Varia

Mot-clé -

Fil des billets

19 août 2007

Y a-t-il des degrés de vérité ?

C’est en effet un trait de la pensée contemporaine qu’un certain nombre de penseurs, souvent inspirés par Nietzsche, ont pris, vis-à-vis de la vérité en tant que valeur (la valeur de dire le vrai et de le rechercher) et en tant que propriété épistémique (la propriété qu’ont des discours de viser la vérité) une attitude foncièrement négative. Cela n’a rien de nouveau. Malebranche, au début du XVIIIe siècle, fustigeait le « bel esprit » qui ne cherchait qu’à briller et à plaire, au détriment du vrai, et les moralistes français, à commencer par La Bruyère, ont repris ce thème. Harry Frankfurt, dans On Bullshit, traduit (mal) en français sous le titre De l’art de dire des conneries, explique très bien que la foutaise (bullshit) est un trait du monde contemporain, d’autant plus visible que notre culture entière est fondée sur les médias, le paraître et le mensonge instaurés en système légitime de vie et d’action. Le producteur de foutaise, littéralement, se moque de savoir si ce qu’il dit est vrai ou faux : le principal pour lui est de produire des effets.

Entretien de Pascal Engel, pour le dossier Y a-t-il des degrés de vérité ? de la revue Mag Philo.

11 juin 2007

Sujets de philosophie du baccalauréat 2007

Séries générales

Série L

  • Toute prise de conscience est-elle libératrice ?
  • Les œuvres d’art sont-elles des réalités comme les autres ?
  • Expliquer le texte suivant :

    En menant une existence relâchée les hommes sont personnellement responsables d’être devenus eux-mêmes relâchés ou d’être devenus injustes ou intempérants, dans le premier cas par leur mauvaise conduite, dans le second en passant leur vie à boire ou à commettre des excès analogues : en effet, c’est par l’exercice des actions particulières qu’ils acquièrent un caractère du même genre qu’elles. On peut s’en rendre compte en observant ceux qui s’entraînent en vue d’une compétition ou d’une activité quelconque : tout leur temps se passe en exercices. Aussi, se refuser à reconnaître que c’est à l’exercice de telles actions particulières que sont dues les dispositions de notre caractère est le fait d’un esprit singulièrement étroit. En outre, il est absurde de supposer que l’homme qui commet des actes d’injustice ou d’intempérance ne souhaite pas être injuste ou intempérant ; et si, sans avoir l’ignorance pour excuse, on accomplit des actions qui auront pour conséquence de nous rendre injuste, c’est volontairement qu’on sera injuste. Il ne s’ensuit pas cependant qu’un simple souhait suffira pour cesser d’être injuste et pour être juste, pas plus que ce n’est ainsi que le malade peut recouvrer la santé, quoiqu’il puisse arriver qu’il soit malade volontairement en menant une vie intempérante et en désobéissant à ses médecins : c’est au début qu’il lui était alors possible de ne pas être malade, mais une fois qu’il s’est laissé aller, cela ne lui est plus possible, de même que si vous avez lâché une pierre vous n’êtes plus capable de la rattraper. Pourtant il dépendait de vous de la jeter et de la lancer, car le principe de votre acte était en vous. Ainsi en est-il pour l’homme injuste ou intempérant : au début il leur était possible de ne pas devenir tels, et c’est ce qui fait qu’ils le sont volontairement ; et maintenant qu’ils le sont devenus, il ne leur est plus possible de ne pas l’être.

    Aristote, Éthique à Nicomaque.

Série ES

  • Peut-on en finir avec les préjugés ?
  • Que gagnons-nous à travailler ?
  • Expliquer le texte suivant :

    Nous n’accusons pas la nature d’immoralité quand elle nous envoie un orage et nous trempe : pourquoi disons-nous donc immoral l’homme qui fait quelque mal ? Parce que nous supposons ici une volonté libre aux décrets arbitraires, là une nécessité. Mais cette distinction est une erreur. En outre, ce n’est même pas en toutes circonstances que nous appelons immorale une action intentionnellement nuisible ; on tue par exemple une mouche délibérément, mais sans le moindre scrupule, pour la pure et simple raison que son bourdonnement nous déplaît, on punit et fait intentionnellement souffrir le criminel afin de se protéger, soi et la société. Dans le premier cas, c’est l’individu qui, pour se conserver ou même pour s’éviter un déplaisir, cause intentionnellement un mal ; dans le second, c’est l’État. Toute morale admet les actes intentionnellement nuisibles en cas de légitime défense, c’est-à-dire quand il s’agit de conservation ! Mais ces deux points de vue suffisent à expliquer toutes les mauvaises actions exercées par des hommes sur les hommes : on veut son plaisir, on veut s’éviter le déplaisir ; en quelque sens que ce soit, il s’agit toujours de sa propre conservation. Socrate et Platon ont raison : quoi que l’homme fasse, il fait toujours le bien, c’est-à-dire ce qui lui semble bon (utile) suivant son degré d’intelligence, son niveau actuel de raison.

    Nietzsche, Humain, trop humain.

Série S

  • Le désir peut-il se satisfaire de la réalité ?
  • Que vaut l’opposition du travail manuel et du travail intellectuel ?
  • Expliquez le texte suivant :

    La validité des règles de justice, telles qu’elles prévalent entre les individus, n’est pas entièrement suspendue entre les sociétés politiques. Tous les princes se targuent de prendre en considération les droits des autres princes, et certains, cela ne fait pas de doute, sans hypocrisie. Des alliances et des traités sont conclus tous les jours entre États indépendants, et ils ne seraient qu’autant de parchemin gaspillé, si l’on ne constatait, à l’expérience, qu’ils ont quelque influence et autorité. Mais ici réside la différence entre les royaumes et les individus. La nature humaine ne peut en aucune façon subsister sans l’association des individus, et cette association ne pourrait exister si l’on ne respectait pas les lois d’équité et de justice. Désordre, confusion, la guerre de tous contre tous, sont les nécessaires conséquences d’une telle conduite licencieuse. Mais les nations peuvent subsister sans relations. Elles peuvent même subsister, dans une certaine mesure, dans une guerre générale. L’observance de la justice, bien qu’utile entre elles, n’est pas garantie par une nécessité si forte qu’entre les individus, et l’obligation morale est en proportion de l’utilité. Tous les politiques admettent, ainsi que la plupart des philosophes, que des raisons d’État peuvent, en cas d’urgences particulières, dispenser de suivre les règles de justice, et invalider tout traité ou alliance, si les respecter strictement était considérablement préjudiciable à l’une ou l’autre des parties contractantes. Mais rien de moins que la plus extrême nécessité, reconnaît-on, ne peut justifier que les individus violent une promesse, ou envahissent les propriétés des autres.

    Hume, Enquête sur les principes de la morale.

Séries technologiques

Série TMD

  • L’art nous éloigne-t-il de la réalité ?
  • Peut-on se passer de l’État ?
  • Explication d’un texte d’Épictète (et non d’Épictère comme j’ai pu le lire un peu partout)

Toutes séries (hors TMD)

  • Les échanges favorisent-ils la paix ?
  • Les lois sont-elles l’œuvre de la raison ?
  • Expliquez le texte suivant :

    La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit.

    Bachelard.

    1. Dégagez la thèse du texte et précisez les étapes de son raisonnement.
    2. Expliquez :
      • l’opinion pense mal ; elle ne pense pas :  elle traduit des besoins en connaissances ;
      • ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique ;
      • Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit.
    3. L’opinion fait-elle obstacle à la science ?

3 mai 2007

Sujets de l'agrégation externe de philosophie 2007

Première composition

La parole.

Deuxième composition

L’action requiert-elle la décision d’un sujet ?

Troisième composition

À supposer que rien ne soit « donné » comme réel sinon notre monde de désirs et de passions, que nous ne puissions remonter ou descendre à aucune « réalité » si ce n’est justement la réalité de nos pulsions — car la pensée n’est que le rapport mutuel de ces pulsions —, n’est-il pas permis d’essayer de poser la question : ce donné ne suffit-il pas à comprendre aussi, à partir de ce qui lui ressemble, le monde prétendu mécanique (ou « matériel ») ? Le comprendre, je veux dire, non pas comme une illusion, une « apparence », une « représentation » (au sens de Berkeley et de Schopenhauer), mais comme ayant le même degré de réalité que notre affect lui-même, — comme étant une forme plus primitive du monde des affects, dans lequel tout se trouve encore enclos en une puissante unité, tout ce qui ensuite se ramifie et se développe dans le processus organique (et aussi, bien entendu, se fragilise et s’affaiblit), — comme étant une sorte de vie pulsionnelle dans laquelle sont encore synthétiquement liées les unes aux autres toutes les fonctions organiques, comprenant autorégulation, assimilation, nutrition, élimination, métabolisme, — comme étant une préforme de la vie ? — Finalement, tenter cet essai, ce n’est pas seulement permis : c’est exigé en conscience par la méthode même. Ne pas admettre plusieurs sortes de causalité aussi longtemps qu’on n’a pas poussé jusqu’à ses limites les plus extrêmes (jusqu’à l’absurde, si l’on peut dire) l’essai pour qu’une causalité unique suffise : c’est une morale de la méthode à laquelle on n’a pas le droit de se soustraire aujourd’hui ; cela s’ensuit « de sa définition », dirait un mathématicien. La question est finalement de savoir si nous reconnaissons la volonté effectivement comme ayant de l’effet, si nous croyons à la causalité de la volonté. Si c’est ce que nous faisons — et au fond croire précisément en cela c’est croire en la causalité elle-même —, nous devons alors faire l’essai de poser par hypothèse que la causalité de la volonté est la seule causalité. La « volonté » ne peut naturellement avoir de l’effet que sur de la « volonté » — et non sur de la « matière » (non sur des « nerfs », par exemple) ; bref, on doit risquer l’hypothèse selon laquelle partout où l’on reconnaît des « effets », la volonté a de l’effet sur de la volonté — et selon laquelle tout ce qui arrive mécaniquement, dans la mesure où une force y est active, est précisément force de volonté, effet de volonté. — À supposer enfin que l’on parvienne à expliquer que toute notre vie pulsionnelle est le développement et la ramification d’une seule forme fondamentale de volonté — à savoir la volonté de puissance, ainsi que c’est ma thèse — ; à supposer que l’on puisse reconduire à cette volonté de puissance toutes les fonctions organiques et trouver aussi en elle la solution du problème de la reproduction et de la nutrition — c’est un seul et même problème —, on se serait ainsi acquis le droit de déterminer univoquement toute force effective comme volonté de puissance. Le monde vu de l’intérieur, le monde déterminé et désigné par son « caractère intelligible » —, il serait précisément « volonté de puissance », et rien de plus.

Nietzsche, Par-delà bien et mal, § 36 (nouvelle traduction, inédite).

3 mai 2006

Programme de l'agrégation de philosophie 2007

À peine eu le temps de rentrer de Grenoble que les programmes des concours de l'agrégation externe et interne de philosophie viennent de tomber :

Agrégation externe

Écrit

2ème épreuve : composition de philosophie se rapportant à une notion ou à un couple ou groupe de notions.

L’action : délibérer, décider, accomplir.

3ème épreuve : Épreuve d'histoire de la philosophie.
  • Les stoïciens.
  • Nietzsche (sans les fragments posthumes).

Oral

1ère leçon

La métaphysique

  • Textes français ou traduits en français
    • Nicolas Malebranche, De la recherche de la vérité et Éclaircissements sur la recherche de la vérité, in Œuvres, t. I, éd. établie par G. Rodis-Lewis, Paris, Gallimard, 1979.
    • Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, traduction française par F. Dastur, M. Elie, J.-L. Gautero, D. Janicaud et E. Rigal, Paris, Gallimard, 2004.
  • Texte grec
    • Platon, Gorgias, texte établi par A. Croiset avec la collaboration de L. Bodin, Paris, Les Belles Lettres, 1923 (retirage récent).
  • Texte latin
    • Lucrèce, De rerum natura, liber quartus, texte établi par A. Ernout, modifié par J. Kany-Turpin in De la nature, Paris, GF Flammarion, 1997, p. paires 242-312.
  • Texte allemand
    • Edmund Husserl, Logische Untersuchungen, I - Ausdruck und Bedeutung, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 1993.
  • Texte anglais
  • Texte arabe
    • Al-Farabi, Kitab al-Huruf, les première et deuxième parties ; édition de Muhsin Mahdi : Alfarabi’s Book of Letters, Beyrouth, Dar elMachreq, 1969, p. 61-161.
  • Texte italien
    • Cesare Beccaria, Dei delitti e delle pene, Milan, Feltrinelli, 10e éd., 2005.

Agrégation interne

1ère épreuve. Composition de philosophie : explication de texte.

Notion retenue : La démonstration

2ème épreuve. Composition de philosophie : dissertation.

Notion retenue : La culture

21 février 2003

Critique sociale et critique culturelle

Introduction

Présentation de la distinction entre la critique sociale qui vise les injustices (déontologie) et la critique culturelle qui les pathologies (axiologie).

Point de départ : les divers discours critiques portent sur le monde social-culturel. Le social est généralement le lieu fourre-tout : culturel, politique, etc.

Critique de la modernité ou des temps présents. Tous ces discours critiquent-ils le même présent ?

Il y a trois éléments dans la critique :

  1. un objet critiqué ;
  2. un critère de la critique ;
  3. un sujet qui articule l'objet et le critère.

(1) concerne l'environnement social et culturel tandis que (2) pose la question : quelles sont les bases normatives du critère ? Critiquer le monde moderne est-ce toujours faire référence à l'injustice et à l'inégalité ? Non, car c'est plutôt de l'ordre du pathologique. Quelle est la vie normale, bonne, saine ? Voir Habermas et la grammaire des formes de vie.

Thèse défendue par l'auteur : il faut distinguer entre les deux modalités.

Pourquoi parler de critique ici, entre société et culture ? La critique culturelle est la Kultur Critik du début du siècle dernier (Nietzsche, Simmel, Luckacks, Freud, Musil, etc.). Quel est le point commun entre eux ? Ce qui est dénoncé, ce sont des maux comme déviance par rapport à une vie normale, c'est-à-dire que c'est un diagnostic qui est porté sur le monde vécu.

La structure des phénomènes critiques

distinctions : quantité (inégalité) versus qualité (mieux, moins bien, pire), extension versus répartition.

L'injustice : gagnant versus perdant. Ce n'est pas le cas dans le pathologique (= conditions de vie nuisible à chacun). Dans cette nuisance, qui est responsable ou coupable ici ? Alors que dans l'injustice, on peut trouver un responsable ou un coupable.

Il y aurait une double situation :

  1. situation relationnelle (l'injustice) : voir le cinquième livre de l'Éthique à Nicomaque d'Aristote.
  2. situation individuelle (la pathologie) : l'individu et la vie personnelle.

Pourquoi parler de pathologie sociale ? [...] Double situation individuelle : victime et médecin. Attention : c'est différent de bénéficiaire-victime dans la critique sociale.

Critique sociale = le juste.

Critique culturelle = le bien (valeur).

On arrive à la distinction éthique (choix de vie à mener, téléogie) et morale (devoir + norme, déontologie).

Critique sociale = éthique (le rapport à soi et à sa réalisation).

Critique culturelle = morale (le rapport à l'autre).

Ce sont deux approches différentes.

L'exemple de Robinson qui peut se donner une morale mais qui ne peut pas la suivre.

La société est le lieu du vivre-ensemble ; la culture est le lieu de la construction subjective.

Critique culturelle : mode de vie possible

Pourquoi les formes de vie sont-elles importantes ? Notre mode de vie détermine notre caractère ou notre personalité. Trois niveaux :

  1. condition de vie (éthos, puissance éthique chez Hegel)
  2. forme de vie
  3. personnalité concrète

Voir le § 145 de Principe de la philosophie du droit de Hegel.

Les caractéristiques sont central dans la Critique culturelle.

Quel est le critère de la critique ?

Il y aurait un certain idéal humain au nom de quoi on pourrait critiquer la vie actuelle.

Pathologie sociale = ce qui entrave le type humain d'un point de vue normal

Conclusion

Distinction analytique : on ne préjuge en rien de leur entrecroisement.

Voir Marx : exploitation (critique sociale) et aliénation (critique culturelle).

Les deux critiques pourraient être développé purement de tout élément de l'une et de l'autre.

Sur la critique sociale, voir Rawls ; sur la critique culturelle, voir Nietzsche.

Une expérience de pensée : une société entièrement juste mais avec des situations qui continueraient à être critiquable (tutélaire : assistanat). La médiocrité, l'uniformité.

Discussion

  • L'Utopie de More aurait règlé la question de la critique sociale.
  • La distinction éthique et morale est trop forte. Même si on peut s'appuyer dessus, il ne faut pourtant pas trop insister sur cette distinction. Voir les problèmes étymologique là-dessus. On retrouve le même problème avec ontologie et métaphysique.
  • La séparation est indispensable : comment concilier les deux par la suite ? Et comment penser le rapport à la politique ?