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16 janvier 2007

Le Grand Schisme

pour la petite histoire, j'ai été « virée » de ma revue (je ne cite pas) à cause de « mes options en philo analytique ».

Je ne pensais pas avoir encore à lire ce type de commentaire en 2007, mais comme le précise François

le schisme entre deux traditions philosophiques est hélas un fait

Souvenirs, souvenirs

Je me souviens en 1991, lorsque, fraîchement débarqué de mon lycée, une partie du Morfeaux en tête (coucou Mme Marignac !), j'avais assisté à mon tout premier cours sur l'atomisme logique de Wittgentein et de Russell via une lecture du Tractatus, par Roger Pouivet à l'Université de Rennes 1. C'était la première fois que j'entendais le terme de philosophie analytique.

A l'époque, j'ai l'impression que l'existence de deux traditions philosophiques n'était pas si marquée que cela : il y avait plutôt un petit nombre de cours, qui contrastait avec l'ensemble des cours proposés, dans leurs façons technique (la découverte des p et des q) et exotique (nous allons examiner le traitement extentionnel de la modalité temporelle) d'aborder les textes.

Peut-être était-ce dû à l'inexistence de la littérature gallo-romaine : la Begriffsschrift de Frege ne sera traduite en français que neuf ans plus tard, les ouvrages de Pascal Engel, La norme du vrai, et de Michael Dummett, Les origines de la philosophie analytique, venaient de sortir ; quant aux masses, elles pouvaient se rabattre sur La philosophie analytique publié dans la collection Que sais-je ? par Jean-Gérard Rossi.

Je retrouve cette impression aujourd'hui lorsque je parcours la version francophone de Wikipédia : vous avez d'un côté un portail de philosophie et de l'autre un portail de philosophie analytique, sans que l'on sache très bien pourquoi cette distinction est faite, ni à quoi elle correspond (elle n'existe pas dans la version anglophone).

Joue contre joue

Puisque l'existence de deux sortes de traditions philosophiques semble aujourd'hui bien établie, qu'est-ce qui nous permet de les distinguer ? Je propose les cinq caractéristiques suivantes :

  1. le souci des problèmes
  2. l'importance de l'argumentation
  3. la prise au sérieux de la logique
  4. la sympathie pour la science
  5. l'anti-héroïsme

Je ne pense pas que ce soit là des caractéristiques extraordinaires ; c'est même le minimum que l'on est en droit d'attendre d'un philosophe ou d'une philosophie. À vrai dire, ces critères tracent moins une frontière entre une tradition dite analytique et une tradition dite continentale qu'entre bonne philosophie et mauvaise philosophie ou, pour le dire plus crûment, entre philosophie exacte et bavardage.

Si je devais esquisser un schéma de cette opposition, il ressemblerait à celui-là :

Les trois traditions

On dit que le temps vous emporte

Je me suis souvent défini de manière ironique sur ce carnet comme un phénoménologue tendance canal historique. C'est qu'on a souvent oublié cette troisième tradition autrichienne, on l'a même carrément occulté en France (remember Brentano ?). Ce n'est que très récemment, avec les travaux anglophones de Barry Smith, Kevin Mulligan et Peter Simons ou francophones de Jocelyn Benoist.

Quand Peter Simons réévalue la 3e Recherche logique de Husserl avec les outils de la logique formelle, est-ce de la philosophie analytique ? J'aurai plutôt tendance à penser que non, que cette question n'a peut-être même pas lieu de se poser et qu'il s'agit de philosophie tout simplement. Barry Smith a développé ce point dans son article Israel en expliquant que notre façon de tracer des divisions n'est peut être pas la bonne :

Certains conçoivent la philosophie comme divisée entre philosophie analytique et philosophie continentale. Comme l'a noté John Searle, c'est comme si vous conceviez les États-Unis comme divisés entre le business et l'état du Kansas.

Malheureusement, l'affirmation de Searle n'a pas reçu toute l'attention qu'elle mérite. Sa remarque pointe le fait que nous avons, dans chacun de ces cas, une étrange manière de diviser, en séparant un domaine pré-établi (États-Unis, Philosophie) en une partie définie, jusqu'à un certain degré, en termes spatiaux, tandis que l'autre l'est, toujours jusqu'à un certain degré, en termes de pratiques ou de caractéristiques qui ne sont pas, elles, directement spatiales.

Le texte qui suit est une théorie de telles divisions et une théorie des agglomérats (populations, mouvement, systèmes de croyances) qui sont sujets de ces divisions. Il offre une théorie ontologique générale du nous et des autres, du ici et du là-bas, du Moi, colonisateur hégémonique et de l'Autres, indigène colonisé.

Cette note a été écrite avec beaucoups d'arrières-pensées, en pensant à une amie qui m'est très chère.

Mise à jour du 21 janvier : au moment de mettre en ligne mes souvenirs d'ancien combattant, Julien a remarquablement détaillé dans son billet Analytique versus Continental, une mise au point ces histoires de traditions. Ma note n'en est que plus bancale.

7 octobre 2005

La revue Philosophiques

Alors que je dois passer le week-end à Nantes pour un tournoi de go, je répare un oubli pour signaler l'excellente revue en ligne Philosophiques. Au sommaire du dernier numéro, Questions d'interprétations (printemps 2005), je retiens deux articles, dont le nom des auteurs m'est familié :

mais le reste de la revue est tout aussi comestible, comme ces deux articles qui représentent pour moi tout ce que j'aime dans la philosophie et qui ont, à un moment de ma vie, beaucoup compté :

7 août 2005

Le paradoxe de la fiction

En complément des trois dernières transcriptions sur la conférence de Pouivet, on peut lire un article complet consacré au paradoxe de la fiction sur IEP.

6 août 2005

Pourquoi pleure-t-on au cinéma ? (3)

Cet article fait suite à Pourquoi pleure-t-on au cinéma ? et Pourquoi pleure-t-on au cinéma ? (2). Il est moins intéressant car la conférence s'est éloignée de son fil directeur et l'auteur n'a pas eu le temps de développer toutes ces idées. La prise de notes s'en ressent.

4) Émotion et vertu

La solution de la compétence fictionnelle montre qu'il n'y a rien d'irrationnel dans l'émotion ressentie à l'égard d'une situation fictionnelle, mais elle n'explique pas pourquoi nous ressentons une émotion. En couplant les vertus à la compétence fictionnelle, nous pouvons peut être ébaucher cette explication.

La vertu en tant qu'émotion adéquate. Les vertu morales manifestent ce qu'il y a de meilleur dans notre nature : les dispositions acquises à agir reposent sur des dispositions naturelles. Distinction tirée de Thomas entre

  • les vertus morales (celles qui sont indispensables à l'action droite = agir et façon d'agir) et
  • les vertus intellectuelles (excellence dans un domaine théorique = croire et façon de croire).

La compétence fictionnelle est au moins autant morale qu'intellectuelle. Comprendre la situation fictionnelle revient à :

  1. posséder une compétence sémiologique
  2. ressentir ce qu'il convient

1) et 2) fonctionne ensemble.

Cette compétence prend place dans le développement général de notre compréhension comme meilleure réalisation de notre nature (vertus intellectuelles en général).

Une des vertus intellectuelles qui est aussi pratique est la prudence, grâce à laquelle nous parvenons à appréhender les premiers principes moraux.

La compréhension des fictions n'engage pas seulement une meilleure réalisation de notre disposition à comprendre (vertu intellectuelle), mais permet l'entraînement de notre raisonnement moral.

La compétence fictionnelle peut avoir une vertu morale, c'est-à-dire qu'à travers la fiction, nous sommes entraînés, nous sommes conduit à appréhender des principes moraux et à les clarifier.

5) Fiction et morale

La perception morale (et l'émotion est une forme de perception) :

  • savoir que
  • savoir comment
  • savoir ce que cela fait
  • savoir quoi

Les émotions ont un aspect évaluatif, elles nous apprennent les valeurs morales. L'exemple de Boucle d'or et les Trois Ours : ce que cela fait qu'on nous vole nos affaires (quelqu'un a mangé dans mon bol !). Voir aussi Ronald de Sousa et les scénarios paradigmatiques, dans lesquels nous apprenons les réponses appropriées.

6) Conclusion (provisoire et faute de mieux)

Les larmes sont une réponse qui peut être appropriée à une situation dont la teneur affective est comprise moins en terme de savoir que que de savoir ce que cela fait.

Valeur propédeutique du point de vue moral de la fiction. Attention à la contrepartie platonnicienne : la fiction peut actualiser des vices également.

L'apprentissage esthétique doit conduire à s'interroger sur la valeur éthique des réponses apportées à telles ou telles oeuvres. Et si la réponse est inappropriée, nous pourrions jusqu'à parler de défaut esthétique !

3 août 2005

Pourquoi pleure-t-on au cinéma ? (2)

2) Solution du paradoxe

Cet article est la suite de Pourquoi pleure-t-on au cinéma ?.

Comment se sortir du paradoxe de la fiction (être ému par quelque chose qui n'existe pas) ? ll y a deux types de solutions : soit nous conservons ce paradoxe, soit nous l'éliminons (c'est la position de Pouivet).

2.1) L'irrationnalité de l'émotion fictionnelle

La première solution est de soutenir que l'émotion fictionnelle est irrationnelle (et la honte viendrait de là : le flagrant délit de contradiction). Colin Radford parle d'inconsistance et d'incohérence : cette émotion se rangerait dans les catégories des attitudes acratiques (mensonges à soi-même, aveuglement volontaire, etc.) et les arts narratifs ont encouragé cette irrationnalité. Nous pouvons l'illustrer par ces deux réactions philosophiques :

  • la solution romantique : valorisation de l'art au dépens de la raison.
  • la solution platonicienne : la critique d'Homère dans La République :

Qu'on raconte l'histoire d'Héra enchaînée par son fils, d'Héphaïstos précipité du ciel par son père, pour avoir défendu sa mère que celui-ci frappait, et les combats de dieux qu'Homère imagina, voilà ce que nous n'admettons pas dans la cité, que ces fictions soient allégoriques ou non. L'enfant, en effet, ne peut discerner ce qui allégorie de ce qui ne l'est pas, et les opinions qu'il reçoit à cet âge deviennent, d'ordinaire, indélébiles et inébranlables. C'est sans doute à cause de cela qu'il faut faire tout son possible pour que les premières fables qu'il entend soient les plus belles et les plus propres à lui enseigner la vertu.

Platon, La République, 378c.

C'est une thèse forte : le caractère anesthésiant des émotions fictionnelles. Elles sont des défis à nos intuitions morales. Nous retrouvons des exemples contemporains avec Oranges Mécanique (viol) ou dApocalypse Now! (raser des villages au napalm) : désensibilisation à la violence, au sexe et au sang.

2.2) Sortir du paradoxe

La seconde solution consiste à supprimer le paradoxe en adoptant l'une de ces quatre positions :

  • solution ontologique (voir Meinong)

    Réécriture de (2) en remplaçant existe par subsiste : les faits narratifs et les fictions subsistent.

    (2) Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit que l'objet de son émotion subsiste et possède réellement les caractéristiques qui sont les raisons de son émotion.

    Problème : c'est une ontologie avec des entités qui n'existent pas.

  • solution intensionnelle (voir Peter Lamarque)

    Ce sont des pensées qui nous émeuvent.

    (2) Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit que l'objet de son émotion est une représentations, une pensée ou une image.

    Problème : on se met à voir des pensées ou des sens qui ont une existence autonome.

  • solution des quasi-émotions (voir Kendall Walton)

    Une quasi-émotion est une simulation, un faire-croire (make-believe). Face aux fictions, ce ne sont pas émotions authentiques, mais des quasi-émotions. L'exemple du film d'horreur : a-t-on vraiment eu peur ? Même si l'état psychique de la peur est le même que quelque chose de réellement terrifiant, ce n'est pas de la peur parce qu'il ne croit pas en un danger. Analogie avec le jeu des enfants.

    Problème : les émotions face aux fictions sont différentes des émotions de la vie ordinaire.

  • solution causale (voir Derek Matravers)

    L'émotion face au poème est une émotion face à quelqu'un qui lirait ce poème. La fiction se substitue à la cause.

3) La compétence fictionnelle

Est-ce la même chose que de croire que

(a) la voisine trompe son mari

et que de croire que

(b) Madame Bovary trompe son mari ?

On pourrait avancer quelques raisons de croire que la voisine trompe son mari :

  • elle a un comportement qui ne laisse aucune place au doute ;
  • un ou des hommes sortent de chez elle ;
  • une personne digne de foi affirme qu'elle trompe son mari.

Dans le cas de Madame Bovary, seule la troisième raison pourrait marcher : quelqu'un qui a lu le livre pourrait nous affirmer qu'elle trompe son mari. Mais c'est la lecture du roman qui détermine la croyance de cette personne. Est-ce que ces deux croyances sont alors différentes ?

  • x croit que (a)
  • x croit que (b)

En fait, ce n'est pas une différence propositionnelle mais dispositionnelle :

  • (a) se forme dans la vie ordinaire sans spécialité.
  • (b) suppose que x comprend ce que c'est qu'une fiction, c'est-à-dire que x doit développer une compétence à savoir ce qu'est un texte fictionnel.

Madame Bovary, tout comme le père Noël ou le minotaure ont une dénotation vide. Il faudrait alors distinguer entre l'extension primaire, c'est-à-dire ce dont le prédicat tient lieu (ici rien du tout) et l'extension secondaire, c'est-à-dire l'extension primaire de cette expression à l'intérieur d'un élément plus large.

Ainsi, la proposition « la description du nombril de Madame Bovary » est une extension secondaire.

C'est un type de compétence sémiologique complexe : nous savons faire fonctionner les prédicats. C'est la même chose pour un film : les images du film ne dénotent rien, mais je sais faire fonctionner ici une image, c'est-à-dire que la succession des images n'est pas égale à la succession de la narration.

Si tout ceci est correct, il faudrait alors distinguer entre (2) et (2') :

(2) Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit que l'objet de son émotion existe et possède réellement les caractéristiques qui sont les raisons de son émotion.

(2') Si une personne est émue par quelqu'un ou quelque chose, elle croit f que l'objet de son émotion existe et possède réellement les caractéristiques qui sont les raisons de son émotion.

Ce ne sont pas les mêmes jeux de language et nous ne pourrions pas transformer (2') en (3) :

Personne n'éprouve d'émotion à l'égard d'une personne ou d'une situation qu'il croit ne pas exister et de caractéristiques dont il sait que l'objet de son émotion ne les possèdent pas réellement

Le paradoxe est ainsi éliminé mais tout ceci ne nous explique pas pourquoi nous ressentons une émotion.

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