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1 janvier 2006

L'État de guerre global

Cette note de lecture fait suite à une note du 28 septembre à propos du livre Multitude de Hardt et Negri. Je sais, j'ai toujours aimé prendre mon temps.

Après une sorte d'interlude intitulé Golem que l'on peut aisément se dispenser de lire, Hard et Negri examine le brouillage de la distinction entre la guerre et la politique, conséquence de la permanence et de la généralisation de l'état d'exception :

Aujourd'hui, la guerre tend à s'étendre plus encore et à devenir une relation sociale permanente.

C'est en quelque sorte le renversement de la célèbre formule de Clausewitz :

La guerre est une simple continuation de la politique par d'autres moyens.

Clausewitz, De la guerre, p. 67.

Le fait que la politique soit aujourd'hui une simple continuation de la guerre par d'autres moyens ou, ce qui revient au même, que l'on ne puisse plus distinguer entre la politique et la guerre, est une nouveauté, même si cette distinction tends à s'effacer dans des situations historiques exceptionnelles), car elle renvoie au fonctionnement normal du pouvoir :

La guerre devient la matrice générale de toutes les relations de pouvoir et de toutes les techniques de domination, qu'il y ait bain de sang ou non. La guerre est devenue un régime de biopouvoir, c'est-à-dire un mode gouvernement qui ne vise pas seulement à contrôler la population mais aussi à produire et reproduire tous les aspects de la vie sociale.

Les auteurs croient trouver les symptômes de ce passage dans les usages publics du concept de guerre. On l'utilise ainsi métaphoriquement dans le sport, le commerce, politique intérieure, même si on a affaire à des concurrents mais jamais à des ennemis à proprement parler.

Il en va autrement lorsque ce concept est utilisé comme maneuvre politique pour obtenir une mobilisation des forces sociales en vue d'un objectif commun. Les exemples ne manquent pas : de la guerre contre la pauvreté, à la mobilisation contre le racisme, de la guerre des emplois à la guerre déclarée au tabac, en passant par la fameuse bataille pour l'emploi, etc. L'ennemi visé ici n'est pas un État-nations particulier, une communauté, ou des individus mais c'est un concept abstrait ou un ensemble de pratiques : c'est un ennemi abstrait, d'où ce discours rhétorique. Avec la guerre contre la drogue ou la guerre contre le terrorisme que l'ennemi acquiert ce caractère concret (il manque ici un critère entre l'abstrait et le concret) :

nous sommes ainsi passés de l'invocation métaphorique et rhétorique de la guerre à de véritables guerres menées contre des ennemis indéfinis et immatériels.

Ces nouvelles guerres ont trois conséquences :

  1. l'indétermination des limites spatiales et temporelles de la guerre ;
  2. l'imbrication croissante entre les relations internationales et la politique intérieure, voire leur fusion ;
  3. la redéfinition des notions de belligérant et d'hostilité : qui ne condamnerait pas le terrorisme ? C'est le retour de la notion de guerre juste.

16 novembre 2005

L’empire, la guerre et la sécurité

Un entretien de Toni Negri sur le site de la revue Le Passant Ordinaire :

Le thème de la sécurité intérieure est présent dans presque tous les pays de l’Occident avancé ; il est le meilleur alibi, le prétexte le plus évident et le plus efficace du chantage que les élites dirigeantes ont instauré dans la crise qui les entoure. La soi-disant sécurité de la majorité est une sorte de fétiche qui masque en toute sécurité la corruption de quelques-uns.

28 septembre 2005

Guerre

Intitulée Simplicissimus (du nom d'un personnage d'un classique de la littérature allemande), cette première partie s'attache à décrire la transformation contemporaine de la guerre. Selon les auteurs, nous assistons aujourd'hui à une modification de la nature de la guerre et de la violence politique, modification liée à cette nouvelle forme de souveraineté que représente l'Empire. Cette modification prend la forme de guerres civiles impériales :

Tandis que la conception traditionnelle du droit international fait de la guerre un conflit armé entre des entités politiques souveraines, la guerre civile est un conflit armé entre des combattants souverains ou non au sein d'un territoire soumis à une même autorité souveraine.

En ce sens, On ne peut se soustraire à l'état de guerre au sein de l'Empire, pas plus qu'il ne semble devoir toucher à sa fin et la violence meurtrière demeure une possibilité constante, toujours et partout prête à exploser.

Tout comme la « défenestration de Prague » le 23 mai 1618 inaugurait une nouvelle période de guerre, les attaques du 11 septembre 2001 rendent manifeste ce nouvel état global de guerre généralisée : l'état d'exception est devenu aujourd'hui permanent et généralisé.

Cette modification de la nature de la guerre peut s'appréhender à travers la notion d'exception, dans sa conception germanique et sa conception américaine.

  1. Dans la tradition juridique germanique, l'état d'exception désigne

    la suspension temporaire de la Constitution et de l'État de droit.

    On trouve l'origine de cette conception dans le mythe de Cincinnatus (voir ainsi Tite-Live, Histoire Romaine, Livre III).

    Elle repose sur un paradoxe : il existe certains cas dans lesquels la Constitution peut être suspendue pour être sauvegardée. (Voir l'article 16 de la Constitution française par exemple).

  2. Dans la tradition américaine, l'expression possède deux significations incompatibles entre elles :
    1. elle a tout d'abord un sens éthique, où la souveraineté étatsunienne est exempte de corruption : la vertu civique, le rôle des Etats-Unis dans la promotion de la démocratie et de la liberté, etc. (doctrine de l'exceptionnalisme) ;
    2. elle a ensuite un sens juridique, apparu plus récemment, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une exception par rapport au droit (traités internationaux non signés, etc.).

    La capacité des Etats-Unis à dominer l'ordre global fonde l'état d'exception actuel et cette domination est justifiée, dans le discours politique, en se servant de l'une pour l'autre.

L'intersection de ces deux conceptions de traditions différentes offre un premier aperçu des transformation contemporaines de la guerre.

24 septembre 2005

Le mag philo n°13

Le nouveau Mag Philo publie un dossier autour de la guerre.