pas en quoi cet écart de revenu réduirait ma liberté politique. Comment compter vous réaliser cette égalité économique ? Vous pensez à un revenu d'existence ?
Elle réduit l’expression politique légitime du mécontentement à un seul type de comportement, relativement inoffensif, et conjure aussi bien l’insurrection que d’autres formes plus locales ou plus directes de conflictualité
Je ne pense pas qu'elle soit fausse : J. parle bien ici d'expression politique légitime. Les manifestations contre la réforme des retraites en 2003, les émeutes de l'hiver 2005 et les manifestations contre le Contrat Première Embauche, si l'on peut les considérer comme des formes d'expression politique, ont toutes été considérées comme des formes d'expression politique illégitime (, Raffarin 2003)
Par ailleurs, je m'étrangle lorsque que je lis ce genre de phrase : , comme si nous avions épuiser toutes les formes d'expressions politiques.
La ségrégation sociale et culturelle entre ceux qui ont la capacité d’émettre une opinion et surtout de la traduire en vote et ceux pour qui faire des choix ou des distinctions à l’intérieur du monde politique reste soit une énigme, soit un coup de dés
Je ne sais pas ce que c'est qu'un argument pervers et je n'avais pas rien compris à cette idée de cens dans le texte de Jeanpierre. J'essaierai de trouver et de lire l'ouvrage de Daniel Gaxie.
Une élimination, hors de la participation à ce même jeu pourtant circonscrit de la politique représentative, d’une fraction de la population - comme c’est par exemple encore très souvent le cas pour les étrangers résidents qui participent par ailleurs, ne serait-ce qu’économiquement ou culturellement, à la vie collective
L'affirmation de J. est de toute façon partiellement fausse, du moins en France : les ressortissants communautaires ont le droit de voter aux élections européennes et municipales.
Il suffit donc de rappeler que les mécanismes du vote au suffrage universel, qu’ils soient d’ailleurs soumis à la règle majoritaire comme à la règle proportionnelle, n’ont en rien fait disparaître le cens qui, en France par exemple, les ont précédés
Je suis tout fait d'accord avec vous là-dessus. Cette idée de cens qui n'aurait pas disparu me paraît totalement fausse : dans le sufffrage censitaire, je pensais que le droit de vote était conditionné au versement d'un impôt. Qu'est-ce qui aujourd'hui peut conditionner mon vote ? En fait, je ne comprends pas.
Comme il ne l'a pas été, nous n'en savons rien ! Il y a toutefois une chose que tous le monde semble oublier, c'est que derrière cette élection présidentielle se profile les élections législatives.
Mon abstention à l'élection présidentielle n'est pas un acte politique, mais le signe d'une grande, très grande lassitude.