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25 septembre 2003

On peut feindre l'amour, mais il est impossible de feindre l'amitié

Je ne reviendrais pas sur l’étrange coïncidence qui nous a permis de nous revoir de nouveau, d’abord vous deux, N. et R., dimanche après-midi à Nantes, puis toi, Fred, mardi soir à Lorient, alors que nous ne nous étions plus vus depuis près de trois ans (— Moi : Et comment tu as trouvé mon adresse électronique ? — Fred : J’ai fait une recherche sur ton nom et je suis tombé sur une page avec Morrissey. Ça ne pouvait être que toi. — Moi : Hmmm, bien joué.).

Mais je me suis rendu compte d’une chose après tout ce temps : vous ne m’êtes ni utiles, ni agréables.

Si après la lecture de la phrase précédente, je ne devais plus jamais vous revoir, il ne s’ensuit pas que les explications qui vont suivre sont fausses, bien au contraire.

Selon Aristote, l’amitié est provoquée par ce qui est bon, ce qui est agréable et ce qui est utile. Il y aurait ainsi trois espèces d’amitiés. Mais on voit bien que ce n’est pas suffisant : qu’est-ce qui ne peut être dit bon, agréable ou utile ? Mon tournevis m’est utile et le Nutella est bon : le tournevis et le Nutella sont-ils pour autant mes amis ? En fait, il faut restreindre et réserver le terme d’« amitié » (la philia) aux seules relations humaines et le distinguer de l’attachement (la philèsis) qui peut concerner aussi bien nos relations aux objets animés (comme le collègue de travail ou nos trente millions d’amis) que nos relations aux objets inanimés (comme le doudou des enfants et, plus généralement, tous les objets sacrés de la vie quotidienne). Au sens strict, la relation amicale (c’est-à-dire au sens de la philia) doit remplir les trois conditions suivantes :

  • il faut qu’il y ait bienveillance mutuelle, chacun souhaitant le bien de l’autre
  • il faut que cette bienveillance ne reste pas ignorés des intéressés
  • il faut qu’elle ait pour cause l’un des objets dont nous avons parlé

En passant, on voit tout de suite la différence avec l’amour : il n’implique ni la réciprocité (on peut aimer sans être aimé), ni la publicité (on peut aimer quelqu’un sans qu’il ou elle le sache). Examinons ces trois espèces d’amitié en commençant par celle fondée sur l’utilité :

Ceux dont l’amitié réciproque a pour source l’utilité ne s’aiment pas l’un l’autre pour eux-mêmes, mais en tant qu’il y a quelque bien qu’ils retirent l’un de l’autre.

Ainsi, R. m’est sympathique parce qu’il m’offre des CD ou des maxi-45 tours (remember Love can’t turn around de Farley ‘Jack’ Masterfunk ?). De la même façon, Fred est devenu mon ami le jour où j’ai eu besoin d’une voiture pour faire le trajet Rennes-Brest — ce fameux jour où les marins-pêcheurs faisaient le coup de poing contre la venue de Balladur (remember Balladur ?) dans le centre-ville de Rennes — même si cette rencontre s’est très rapidement transformée lorsque nous nous sommes rendus compte que nous avions des goûts en commun (— Fred : Heu, ça vous dérange pas si je mets une cassette de David Morales — Moi : Hmmm, non, je n’écoute que de la house). On arrive ici à la seconde relation fondée, elle, sur l’agréable :

De même encore ceux dont l’amitié repose sur le plaisir : ce n’est pas en raison de ce que les gens d’esprit sont ce qu’ils sont en eux-mêmes, qu’ils les chérissent, mais parce qu’ils les trouvent agréables personnellement.

Dans ce cas là, le caractère agréable peut être fondé sur une communauté de goûts (la musique, les femmes, l’alcool, etc.) ou non (Jean-Michel Jarre, le thé à la menthe, la marche à pied, la mode, la vidéo, etc.). Il suffit d’écouter R. décrire un matériau sonore ou Fred disséquer le placement de la lumière : c’est un regard que je n’ai pas et que je n’aurais jamais (Il faudra bien pourtant qu’un jour je revienne sur Böcklin). Même si nous menons des vies parallèles, le cas de N. est particulier puisque s’agissant d’une femme et étant tous les deux hétérosexuels, il ne saurait y avoir de relation autre qu’intéressée : autrement dit, je veux la sauter, forcément.

Si ces deux formes de relations concernent l’amitié, elles sont pourtant encore imparfaites, car elles tirent leurs origines de l’utilité ou de l’agrément que me procure telle ou telle personne et non de la personne elle-même :

Dès lors ces amitiés ont un caractère accidentel, puisque ce n’est pas en tant ce qu’elle est essentiellement que la personne aimée est aimée, mais en tant qu’elle procure quelque bien ou quelque plaisir, suivant les cas.

On peut supposer qu’après toutes ces annés passées, nos goûts ont changé. Que nous reste-t-il alors de la relation amicale ? Dans certain cas, rien, pas même une vague sympathie, mais au mieux, une indifférence polie :

Les amitiés de ce genre sont par suite fragiles, dès que les deux amis ne demeurent pas pareils à ce qu’ils étaient : s’ils ne sont plus agréables ou utiles l’un à l’autre, ils cessent d’être ami.

Dans d’autre cas, la relation semble persister, mais sous le mode du souvenir, de la nostalgie : te souviens-tu de tout ce que nous avons vécu ensemble ? C’est sans doute ce qui peut m’arriver de pire.

Il existe enfin un dernier cas, beaucoup plus rare, où l’amitié s’est consolidée sous une forme où le terme de la relation n’est ni l’utilité, ni l’agréable, mais la personne elle-même, autrement dit, une amitié parfaite :

La parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons, et ils sont bons par eux-mêmes.

Bien que le terme « vertu », terme bien désuet aujourd’hui en 2003 (j’aime beaucoup le fait que ce petit mot de « désuet » s’applique à lui-même), puisse faire rire, il faut se souvenir que le mot grec que traduit « vertu » est arété. Il serait plus exact de le traduire par « excellence », voire « exigence » (ce que J. appellerait cohérence), au sens d’une perfection à réaliser. L’amitié serait alors cette excellence appliquée à soi-même et aux autres, disposition dans laquelle je cherche, à la fois, à éviter l’erreur pour moi-même et à ne pas la tolérer chez mes amis.

Cette excellence peut sembler difficile à réaliser, et elle l’est. Mais c’est la seule possibilité à travers laquelle je peux

participer aussi à la conscience qu’a mon ami de sa propre existence, ce qui ne saurait se réaliser qu’en vivant avec lui et en mettant en commun discussions et pensées : car c’est en ce sens là qu’on doit parler de vie en société quand il s’agit des hommes, et il n’en est pas pour eux comme pour les bestiaux où elle consiste seulement à paître dans le même lieu.

Autrement dit, la constitution d’un monde commun.

En ce sens là, le seul sens authentique du terme, vous ne m’êtes ni utiles, ni agréables. Mais bon sang ! Quel plaisir j’ai eu à vous revoir !

(je remercie Philippe Soupault pour le titre)

4 septembre 2003

Programme de l'agrégation externe de philosophie (session 2004)

Le programme de l'agrégation externe de philosophie a été publié au B.O. n ° 3 du 22 mai 2003. La deuxième épreuve écrite portera sur le thème le corps et l'esprit, tandis que la troisième épreuve (histoire de la philosophie) aura pour thème Aristote et Locke. À l'oral, le domaine retenu pour la première leçon est l'esthétique. Je n'ai pas encore choisi ma langue pour la troisième leçon, mais parmi les œuvres proposées

  • Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.
  • Montesquieu, De l'Esprit des lois que la Défense de l'Esprit des lois.
  • W.V.O. Quine, Pursuit of Truth, Harvard University Press.

je pencherais plutôt pour ce dernier.

La première chose à faire pour la deuxième composition, c'est de travailler les définitions : qu'est qu'un corps ? Qu'est-ce qu'un esprit ? En ne perdant surtout pas de vue que c'est la relation entre les deux qui demande à être problématisée.

Il me reste encore à finir l'article de Mc Taggart pour ce week-end et dès la semaine prochaine, j'attaque. Quelques mots-clés en vrac : matière, âme, monisme, cartésianisme, dualisme, physicalisme, naturalisme.

21 février 2003

Critique sociale et critique culturelle

Introduction

Présentation de la distinction entre la critique sociale qui vise les injustices (déontologie) et la critique culturelle qui les pathologies (axiologie).

Point de départ : les divers discours critiques portent sur le monde social-culturel. Le social est généralement le lieu fourre-tout : culturel, politique, etc.

Critique de la modernité ou des temps présents. Tous ces discours critiquent-ils le même présent ?

Il y a trois éléments dans la critique :

  1. un objet critiqué ;
  2. un critère de la critique ;
  3. un sujet qui articule l'objet et le critère.

(1) concerne l'environnement social et culturel tandis que (2) pose la question : quelles sont les bases normatives du critère ? Critiquer le monde moderne est-ce toujours faire référence à l'injustice et à l'inégalité ? Non, car c'est plutôt de l'ordre du pathologique. Quelle est la vie normale, bonne, saine ? Voir Habermas et la grammaire des formes de vie.

Thèse défendue par l'auteur : il faut distinguer entre les deux modalités.

Pourquoi parler de critique ici, entre société et culture ? La critique culturelle est la Kultur Critik du début du siècle dernier (Nietzsche, Simmel, Luckacks, Freud, Musil, etc.). Quel est le point commun entre eux ? Ce qui est dénoncé, ce sont des maux comme déviance par rapport à une vie normale, c'est-à-dire que c'est un diagnostic qui est porté sur le monde vécu.

La structure des phénomènes critiques

distinctions : quantité (inégalité) versus qualité (mieux, moins bien, pire), extension versus répartition.

L'injustice : gagnant versus perdant. Ce n'est pas le cas dans le pathologique (= conditions de vie nuisible à chacun). Dans cette nuisance, qui est responsable ou coupable ici ? Alors que dans l'injustice, on peut trouver un responsable ou un coupable.

Il y aurait une double situation :

  1. situation relationnelle (l'injustice) : voir le cinquième livre de l'Éthique à Nicomaque d'Aristote.
  2. situation individuelle (la pathologie) : l'individu et la vie personnelle.

Pourquoi parler de pathologie sociale ? [...] Double situation individuelle : victime et médecin. Attention : c'est différent de bénéficiaire-victime dans la critique sociale.

Critique sociale = le juste.

Critique culturelle = le bien (valeur).

On arrive à la distinction éthique (choix de vie à mener, téléogie) et morale (devoir + norme, déontologie).

Critique sociale = éthique (le rapport à soi et à sa réalisation).

Critique culturelle = morale (le rapport à l'autre).

Ce sont deux approches différentes.

L'exemple de Robinson qui peut se donner une morale mais qui ne peut pas la suivre.

La société est le lieu du vivre-ensemble ; la culture est le lieu de la construction subjective.

Critique culturelle : mode de vie possible

Pourquoi les formes de vie sont-elles importantes ? Notre mode de vie détermine notre caractère ou notre personalité. Trois niveaux :

  1. condition de vie (éthos, puissance éthique chez Hegel)
  2. forme de vie
  3. personnalité concrète

Voir le § 145 de Principe de la philosophie du droit de Hegel.

Les caractéristiques sont central dans la Critique culturelle.

Quel est le critère de la critique ?

Il y aurait un certain idéal humain au nom de quoi on pourrait critiquer la vie actuelle.

Pathologie sociale = ce qui entrave le type humain d'un point de vue normal

Conclusion

Distinction analytique : on ne préjuge en rien de leur entrecroisement.

Voir Marx : exploitation (critique sociale) et aliénation (critique culturelle).

Les deux critiques pourraient être développé purement de tout élément de l'une et de l'autre.

Sur la critique sociale, voir Rawls ; sur la critique culturelle, voir Nietzsche.

Une expérience de pensée : une société entièrement juste mais avec des situations qui continueraient à être critiquable (tutélaire : assistanat). La médiocrité, l'uniformité.

Discussion

  • L'Utopie de More aurait règlé la question de la critique sociale.
  • La distinction éthique et morale est trop forte. Même si on peut s'appuyer dessus, il ne faut pourtant pas trop insister sur cette distinction. Voir les problèmes étymologique là-dessus. On retrouve le même problème avec ontologie et métaphysique.
  • La séparation est indispensable : comment concilier les deux par la suite ? Et comment penser le rapport à la politique ?

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