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8 janvier 2008

L'ontologie de l'historien

Que toute explication historique soit concrète veut dire ceci : notre monde est composé d'agents, de centres d'action, qui seuls peuvent être causes efficientes, à l'exclusion des abstractions. Ces agents sont, ou bien des choses (le soleil qui nous éclaire, l'eau, un moulin à vent), ou bien des animaux et des hommes (un serf, un meunier, un Français). Pour qu'une explication historique soit recevable, il faut qu'elle ne présente pas de solutions de continuités dans les relations causales qui relient entre eux les agents qui prennent part à l'intrigue : le meunier, son maître, le moulin. Ces agents, autrement dit ces substances, sont comme les piliers sur lesquels repose la voie de l'explication. On n'a pas le droit de remplacer l'un de ces piliers par une abstraction jouant le rôle de deux ex machina ; si l'intrigue présente ainsi un accroc, l'explication est irrecevable.

(...)

Pour que la lettre de change finisse par causer le calcul infinitésimale, il faut que la causation passe par des calculateurs et des marchands, qu'il sera plus malaisé de mettre en relation que des mots abstraits. Les abstractions ne peuvent être causes efficientes, car elles n'existent pas (...) Seuls existent et peuvent être acteurs d'une intrigue les substances avec leurs accidents, les êtres concrets avec leurs manières d'être. La neige et un cygne sont blancs, Socrate se promène, ce sont des substances ; la neige blanche cause des ophtalmies, mais la Blancheur n'a pas ce pouvoir. Pour tuer Socrate, il faut la ciguë ou Anytos : la démagogie ou le conservatisme athénien n'ont pas ce pouvoir, car il n'existe que des démagogues ou des conservateurs. La France ne fait pas la guerre, car elle n'existe pas réellement ; seuls existent des Français, dont la guerre peut être l'accident. Il n'existe point non plus de forces de production, il existe seulement des hommes qui produisent. Il n'existe que du corporel, chose ou gens, du concret, de l'individuel et du déterminé.

Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, pp. 151-153, Seuil.

12 août 2007

Y a-t-il un nouvel antisémitisme ?

Oui, il y avait le sentiment que le nazisme était quelque chose de nouveau. Les antisémites n’étaient pas allés jusqu’au bout : ils pouvaient bien parler d’éliminer les juifs, mais ils ne savaient pas comment le faire. Les antisémites n’avaient pas le pouvoir, c’étaient de simples propagandistes. Les nazis, eux, étaient sérieux, et là était toute la différence. Quand vous voyez la législation actuelle en Allemagne, en Autriche, et ailleurs, qui définit comme un crime le fait de nier l’existence de l’Holocauste, elle est due au fait que ces gouvernements ont besoin de se démarquer du nazisme. De nos jours, bien entendu, on tend à confondre nazisme et antisémitisme dans une même idéologie, mais il s’agit de deux phénomènes différents.

Entretien avec Raul Hilberg