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11 décembre 2007

Comprendre les inégalités de travail domestique

Comment les femmes et les hommes justifient-ils au sein du couple l’existence d’inégalités dans le domaine du travail domestique.

(...)

La méfiance pour les « représentations », pour le sens subjectif que les individus donnent à leurs pratiques dans les travaux sur les inégalités conduise à une impasse. En effet un tel constat ne permet pas de comprendre la manière dont les femmes (et les hommes) justifient ce qui est construit, d’un point de vue objectif, comme « inégalité », la manière dont les femmes (et les hommes) donnent sens à la division du travail, domestique et professionnel. Dans les pays anglo-saxons, il en est autrement surtout depuis le travail de référence de Linda Thompson (1991) qui a voulu découvrir comment les femmes et les hommes rendent compte de cette inégalité, comment les unes et les autres mobilisent le sens de la justice ou de l’équité au sein des relations conjugales. Selon Thompson, l’acceptation relative de cette inégalité dérive de trois dimensions : les « revenus » tirés de la vie conjugale, la nature des comparaisons, et les justifications.

Comprendre les inégalités de travail domestique

11 septembre 2006

LQR, la propagande au quotidien

Couverture du livre d'Éric Hazan, « LQR, La propagande au quotidien. »

Dans son ouvrage LQR, sous-titré La propagande au quotidien, Éric Hazan examine ce qu'il appelle la Lingua Quintae Respublicae (abrégé en LQR), autrement dit la langue de la Ve République.

Cette expression est un hommage à Victor Klemperer, l'auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, carnets d'un philologue.

Bien sûr, une telle comparaison pourrait choquer et l'auteur s'en explique : il ne s'agit pas de soutenir que le régime de la Ve République française est identique au IIIe Reich allemand, mais de dégager les traits communs entre les deux langues.

Je conseille la lecture de cet ouvrage, même s'il souffre de 2 faiblesses :

  • comme l'auteur le reconnaît lui-même, la présentation de ces mots, ces tournures, ces procédés s'est construite principalement par associations d'idées ;
  • la volonté de présenter ces mots, ces tournures, ces procédés en fonction de leur emploi dans la propagande médiatique, politique et économique actuelle, tout en organisant le livre autour de chapitres qui n'ont rien à voir avec cet emploi, me semble nuire à cet objectif.

Ainsi sur l'origine de cette langue : si, comme le soutient l'auteur, elle résulte de l'influence croissante, à partir des années 1960, de deux groupes aujourd'hui omniprésents parmi les décideurs de la constellation libérale, les économistes et les publicitaires, il aurait peut être fallu examiner les emplois d'un même mot dans différents milieux, comme pour le terme sécurité, par exemple.

Quelques citations (les parenthèses renvoient à la pagination).

L'euphémisme

Sa double fonction :

  1. le contournement-évitement (ce que j'appelle plutôt exténuation), comme par exemple, les partenaires sociaux, la privatisation ou la gouvernance :

    Ernest-Antoine Seillière explique que la notion d'entrepreneur - qui désignait naguère un patron du bâtiment - s'est parfaitement enracinée pour essayer de se substituer à celle de chef d'entreprise (hiérarchique) et à celle de patron (qui est peu archaïque quand on l'associe à patronat). Il faut faire attention à la terminologie. Entreprendre, c'est positif, patron, c'est autoritaire, chef d'entreprise, c'est technologique. (p. 31)

  2. le masquage, comme par exemple, les réformes, la crise, la croissance :

    Mener des réformes pour sortir de la crise si, non pas Dieu le veut, mais la croissance le permet, telle est la conduite prônée par les experts, approuvés par les financiers et mise en pratique par les politiciens. (p. 36)

    ou encore les mots préfixés par post- comme post-colonialisme ou post-industrielle :

    Faire disparaître l'industrie a bien des avantages : en renvoyant l'usine et les ouvriers dans le passé, on range du même coup les classes et leurs luttes dans le placard aux archaïsmes, on accrédite le mythe d'une immense classe moyenne solidaire et conviviale dont ceux qui se trouvent exclus ne peuvent être que des paresseux ou des clandestins. (p. 38)

(qui se souvient de ces reportages du journal Le Monde qui redécouvrait, après les élections présidentielles de 2002, l'existence d'ouvriers ?)

L'antiphrase

C'est une figure de rhétorique par laquelle on emploie un mot, un nom propre, une phrase, une locution, avec l'intention d'exprimer le contraire de ce que l'on a dit (voir le TLFI) :

Quand tout concourt à l'isolement, il n'est question que de dialogues, d'échange, de communication et le mot ensemble (...) prolifère sur les murs. (p. 44)

L'essorage sémantique

Basé sur la répétition, il consiste à vider de son sens : République, écologie, utopie, citoyen, cartésien, social, modernité, pays des droits de l'homme

On pourrait comparer ce glissement à celui qui a donné à cartésien le sens de rationaliste borné, faisant du philosophe du doute systématique une sorte de monsieur Homais à jabot de dentelle. (p. 52)

Voilà pour un bref aperçu.

On peut rapprocher ce livre de l'article d'Émmanuel Malherbet, Paix politique ou déni de conflit. Je ne sais pas si une typologie complète des figures de la rhétorique politique contemporaine a été établi, mais si quelqu'un en connaît une, n'hésitez pas.

Source : Éric Hazan, LQR, la propagande au quotidien, Raisons d'agir, 2006.

17 octobre 2005

Bruce Bégout, La découverte du quotidien.

Bruce Bégout vient de publier aux éditions Allia (mais impossible de trouver une présentation de l'ouvrage sur le site), une somme consacrée à La découverte du quotidien. J'y reviendrai.

Pour une approche philosophique de la vie quotidienne, on peut se référer au groupe d'études de l'université de Lille 3, La philosophie au sens large, groupe animé par Pierre Macherey.

5 décembre 2004

Trois mots sur Hannah Arendt

Brève réponse à une question portant sur la tripartition et l'opposition des activités humaines chez Arendt publiée sur le forum fr.sci.philo.

Bon, sans mon exemplaire et d'après mes notes et mes souvenirs, il me semble que ce qui rend possible cette catégorisation des métiers, ce n'est pas l'opposition privé-public, mais la vita activa. Ce terme désigne — et ici Arendt reprend une distinction aristotélicienne en la remaniant — les trois activités humaines fondamentales : le travail, l'œuvre et l'action (notez que cette distinction n'empêche pas que ces activités soient intimement liées).

Elle prend ensuite appui sur cette tripartition en montrant que le travail et l'œuvre font partie de la sphère privée dans le monde antique grec et qu'il est impensable qu'il puisse faire partie de la sphère publique :

À la base de la conscience politique grecque, on trouve cette distinction exprimée avec une clarté, une précision sans égales. Aucune activité n'ayant d'autre but que le gain ou le simple entretien de la vie n'était admise dans le domaine politique.

Arendt, Condition de l'homme moderne, 75.

S'il y a bien une opposition entre travail et œuvre, elle n'est pas seulement contemporaine mais également antique. Travail et œuvre correspondent à ce qu'Aristote appelle poiésis et celle-ci relève du domaine privé tandis que la praxis relève, elle, du domaine public.

Il vaudrait d'ailleurs mieux parler d'activité plutôt que de métier.

En examinant l'opposition travail-œuvre (poiésis) déjà à l'œuvre dans l'antiquité, elle veut montrer qu'une telle opposition, toujours en cours dans le monde moderne, redéfinit l'idée même de vie privée en l'enrichissant (privée au sens de privation chez les grecs mais au sens d'intimité chez les modernes).

Ce lien c'est l'émergence du social :

L'apparition de la société — l'avènement du ménage, de ses activités, de ses problèmes, de ses procédés d'organisation — sortant de la pénombre du foyer pour s'installer au grand jour du domaine public, n'a pas seulement effacé l'antique frontière entre le politique et le privé ; elle a si bien changé les termes, leur signification pour la vie de l'individu et du citoyen, qu'on ne les reconnait presque plus.

Arendt, Condition de l'homme moderne, 76.

6 octobre 2004

Séminaire sur la vie quotidienne

Un savoir sur la vie quotidienne est-il possible ? Un élément de réponse est fourni par le séminaire dirigé par Pierre Macherey intitulé La philosophie au sens large. La première conférence datée du 29 septembre, Le quotidien, objet philosophique ?, a été mis en ligne. Si je passe sur les choses fausses comme la fin de la métaphysique ou de l'histoire ou de la philosophie (il faut vraiment être français —ou lillois — pour y croire encore) et les références obligées mais convenues (Heidegger et sa vie quotidienne passionnante sous le Troisième Reich) ou surprenantes mais agréable (Lefebvre et Debord), je retiens cette référence au livre d'un auteur que je ne connais pas, Guillaume Le Blanc qui a publié Les maladies de l'homme normal dont Macherey parle en ces termes :

Par maladies (au pluriel) de l'homme normal, Guillaume Le Blanc entend, non les ratés ou les accidents de la normalité, qui viennent abruptement en rompre le cours usuel, mais l'ensemble des frustrations qui, sur fond de mauvaise conscience, conditionnent en permanence une existence d'homme normal, c'est-à-dire la masse des possibles qui ont dû être sacrifiés pour que cette fin soit atteinte : devenir normal au sens d'une existence socialement acceptée et reconnue ; car l'absence de ces possibles hante de façon obsédante, quoique sous forme diffuse, la constitution psychique de tout homme réputé normal, qui du reste pourrait à tout moment cesser de l'être et ne peut manquer d'être d'une manière ou d'une autre hanté par cette inévacuable éventualité.

Ce rapprochement avec Musil me frappe énormément. Je me retrouve entièrement dans cette description de quelqu'un hanté par la masse des possibles sacrifiés. Il va falloir que je me penche sur le cas de ce Le Blanc.

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