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28 juin 2011

La poussée nationaliste en philosophie

Karl Kraus disait déjà « ne pas avoir d’idées et savoir les exprimer : c’est ce qui fait le journaliste. »

« Il y a des formes de nationalisme philosophique que je ne peux considérer autrement que comme puériles et déshonorantes, en particulier celle dont la rue d’Ulm semble être devenue depuis quelque temps la représentante par excellence dans sa façon de militer pour le retour à la seule philosophie digne de ce nom - autrement dit, la philosophie française, et plus précisément la « French Theory ». Verra-t-on un jour arriver enfin une époque où on trouvera normal, pour ceux qui estiment avoir des raisons de le faire, de pouvoir critiquer certaines des gloires de la philosophie française contemporaine, comme Derrida, Deleuze, Foucault et d’autres, sans risquer d’être soupçonné immédiatement d’appartenir à une sorte de « parti de l’étranger » en philosophie ? Si la philosophie, au moins quand il s’agit de penseurs de cette sorte, est en train de se transformer en une sorte de religion dont les dogmes et les ministres sont à peu près intouchables, je préfère renoncer tout simplement, pour ma part, à la qualité de philosophe. Et s’il y a une régression qui est en train de s’effectuer, je crains malheureusement que ce ne soit pas dans le sens qui est suggéré par les gens que vous avez interrogés, mais plutôt dans l’autre 4. J’ai, en effet, bien peur que ce ne soient d’abord ceux qui, comme moi, depuis le milieu des années 1960 ont essayé, dans des conditions particulièrement défavorables, d’ouvrir la philosophie française sur l’étranger et de l’internationaliser un peu plus, qui ont des raisons de s’inquiéter. Mais c’est, me semble-t-il, plutôt de leur côté que de celui des défenseurs de la philosophie essentiellement et même parfois uniquement « française » que devrait se situer un journal ayant des ambitions intellectuelles comme le vôtre. »

Jacques Bouveresse, Poussée de nationalisme philosophique à la rue d’Ulm

(via @NicholasPain)

29 juillet 2010

Jacques Bouveresse refuse la Légion d’honneur

« Madame la ministre,

Je viens d’apprendre avec étonnement par la rumeur publique et par la presse une nouvelle que m’a confirmée la lecture du Journal officiel du 14 juillet, à savoir que je figurais dans la liste des promus de la Légion d’honneur, sous la rubrique de votre ministère, avec le grade de chevalier.

Or non seulement je n’ai jamais sollicité de quelque façon que ce soit une distinction de cette sorte, mais j’ai au contraire fait savoir clairement, la première fois que la question s’est posée, il y a bien des années, et à nouveau peu de temps après avoir été élu au Collège de France, en 1995, que je ne souhaitais en aucun cas recevoir de distinctions de ce genre. Si j’avais été informé de vos intentions, j’aurais pu aisément vous préciser que je n’ai pas changé d’attitude sur ce point et que je souhaite plus que jamais que ma volonté soit respectée.

Il ne peut, dans ces conditions, être question en aucun cas pour moi d’accepter la distinction qui m’est proposée et – vous me pardonnerez, je l’espère, de vous le dire avec franchise – certainement encore moins d’un gouvernement comme celui auquel vous appartenez, dont tout me sépare radicalement et dont la politique adoptée à l’égard de l’Éducation nationale et de la question des services publics en général me semble particulièrement inacceptable.

J’ose espérer, par conséquent, que vous voudrez bien considérer cette lettre comme l’expression de mon refus ferme et définitif d’accepter l’honneur supposé qui m’est fait en l’occurrence et prendre les mesures nécessaires pour qu’il en soit tenu compte.

En vous remerciant d’avance, je vous prie, Madame la ministre, d’agréer l’expression de mes sentiments les plus respectueux. »

Jacques Bouveresse, lettre transmise à son éditeur Agone

Et oui, tout le monde n’est pas obligé d’avoir une mentalité de valet.

26 mai 2009

Colloque | Wilfrid Sellars : Science et métaphysique

Aujourd’hui et demain au collège de France, un colloque sur Wilfrid Sellars avec les interventions, entre autres, de Jacques Bouveresse, Robert Brandom et Frédéric Nef (via @Yzabel2046).

Certains textes de Sellars sont disponibles en ligne sur l’excellent site Ditext.com.

17 mars 2008

Presse et soumission

Pour ce qui est de la question de l’indépendance, Kraus était convaincu qu’il n’y a pas d’indépendance réelle en matière intellectuelle et morale sans indépendance à la fois par rapport au pouvoir politique et par rapport au pouvoir économique et financier. Il est remarquable que, jusqu’à une date récente, quand certains d’entre nous suggéraient que la presse, de ce point de vue-là, pourrait avoir aujourd’hui un problème et que celui-ci allait probablement devenir de plus en plus préoccupant, ils s’entendaient répondre généralement avec commisération par les journalistes que les représentants de la presse jouissent d’une liberté de pensée et d’action complète et ont la possibilité d’écrire absolument ce qu’ils veulent. C’est un point sur lequel il est toujours difficile d’argumenter avec eux, parce qu’ils pensent, comme le font, du reste, la plupart des gens, qu’il suffit d’avoir la sensation d’agir librement pour être réellement en train de le faire. Or c’est une banalité de remarquer que l’on peut parfaitement faire preuve, dans son comportement, d’un conformisme, d’une docilité et même d’une servilité extrêmes, et en même temps avoir le sentiment de se déterminer tout à fait librement. Un snob est par définition quelqu’un qui ne se perçoit jamais comme tel (voir à ce propos ce que Proust écrit, dans À la recherche du temps perdu, sur le cas de Legrandin) et ceux qui pensent et agissent à peu près uniquement en fonction de l’air du temps et de la mode, dans le domaine intellectuel aussi bien que dans n’importe quel autre, sont toujours convaincus de faire des choix absolument libres et même originaux et courageux.

Jacques Bouveresse, La presse doit résister à la soumission

13 octobre 2007

Jacques Bouveresse, Satire et prophétie : les voix de Karl Kraus

Couverture du livre de Jacques Bouveresse, « Satire et prohéties : les voix de Karl Kraus ».Karl Kraus a inlassablement attaqué un mal auquel nous sommes exposés plus que jamais : la manipulation par le discours, le mensonge et la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment. Contre cette agression, il a forgé des armes terriblement efficaces et montré comment s’en servir. Son œuvre reste, comme le dit Elias Canetti, une « école de résistance ».

C’est à bien des égards notre époque, plutôt que réellement la sienne, que les descriptions et les polémiques de Kraus donnent l’impression de viser. Comme il le craignait, les exagérations d’hier sont si vite dépassées par les réalités d’aujourd’hui que la tâche du satiriste en devient de plus en plus problématique. La satire ne fait souvent qu’anticiper et annoncer ce qui fera demain l’objet d’un reportage dans les médias : elle a le sentiment d’essayer désespérément d’empêcher la réalité de lui donner raison.

Ce livre a été écrit pour montrer au lecteur d’aujourd’hui, sur quelques exemples précis, à quel point nous avons besoin en permanence – et en ce moment probablement plus que jamais – d’armes comme celles que Kraus nous a laissées.

Jacques Bouveresse, Satire et prophétie : les voix de Karl Kraus, éditions Agone.

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