Varia

Mot-clé -

Fil des billets

24 septembre 2007

André Gorz, 1923-2007

Telle étant la nature du capital humain, la question pose aussitôt : À qui appartient-il ? Qui donc l’accumule, le produit ? Les entreprises ne sont de toute évidence pas à son origine. Son accumulation primitive est assumée dans sa quasi-intégralité par la société dans son ensemble. Les géniteurs et éducateurs, le système d’enseignement et de formation, les centres de recherche publics assurent la part la plus importante de cette accumulation en transmettant et rendant accessible une part décisive des savoirs et connaissances, mais aussi des capacités d’interprétation, de communication qui font partie de la culture commune. Les personnes, pour leur part, ont à s’approprier cette culture et à se produire elles-mêmes en utilisant, détournant ou pliant à leurs propres fins les moyens culturels dont elles disposent. Cette production de soi a toujours une dimension ludique. Elle consiste essentiellement à acquérir, développer, enrichir des capacités de jouissance, d’action, de communication, de création, de cognition etc. comme des fins en elles-mêmes. Et ce développement de soi, cette autoproduction d’un sujet aux facultés personnelles vivantes est le but des jeux et des joutes, des sports et des activités artistiques dans lesquelles chacun se mesure aux autres et cherche de ou à dépasser des normes d’excellence qui elles-mêmes sont l’enjeu de ces activités.

La personne devient entreprise

11 juin 2007

Richard Rorty (1931-2007)

Richard Rorty, distinguished public intellectual and controversial philosopher, dead at 75

Aux États-Unis, les philosophes analytiques se contentent d’opposer ce qui est rationnel à ce qui ne l’est pas. C’est un peu court. On assiste dans mon pays à une lutte entre les amis de la science et les amis de la littérature. Les philosophes analytiques sont, pour ainsi dire, des agents de publicité pour la culture scientifique. Les autres, dont je suis, trouvent matière à réflexion dans l’art et la littérature. Ce ne sont pourtant pas les arguments scientifiques qui commandent au progrès moral ou politique. Cette dimension de la civilisation appelle plutôt l’imagination et la sensibilité de chacun. Choisir la démocratie, ce n’est opérer un choix ni pour la rationalité logique, ni pour la science. La démocratie est en elle-même un choix tout court.

Richard Rorty : la morale est-elle une invention de riches ? (entretien).

10 janvier 2007

Jean-Pierre Vernant (1914-2007)

Avènement de la Polis, naissance de la philosophie : entre les deux ordres de phénomènes les liens sont trop serrés pour que la pensée rationnelle n'apparaisse pas, à ses origines, solidaire des structures sociales et mentales propres à la cité grecque. Ainsi replacée dans l'histoire, la philosophie dépouille ce caractère de révélation absolue qu'on lui a parfois prêté en saluant, dans la jeune science des Ioniens, la raison intemporelle venue s'incarner dans le Temps. L'école de Millet n'a pas vu naître la Raison ; elle a construit une Raison, une première forme de rationalité.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque.

Au fond, on peut dire de ce travail commun, de cette nécessité d’un comparatisme, qu’il révèle quelque chose d’assez semblable, à ce que, après beaucoup d’autres, j’ai essayé de dire sur l’amitié, sur le fait qu’on fasse partie de groupes, c’est-à-dire qu’on se fabrique soi-même avec ce que sont les autres, et qu’on découvre les autres à partir de ce qu’on est soi, toujours par ce jeu de l’identité et de la différence. Quand je fais partie d’un groupe, plus ceux que j’y côtoie sont différents de ceux auxquels je suis habitué, plus, si j’essaie de comprendre, je me modifie moi-même.

L’autre invraisemblable.

16 février 2006

Peter Strawson (1919-2006)

L'idée de métaphysique descriptive peut soulever un certain scepticisme. Comment la distinguer de ce que l'on nomme analyse, qu'elle soit philosophique, logique ou conceptuelle ? En fait, l'intention est la même ; mais la différence se trouve dans la portée et la généralité. Visant à mettre à nu les traits les plus généraux de notre structure conceptuelle, la métaphysique descriptive a besoin de présupposer beaucoup moins qu'une investigation conceptuelle plus limitée et plus partielle. De là aussi une certaine différence de méthode. Jusqu'à un certain point, la meilleure méthode en philosophie, et même la seule qui soit sûre, est l'examen minutieux de l'emploi effectif des mots. Mais les distinctions que nous pouvons faire et les liens que nous pouvons établir de cette manière ne sont pas suffisamment généraux et n'ont pas la portée nécessaire pour satisfaire pleinement aux exigences d'une compréhension métaphysique. Car lorque nous nous interrogeons sur l'emploi de telle ou telle expression, aussi révélatrices que soient nos réponses à un certain niveau, elles ont tendance à présupposer plutôt qu'à exposer les éléments généraux de structure dont le métaphysicien attend la manifestation. Cette structure qu'il recherche ne se manifeste pas aisément à la surface du langage, mais reste enfouie. Il doit abandonner son seul guide sûr lorsque ce guide ne peut le mener aussi loin qu'il le désire.

Peter Strawson, Les Individus.

Peter Strawson est mort.

22 mai 2005

Paul Ricœur (1913-2005)

Le philosophe Paul Ricœur est mort vendredi 20 mai. Dans un recueil d'entretiens, il présentait ainsi l'un de ses ouvrages Soi-même comme un autre :

Je tiens beaucoup à cette avancée à partir d'un premier niveau, où l'on répond à la question aristotélicienne : que signifie la poursuite de la vie bonne ?, vers un second niveau où l'on répond à la question kantienne : qu'est-ce qu'obéir au devoir ?, pour parvenir à un troisième niveau où l'on se demande : qu'est-ce que résoudre un problème éthico-pratique ? […] Je viens de parler de la structuration verticale, en trois niveaux. Mais chacun de ces niveaux est constitué par trois termes : le même, l'autre porteur d'un visage, et l'autre qui est le tiers, sujet de la justice. Mon problème est de constituer cette triade d'un niveau à l'autre. Et d'abord de la constituer au premier niveau, en disant que la vie éthique est le souhait d'un accomplissement personnel avec et pour les autres, sous la vertu d'amitié, et, en rapport avec un tiers, sous la vertu de justice. […] Il me paraît important d'insister sur cette première caractéristique du juste comme figure du bon ; c'est le bon avec et pour un autre, pour un autre qui n'est pas porteur d'un visage mais qui est le socius que je rencontre à travers des institutions ; c'est l'autre des institutions, et non pas l'autre des relations interpersonnelles. Au deuxième niveau, je poursuis le destin de cette triade, reformulée dans les termes du respect de soi, du respect de l'autre et de toutes les formes normées de la justiceà travers les structures procédurales. Le troisième niveau naît de la rencontre de situations tragiques ; c'est là que j'affronte toutes les perplexités : le soi sans le soutien d'une constitution de mêmeté, avec la question : comment déchiffrer sa propre vie dans les situations d'incertitude, de conflit ou de risque ?

Paul Ricœur, La critique et la conviction, pp. 141-142.

- page 1 de 2