Husserl et l'intentionnalité : une introduction à la phénoménologie (14)
31 décembre 2005
4.3 La simple représentation
Husserl fait appel aux modalités intuitives pour trancher le problème. Car s'il y a bien un flottement entre les deux conceptions exposées, il n'en reste pas moins qu'il est évident que tout vécu intentionnel a une représentation pour base, c'est précisément le sens de l'intentionnalité : nous ne pouvons pas juger d'un état de chose sans que cet état de chose ne nous soit représenté. Toute les équivoques proviennent de ce terme de représentation.
Nous avons déjà vu que dans les actes complexes, c'était toujours un objet qui était donné dans un acte unitaire, et ce, quelles que soient les multiples visées. Ainsi, lorsque nous nous réjouissons de la beauté du paysage, celui-ci doit nécessairement nous être présenté, que ce soit sous le mode de la perception, du souvenir, etc. Le caractère d'acte de la joie est fondée dans la perception du paysage et la matière de la perception produit la matière de la joie. Si le caractère de la joie vient à disparaître, la perception, elle, demeure inchangée : elle est une composante du vécu concret de la joie.
Mais il y a des cas où la perception nous offre des exemples douteux d'actes complexes. Comme dans tous les actes, nous distinguons en elle une qualité et une matière. On peut bien parler de différences entre les modalités : le même objet peut être représenté comme étant le même, dans la simple représentation ou la simple fiction, c'est-à-dire que dans l'acte de perception, l'objet est présenté corporellement, tandis que dans l'acte d'imagination, il est également représenté, non plus corporellement, mais il est présentifié. Si la complexion est douteuse ici, l'exemple n'est pas intéressant dans le cas qui nous concerne, parce qu'il met en jeu des différences modales et non plus des différences entre matière et qualité.
Nous faisons abstraction de ces différences modales pour l'examen d'actes faussement douteux. Si nous comparons la perception avec n'importe quelle simple représentation correspondante, la matière, l'élément commun, est donnée d'une manière différente avec une qualité d'acte différente. Selon l'autre conception, la matière qui sert de base à la perception est elle-même une qualité d'acte. La question qui se pose est alors la suivante :
La perception
peut-elle, en conséquence, être considérée comme une complexion d'actes
et peut-on réellement en dissocier une simple représentation
comme étant un acte indépendant ?
La possibilité de l'illusion perceptive pourrait nous servir de modèle : avant de se rendre compte de l'illusion, nous avions une perception pure et simple, mais une fois l'illusion reconnue, il n'y a plus de perception, il ne reste plus que la représentation perceptive, sans la qualité de croyance.
Cette possibilité est examinée plus précisément par Husserl avec l'exemple célèbre du mannequin de cire. En nous promenant dans un musée de figures de cire, nous rencontrons une femme qui nous fait un signe amical, alors qu'il s'avère, en fait, que ce n'est qu'un mannequin de cire. Comment décrire cette situation ? Nous avons bien, dans les deux cas, une perception : nous percevons une femme (tant que l'illusion dure) et nous percevons un mannequin (une fois reconnue l'erreur), c'est-à-dire qu'il y a, à chaque fois, un objet présent en personne. Que se passe-t-il lorsque l'illusion s'est dissipée ? Nous voyons un mannequin qui représente une femme, mais qui ne la figure pas : au contraire, la femme apparaît comme ne faisant qu'un avec le mannequin.
deux appréhensions
perceptives ou encore deux phénomènes se compénètrent, coïncident, pour
ainsi dire, quant à un certain contenu phénoménal. Et ils se compénètrent
tout en se contredisant, car le regard de l'attention peut se tourner
tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre de ces objets, qui apparaissent
tout en se détruisant l'un l'autre dans leur être.
On expliquerait alors que si la première perception n'est pas autonome car elle surgit en connexion avec la seconde perception, elle ne sert pourtant pas de fondement à cette perception authentique, lorsque nous nous sommes rendu compte de notre erreur :
Ce qui est perçu,
c'est seulement le mannequin ; lui seul est posé par notre
« croyance » comme effectivement présent.
Mais s'agit-il bien de la même chose dans les deux cas ? La représentation de la femme dans la perception du mannequin est-elle contenue dans la première perception ? Non, car une fois l'illusion reconnue, la perception de la femme ne se trouve pas dans la second perception : il y a conflit des représentations, c'est une conscience perceptive supprimée dans la perception du mannequin qui me représente une femme.
Mais elles ont pourtant quelque chose en commun : elles ont une même matière. C'est la même femme qui apparaît dans les deux cas : mais dans la première perception, elle nous est donnée comme réalité, c'est une femme qui nous fait un signe, tandis que dans la seconde perception, elle nous est donnée comme une fiction, c'est un mannequin qui représente une femme. Il y a donc une différence de qualité et même si nous avons tendance à glisser d'une conscience d'image à une conscience de perception, même si les deux perceptions coïncident partiellement, nous ne pouvons pas les confondre :
La même matière
est, tantôt matière d'une perception, tantôt matière d'une simple fiction
perceptive. Deux choses qui ne peuvent évidemment pas être réunies en
même temps. Une perception ne peut jamais être simultanément fiction du
perçu, pas plus qu'une fiction ne peut être perception de l'objet
imaginé.
Au terme de l'analyse, il n'est pas sûr que toute perception soit une complexion dans laquelle une qualité de croyance s'édifie sur un acte complet de simple représentation perceptive.
La situation est semblable dans le cadre des jugements :
Dans le jugement,
un état de choses nous « apparaît » ou,
disons plus clairement, nous est donné comme objet intentionnel. Mais un
état de choses, même quand il concerne quelque chose de perçu par les
sens, n'est pas un objet qui puisse nous apparaître sur le mode sensible
à la manière d'un objet perçu.
Par exemple, dans la proposition « le soleil est en train de se coucher », l'état de choses est le fait que le soleil soit en train de se coucher, mais l'état de chose ne nous apparaît jamais comme quelque chose de sensible : nous ne voyons jamais le soleil se coucher, mais nous voyons un rond rouge se déplacer lentement sur un fond bleu qui s'obscurcit progressivement. L'existence de ce qui est perçu nous permet de juger qu'il en est ainsi, que le soleil est en train de se coucher : nous jugeons à partir de la perception et même si celle-ci vient à manquer, le jugement subsiste comme essentiellement le même.
L'objet de
la visée judicative, nous l'appelons état de choses
visé ; nous le distinguons, dans la connaissance réflexive, du
jugement lui-même, entendu comme l'acte dans lequel ceci ou cela
nous paraît avoir tel ou tel mode d'être.
L'objet intentionnel de l'acte de jugement s'appelle l'état de choses visé. La question posée à propos de l'acte de perception s'impose de nouveau : qu'est-ce qui constitue la matière de l'acte ? Qu'est-ce qui fait du jugement un jugement ? Repose-t-il sur un acte fondateur ? L'état de choses serait représenté dans l'acte de représentation et une qualité de jugement s'édifierait sur cet acte.
En vertu de cette
représentation, l'état de choses serait tout d'abord représenté, et c'est
à ce « représenté » que se rapporterait l'acte positionnel de
jugement, entendu comme le nouvel acte, ou plus exactement comme une
qualité d'acte nouvelle s'édifiant sur lui.
L'acte de jugement et l'acte de représentation ont une matière commune. La simple représentation de la proposition « la masse de la Terre est d'environ 1/325000 de la masse du soleil » est l'acte accompli par celui qui entend et comprend cette assertion, sans porter de jugement, c'est-à-dire sans décider du mode d'être de cette simple représentation. Mais cet acte est-il pour autant une composante du jugement ? Au vu de l'analyse descriptive, Husserl répond par la négative : il n'y a pas de dualités dans les qualités d'acte, l'acte de représentation ne fait pas partie de l'acte de jugement. L'erreur consisterait à comprendre l'expression simple représentation comme un manque qui doit nécessairement être complété.
Il y a pourtant des cas de complexions : nous avons parfois des vécus de simple représentation à partir desquels rien ne motive un acte de jugement, mais auxquels nous pouvons donner plus tard notre assentiment ou refus, à partir d'un nouvel acte de jugement donc. Mais Husserl ne met pas en doute qu'il y ait un nouvel acte qui s'ajoute à la simple représentation, mais il s'agit de savoir si ce nouvel acte renferme l'ancien en lui, c'est-à-dire s'il est engendré par l'ancien.
Quelle est la relation entre l'acte de jugement et la simple représentation à l'intérieur du jugement concret ? Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y a un élément identique entre les deux actes. Mais cet élément identique n'est peut être pas nécessairement un acte complet de représentation, et ce n'est peut être pas non plus la seule modification en jeu.
Il faut être plus précis : qu'est-ce qui fonde la notion
d'assentiment ? Prenons l'exemple où nous donnons notre assentiment à un jugement
énoncé par une autre personne
, comme la lecture d'un texte
philosophique. Lorsque nous lisons une recherche de Husserl, il nous faut
d'abord comprendre l'énoncé, c'est-à-dire avoir conscience de ce qui est
énoncé comme simplement proposé sans juger nous-même, puis nous
examinons et réfléchissons sur les propositions pour pouvoir prendre une
décision par rapport à ce qui a été proposé. Lorsqu'intervient la
décision, il n'y a plus dans ce jugement, ni la simple représentation
antérieure, ni les propositions, ni les réflexions : il n'y a qu'un
jugement concordant. Notre jugement s'accorde avec celui de Husserl et
avec la question sur laquelle nous avons réfléchi : ce jugement
s'accomplit sur la base de la même matière.
Mais l'analyse est incomplète, nous ne sommes pas encore arrivés au bout du processus de l'assentiment. Manifestement, il y aurait un certain vécu de transition qui relierait questionnement et jugement concordant. Ainsi, l'intention délibérative et interrogative trouverait son remplissement dans la décision concordante : dans l'acte unitaire ainsi formé, l'acte de la réponse, l'intention est double :
les deux actes ne
sont pas donnés dans une simple succession, mais ils se rapportent l'un à
l'autre en une unité intime.
L'intention est manifestement double dans le cas de l'alternative qui trouve son remplissement dans chacune des décisions possibles. Il y a aussi des remplissements négatifs ou mieux, des déceptions, là où aucune des possibilités ne convient. La concordance des jugements n'est pas encore l'assentiment et
le véritable
assentiment se constitue dans le vécu complexe où un jugement perçu ou
représenté conduit à une mise en question qui, de son côté, trouve son
remplissement (ou, dans le cas opposé, subit une déception, est refusée)
dans le jugement actuel correspondant.
L'assentiment est un vécu de transition d'une espèce analogue au remplissement d'une supposition, d'une attente, d'un souhait, etc. : ainsi, le remplissement d'un souhait n'est pas la succession de l'intention de souhait et de l'apparition du souhaité. Pour ces raisons, une théorie du jugement qui assimilerait la qualité particulière du jugement à un acte d'assentiment ou de refus est une théorie fausse.
L'assentiment
ne s'ajoute pas comme une qualité d'acte qui s'ajouterait à l'acte
préalable de simple représentation.
L'analyse descriptive nous montre 1) que la simple représentation 2) est modifiée par le caractère du remplissement 3) en jugement de la même matière. Dans le cas du souhait, le caractère de remplissement du souhait n'est pas l'ajout d'une nouvelle qualité au souhait primitif, mais ce dernier est modifié par ce caractère en souhait réalisé.
Husserl examine une objection à sa conception :
Les mêmes mots
et les mêmes groupes de mots conservent leur sens identique dans les
contextes les plus différents, et en tant qu'ils sont les parties
des expressions d'actes tout à fait différents. Il doit, par conséquent,
leur correspondre un vécu toujours pareillement constitué, qui
ne peut être conçu que comme une représentation de base toujours
présente.
Par exemple, si Husserl juge S est P et si nous lisons et comprenons S est P sans porter de jugement, comment distinguer les deux situations ? Dans le second cas, nous avons une simple compréhension des mots ; en plus de la même compréhension dans le premier cas, il y a un jugement. De la même façon, nous pouvons souhaiter, espérer, mettre en doute que S est P : il y a quelque chose de commun à tous ces actes expressifs et le simple acte de comprendre serait la simple représentation qui fournit toujours le même fondement pour la série d'actes de même matière.
Si Husserl trouve l'argument séduisant et si on se garde de confondre l'acte et l'activité, la compréhension identique à laquelle nous nous référons dans tous ces actes renvoie à deux possibilités :
-
il s'agit d'un élément commun qui n'est pas un acte complet, mais qui est bien ce qui, dans l'acte en question, lui confère le caractère déterminé de sa relation à l'objet
-
l'élément commun consiste en une essence intentionnelle complète et il y a alors à la base de tous les actes d'un groupe cohérent un acte propre de compréhension qui fonde tantôt tels actes, tantôt tels autres actes, ou plutôt telles qualités d'actes.
Mais cet isolement de la simple compréhension de la proposition n'est pas un vrai isolement : il n'y a pas d'emboîtement de l'un sur l'autre.
Husserl est convaincu que les actes de simple représentation n'ont pas une si grande importance dans la connaissance et que leur fonction de permettre de représenter l'objectité intentionnelle dans tous les actes est tenu par
des vécus
dépendants qui appartiennent nécessairement à tous les actes, parce que,
en tant que moments abstraits, ils appartiennent à leur essence
intentionnelle.
Que sont ces vécus dépendants alors, si ce ne sont pas de simple représentation ? Comment pouvons-nous encore nous rapporter à une objectité si cette objectité ne nous est pas représentée, c'est-à-dire s'il n'y a pas de représentation fondatrice ? Husserl rétorque que ce n'est pas une objection contre sa conception : il est évident qu'il faut qu'un vécu nous présente l'objet. Mais la question est de savoir si ce qui est à la base est un acte entier.
