« Il y a une forme d’universalité de la raison, et il y a des usages et des modalités d’usage de cette raison qui sont distincts. Je crois qu’il y a bien quelque chose qui peut s’appeler philosophie pratiquement dans toutes les cultures, en tous cas dans les traditions écrites et liées à un usage réglé de l’argument, là où existent des bibliothèques et des classes de lettrés. Simplement, à l’intérieur de ces usages, on rencontre des modalités distinctes. Pour le dire de façon très simple, il n’y a qu’une seule raison humaine ; aucun être parlant ne peut se préoccuper d’un cercle carré, ne peut assumer comme sensé des énoncés contradictoires : partout, la contradiction disqualifie l’énoncé.

Il ne faut donc pas croire qu’il y aurait d’un côté des penseurs de la rationalité, logiques, et qui seraient en gros les Grecs, les Occidentaux et les philosophes, et puis, comme on nous le dit, ailleurs, des gens capables de penser des contradictions et qui engendreraient des mystiques, des poésies, des spiritualités, respectables, mais étranges et irrationnelles.

Ce sont là des fables trop commodes. Prenons un seul exemple, celui de l’œuvre de Nagarjuna – ce philosophe bouddhiste de l’école du Milieu –, traduite en français par Guy Bugault sous le titre de « Stances du Milieu par excellence ». Ce dernier fait remarquer que, dans ce texte d’une cinquantaine de pages, l’on trouve pas moins de 146 interventions du principe de non-contradiction pour disqualifier les arguments adverses. Ce grand logicien et mystique bouddhiste qu’est Nagarjuna, un des grands maîtres de la pensée de la vacuité, se tient tout à fait hors de notre horizon de recherche de vérités positives, mais il n’en a pas moins un usage constant, réglé, acéré et pugnace du principe de non-contradiction.»

Entretien avec Roger-Pol Droit