Je ne reviendrais pas sur l’étrange coïncidence qui nous a permis de
nous revoir de nouveau, d’abord vous deux, N. et R., dimanche après-midi
à Nantes, puis toi, Fred, mardi soir à Lorient, alors que nous ne nous
étions plus vus depuis près de trois ans (— Moi : Et
comment tu as trouvé mon adresse électronique ?
— Fred : J’ai fait une recherche sur ton nom et
je suis tombé sur une page avec Morrissey. Ça ne pouvait être que toi.
— Moi : Hmmm, bien joué.
).
Mais je me suis rendu compte d’une chose après tout ce temps : vous ne m’êtes ni utiles, ni agréables.
Si après la lecture de la phrase précédente, je ne devais plus jamais vous revoir, il ne s’ensuit pas que les explications qui vont suivre sont fausses, bien au contraire.
Selon Aristote, l’amitié est provoquée par ce qui est bon, ce qui est agréable et ce qui est utile. Il y aurait ainsi trois espèces d’amitiés. Mais on voit bien que ce n’est pas suffisant : qu’est-ce qui ne peut être dit bon, agréable ou utile ? Mon tournevis m’est utile et le Nutella est bon : le tournevis et le Nutella sont-ils pour autant mes amis ? En fait, il faut restreindre et réserver le terme d’« amitié » (la philia) aux seules relations humaines et le distinguer de l’attachement (la philèsis) qui peut concerner aussi bien nos relations aux objets animés (comme le collègue de travail ou nos trente millions d’amis) que nos relations aux objets inanimés (comme le doudou des enfants et, plus généralement, tous les objets sacrés de la vie quotidienne). Au sens strict, la relation amicale (c’est-à-dire au sens de la philia) doit remplir les trois conditions suivantes :
- il faut
qu’il y ait bienveillance mutuelle, chacun souhaitant le bien de l’autre
- il faut
que cette bienveillance ne reste pas ignorés des intéressés
- il faut
qu’elle ait pour cause l’un des objets dont nous avons parlé
En passant, on voit tout de suite la différence avec l’amour : il n’implique ni la réciprocité (on peut aimer sans être aimé), ni la publicité (on peut aimer quelqu’un sans qu’il ou elle le sache). Examinons ces trois espèces d’amitié en commençant par celle fondée sur l’utilité :
Ceux dont l’amitié
réciproque a pour source l’utilité ne s’aiment pas l’un l’autre pour
eux-mêmes, mais en tant qu’il y a quelque bien qu’ils retirent l’un de
l’autre.
Ainsi, R. m’est sympathique parce qu’il m’offre des CD ou des maxi-45 tours (remember Love can’t turn around de
Farley ‘Jack’ Masterfunk ?). De la même façon, Fred est
devenu mon ami le jour où j’ai eu besoin d’une voiture pour faire le
trajet Rennes-Brest — ce fameux jour où les marins-pêcheurs
faisaient le coup de poing contre la venue de Balladur (remember Balladur ?) dans le centre-ville de
Rennes — même si cette rencontre s’est très rapidement transformée
lorsque nous nous sommes rendus compte que nous avions des goûts en
commun (— Fred : Heu, ça vous dérange pas si je mets
une cassette de David
Morales
— Moi : Hmmm, non, je n’écoute
que de la house
). On arrive ici à la seconde relation fondée, elle,
sur l’agréable :
De même encore ceux
dont l’amitié repose sur le plaisir : ce n’est pas en raison de ce
que les gens d’esprit sont ce qu’ils sont en eux-mêmes, qu’ils les
chérissent, mais parce qu’ils les trouvent agréables
personnellement.
Dans ce cas là, le caractère agréable peut être fondé sur une communauté de goûts (la musique, les femmes, l’alcool, etc.) ou non (Jean-Michel Jarre, le thé à la menthe, la marche à pied, la mode, la vidéo, etc.). Il suffit d’écouter R. décrire un matériau sonore ou Fred disséquer le placement de la lumière : c’est un regard que je n’ai pas et que je n’aurais jamais (Il faudra bien pourtant qu’un jour je revienne sur Böcklin). Même si nous menons des vies parallèles, le cas de N. est particulier puisque s’agissant d’une femme et étant tous les deux hétérosexuels, il ne saurait y avoir de relation autre qu’intéressée : autrement dit, je veux la sauter, forcément.
Si ces deux formes de relations concernent l’amitié, elles sont pourtant encore imparfaites, car elles tirent leurs origines de l’utilité ou de l’agrément que me procure telle ou telle personne et non de la personne elle-même :
Dès lors ces amitiés
ont un caractère accidentel, puisque ce n’est pas en tant ce qu’elle est
essentiellement que la personne aimée est aimée, mais en tant qu’elle
procure quelque bien ou quelque plaisir, suivant les cas.
On peut supposer qu’après toutes ces annés passées, nos goûts ont changé. Que nous reste-t-il alors de la relation amicale ? Dans certain cas, rien, pas même une vague sympathie, mais au mieux, une indifférence polie :
Les amitiés de ce genre
sont par suite fragiles, dès que les deux amis ne demeurent pas pareils à
ce qu’ils étaient : s’ils ne sont plus agréables ou utiles l’un à
l’autre, ils cessent d’être ami.
Dans d’autre cas, la relation semble persister, mais sous le mode du souvenir, de la nostalgie : te souviens-tu de tout ce que nous avons vécu ensemble ? C’est sans doute ce qui peut m’arriver de pire.
Il existe enfin un dernier cas, beaucoup plus rare, où l’amitié s’est consolidée sous une forme où le terme de la relation n’est ni l’utilité, ni l’agréable, mais la personne elle-même, autrement dit, une amitié parfaite :
La parfaite amitié est
celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces
amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant
qu’ils sont bons, et ils sont bons par eux-mêmes.
Bien que le terme « vertu », terme bien désuet aujourd’hui
en 2003 (j’aime beaucoup le fait que ce petit mot de
« désuet » s’applique à lui-même), puisse faire rire, il faut
se souvenir que le mot grec que traduit « vertu » est arété. Il serait plus exact de le traduire par
« excellence », voire « exigence » (ce que J. appellerait cohérence),
au sens d’une perfection à réaliser. L’amitié serait alors cette
excellence appliquée à soi-même et aux autres, disposition dans laquelle
je cherche, à la fois, à éviter l’erreur pour moi-même et à ne pas la
tolérer chez mes amis.
Cette excellence peut sembler difficile à réaliser, et elle l’est. Mais c’est la seule possibilité à travers laquelle je peux
participer aussi à la
conscience qu’a mon ami de sa propre existence, ce qui ne saurait se
réaliser qu’en vivant avec lui et en mettant en commun discussions et
pensées : car c’est en ce sens là qu’on doit parler de vie en
société quand il s’agit des hommes, et il n’en est pas pour eux comme
pour les bestiaux où elle consiste seulement à paître dans le même
lieu.
Autrement dit, la constitution d’un monde commun.
En ce sens là, le seul sens authentique du terme, vous ne m’êtes ni utiles, ni agréables. Mais bon sang ! Quel plaisir j’ai eu à vous revoir !
(je remercie Philippe Soupault pour le titre)
