Les mentions légales sont tellement contraignantes qu’on hésite à signaler l’existence des enregistrements audio du cours au Collège de France de Foucault, publié l’année dernière sous le titre Le courage de la vérité.
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28 mars 2010
Foucault, longévité d'une imposture
« L’auteur rappelle fort justement combien la théorie des épistémès, qui s’appuie sur une idée floue de l’époque et de la période, est obligée de faire violence à l’histoire et aux faits. Cette théorie qui fit la gloire de Foucault dans Les mots et les choses fut péniblement corrigée dans L’archéologie du savoir avant d’être abandonnée par son auteur. L’auteur ne fait qu’indiquer les réfutations par les historiens de ces analyses alors même qu’on fait mérite à Foucault d’avoir fait entrer l’histoire et les archives au cœur même de la pensée philosophique. De la deuxième grande phase de la pensée de Foucault, celle qui s’articule sur les notions de « biopouvoir » et de « gouvernementalité », l’auteur ne fait qu’en souligner quelques confusions et banalités, mais manque évidemment une critique méthodique qui reste (peut-être) à faire. L’auteur fait un rapprochement intéressant : il faudrait poursuivre avec Foucault le travail déjà commencé par Sokal et Bricmont à propos de quelques spécimens de la « french theory » - il faudrait d’ailleurs y ajouter l’utilisation extravagante des mathématiques et de la théorie des ensembles par Badiou. »
25 janvier 2009
Parrêsia
« Noyau vivant. Foucault le rappelle d’emblée : la parrêsia « est d’abord une notion politique ». C’est le citoyen grec qui, sur l’agora, n’a pas peur de dire ce qu’il pense ; c’est l’ami qui vous dit ce que vous n’aimez pas entendre ; ou encore le conseiller qui se refuse à flatter le roi, au péril parfois de sa vie. Certes, il existe d’autres manières de « dire le vrai », comme la sagesse, la prophétie ou l’enseignement. Mais ce qui fait le propre de la parrêsia, c’est le danger qu’elle fait courir. C’est « le courage de la vérité », qu’on retrouvera dans diverses figures (le fou du roi, par exemple), mais qui, en tant que tel, en tant que parrêsia, a disparu. Foucault s’emploie à l’exhumer, en écouter palpiter le noyau vivant.
Noyau vivant car l’idée de « vie » est le fil rouge de tout le cours. Parce qu’elle est un acte, la parrêsia va provoquer des effets à la fois sur ceux à qui elle s’adresse et sur celui qui la pratique. Elle fâche, oui, mais elle est accès de chacun à sa propre vérité, donc à soi-même. Elle est « souci de soi ». Ce que Foucault montre ici, notamment par sa lecture de l’Apologie de Socrate, c’est que le souci de soi et le souci des autres sont l’avers et le revers d’une même exigence, qui est de conduire chacun à sa propre vérité, à lui-même. Pourquoi Socrate a-t-il dit le vrai aux Athéniens, au point de risquer la mort ? « Pour les inciter à s’occuper, non de leur fortune, non de leur réputation, non de leurs honneurs et de leurs charges, mais d’eux-mêmes, c’est-à-dire : de leur raison, de la vérité et de leur âme. Ils doivent s’occuper d’eux-mêmes. Cette définition est capitale. » »
27 janvier 2008
Hupomnêmata
Les hupomnêmata, au sens technique, pouvaient être des livres de compte, des registres publics, des carnets individuels servant d'aide-mémoire. Leur usage comme livre de vie, guide de conduite semble être devenu chose courante dans tout un public cultivé. On y consignait des citations, des fragments d'ouvrages, des exemples et des actions dont on avait été témoin ou dont on avait lu le récit, des réflexions ou des raisonnements qu'on avait entendu ou qui étaient venus à l'esprit. Ils constituaient une mémoire matérielle des choses lues, entendues ou pensées ; ils les offraient ainsi comme un trésor accumulé à la relecture et la méditation ultérieures.
(...)
Il ne faudrait pas envisager ces hupomnêmata comme un simple support de mémoire, qu'on pourrait consulter de temps à autre, si l'occasion se présentait. Ils ne sont pas destinés à se substituer au souvenir éventuellement défaillant. Ils constituent plutôt un matériel et un cadre pour des exercices à effectuer fréquemment : lire, relire, méditer, s'entretennir avec soi-même et avec d'autres, etc. Et cela afin de les avoir, selon une expression qui revient souvent, prokheiron, ad manum, in promptu. « Sous la main » donc, non pas simplement au sens où on pourrait les rappeler à la conscience, mais au sens où on doit pouvoir les utiliser, aussitôt qu'il en est besoin, dans l'action. Il s'agit de se constituer un logos bioèthikos, un équipement de discours secourables, susceptibles - comme le dit Plutarque - d'élever eux-mêmes la voix et de faire taire les passions comme un maître qui d'un mot apaise le grondement des chiens.
(...)
Aussi personnels qu'ils soient, ces hupomnêmata ne doivent pas être compris comme des journaux intimes, ou comme ces récits d'expérience sprituelle (tentations, luttes, chutes et victoires) qu'on pourra trouver dans la littérature chrétienne ultérieure. Ils ne constituent pas un « récit de soi-même » ; ils n'ont pas pour objectif de faire venir à la lumière du jour les arcana conscientiae dont l'aveu - oral ou écrit - a valeur purificatrice. Le mouvement qu'ils cherchent à effectuer est inverse de celui-là : il s'agit non de poursuivre l'indicible, non de révéler le caché, non de dire le non-dit, mais de capter au contraire le déjà-dit ; rassembler ce qu'on a pu entendre ou lire, et cela pour une fin qui n'est rien de moins que la constitution de soi.Foucault, L'écriture de soi, Corps écrits n° 5, février 1983, pp. 3-23, reproduit in Dits et écrits, volume IV, Gallimard.
5 janvier 2008
Chrēsis
Comment prendre son plaisir « comme il faut » ? À quel type principe se référer pour modérer, limiter, régler cette activité ? Quel type de validité reconnaître à ces principes, qui puisse justifier qu'on ait à s'y plier ? Ou, en d'autres termes, quel est le mode d'assujettissement qui est impliqué dans cette problématisation morale de la conduite sexuelle ?
La réflexion morale sur les aphrodisia tend beaucoup moins à établir un code systématique qui fixerait la forme canonique des actes sexuels, tracerait la frontière des interdits et distribuerait les pratiques de part et d'autre d'une ligne de partage qu'à élaborer les conditions et les modalités d'un « usage » : le style de ce que les Grecs appelaient la chrēsis aphrodisiōn, l'usage des plaisirs. L'expression courante chrēsis aphrodisiōn se rapporte, d'une façon générale, à l'activité sexuelle (...). Mais le terme se rapporte aussi à la manière dont un individu mène son activité sexuelle, sa façon de se conduire dans cet ordre de choses, le régime qu'il se permet ou s'impose, les conditions dans lesquelles il effectue les actes sexuels, la part qu'il leur fait dans sa vie.Foucault, Histoire de la sexualité, volume 2, L'usage des plaisirs.
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