À ce nationalisme exportateur, pour qui l’État n’est plus que l’auxiliaire d’entreprises conquérantes, et l’infirmerie des dégâts de la guerre économique, s’oppose dès cette époque, mais seulement en pointillés, une autre réponse. Elle est elle-même le point de convergence de deux courants théoriques bien distincts.
Il y a tout d’abord ce que l’on pourrait appeler la « social-démocratie étendue » : reprendre en l’amplifiant le raisonnement du mouvement ouvrier depuis le XIXe siècle. Puisque les conquêtes ouvrières sont réabsorbées par la concurrence venue d’ailleurs, il faut les consolider par un espace politique au moins aussi large que l’espace économique où s’exerce cette concurrence. De même qu’on est passé des conventions départementales aux conventions collectives et aux législations nationales, il faut passer à des conventions collectives et à des législations transnationales. Or, la réalité de l’internationalisation s’exerce quand même à l’échelle de continents plutôt que directement à l’échelle du globe. Si l’on considère par exemple l’Europe comme un tout, elle n’a pas cessé de s’autocentrer, produisant de plus en plus ce qu’elle consomme, et consommant de plus en plus ce qu’elle produit. Une législation sociale et fiscale qui serait la même pour toute l’Europe aurait, à l’intérieur de l’Europe, les mêmes effets bénéfiques que l’État protecteur national.
Malheureusement, si Jacques Delors, devenu Président de la Commission européenne, accélère avec l’Acte unique l’unification économique de l’Europe, en espérant construire l’espace politique régulateur coiffant cet ensemble, il doit assez tôt déchanter. Les gouvernements, trop heureux de pouvoir reporter sur « l’Europe » l’explication de leurs difficultés, et peu soucieux d’abandonner leurs prérogatives au profit d’une superstructure européenne, créent, avec le traité de Maastricht, la Constitution la plus libérale que le monde ait connue. La monnaie y est gérée par un consensus de banquiers, les marchandises et les capitaux circulent sans entrave… mais le pouvoir politique et régulateur, et donc les règles sociales et fiscales, restent dispersés entre une quinzaine de pays qui bientôt deviendront 27.
Les traités d’Amsterdam et de Nice aggravent encore la situation. Quand une Convention d’élus produit enfin un projet de Traité constitutionnel assurant un peu plus de contrôle démocratique supranational sur cet ensemble, il est rejeté aussi bien par les libéraux des Pays Bas et le Financial Times que par la vieille gauche nationaliste française, alliée à la vieille droite pour la circonstance, cela au nom du caractère anti-social… des traités qu’il s’agissait de remplacer !

Alain Lipietz, Écologie politique et mondialisation