Doc et Mirlo

Jour 12

– Mirlo ? Où es-tu ? Mir…
Doc s’arrêta brusquement, devant l’évier. Une paire de jambes en dépassait, tournée vers le ciel. Il se rapprocha et contempla l’étrange spectacle : au-delà des jambes, les hanches allaient en rétrécissant, en direction de la bonde, dans laquelle le reste du corps, étiré au maximum, avait disparu. Doc se gratta le menton, puis l’arrière du crâne, marmonna « D’accord, d’accord », avant de reprendre :
– Euh, Mirlo, tu m’entends ? Ou tu n’as plus d’oreilles, peut-être ?
– Si, si, je t’entends, lui répondit une voix étouffée. Attends un peu, je…
Le corps de Mirlo ressortit lentement par la bonde, amas de chair informe et rosâtre. Peu à peu, il reprit son apparence habituelle, visage poupin, cheveux couleur de paille et franc sourire aux lèvres.
– À quoi tu joues ? demanda Doc.
– J’ai perdu mon alliance en me lavant les mains, dit Mirlo en jouant avec un anneau d’or. Il fallait absolument que je la récupère. Tu sais comment est Akeydana…
– Hum, oui. Il est certain que tu aurais entendu parler du pays si tu l’avais effectivement égarée. Ta femme peut être si… euh… ombrageuse, par moments.
– Oui, bref, coupa Mirlo, qu’est-ce que tu voulais ?
– Euh… d’accord, d’accord. J’ai capté un signal de détresse, écoute ça.
Il tapota un petit boîtier qu’il avait à la main, et une voix entrecoupée de parasites se fit entendre.
« Ici… L… Seld… col… ie… Bet… rium… soin… aid… der… surv… ant… mor… onstr… ».
– On ne comprend pas grand-chose, dit Mirlo. C’est de l’espéranto, non ?
– Exact.
– Donc, des Terriens. Doc, tu sais très bien que les Terriens détestent qu’on mette notre nez dans leurs affaires. Je te rappelle qu’ils nous l’ont fait comprendre plus d’une fois.
– Je sais, fit Doc en riant, je me souviens encore de la bombe nucléaire portative qu’ils nous ont envoyé la dernière fois. C’était…
– … pas très drôle, coupa Mirlo. Je te rappelle que j’ai dû attendre deux mois que ton corps se reconstitue. En tout cas, ton message est tout pourri. Tu n’as pas réussi à mieux le filtrer ?
– Si, le séquenceur de langage a fait du bon boulot, une fois de plus. Écoute la version reconstituée selon les intonations et après filtrage des parasites :
« Ici Loof Seldon de la colonie Betty Larium IV, nous avons besoin d’aide, je vous en prie ! Je suis l’un des derniers survivants, tous les autres sont morts ou ne vont pas tarder à l’être. Les monstres les ont tués ! »
– Alors, Mirlo, qu’est-ce que tu en dis ? s’enthousiasma Doc. L’occasion est belle, non ?
– L’occasion pour quoi ? Tu as entendu ce pauvre gars. Comme d’habitude, ces imbéciles de Terriens ont fait n’importe quoi et visiblement, ils en ont payé le prix. Je ne vois pas ce qu’on a à voir là-dedans. Surtout qu’ils ont demandé des renforts. Personnellement, je n’ai pas envie de me retrouver nez à nez avec des Terriens.
– D’accord, d’accord, mais tu ne sais pas tout, mon ami. Leur signal n’est jamais arrivé à bon port. La comète Doc145876 était sur la trajectoire de leur message, et elle en a dispersé les ondes. Ils n’auront pas de renforts, on peut donc y aller sans risque. Ça va être l’occasion de rencontrer une nouvelle espèce, celle qui a décimé cette colonie. Ça ne te réjouit pas un peu ? Nous allons faire reculer les limites de l’ignorance ! Et puis on va pouvoir étudier en détail les dernières technologies spatiales des Terriens, histoire de voir s’ils font des progrès.
– Ça ne m’enchante pas plus que ça, à vrai dire. Pourquoi tu ne demandes pas à Minos de t’y accompagner ? Je suis sûr que ça lui plairait plus qu’à moi.
– Il était mon premier choix, mais a refusé : il prépare sa fête d’anniversaire sur Lanco Beach II.
– Encore une orgie en perspective, soupira Mirlo.
– Alors, tu viens avec moi ?
– Tu y tiens vraiment, n’est-ce pas ?
– Oui !
– C’est bon, allons-y. Le translateur est prêt, je suppose ?
– À vrai dire, je préférerais que nous y allions avec la navette. Comme ça, on pourra s’arrêter aux alentours de la comète Doc145876, pour en savoir plus à son sujet.
Mirlo leva les yeux au ciel.
– Tu ne crois pas que cette manie d’affubler les comètes que tu découvres d’un chiffre précédé par ton nom est un signe d’ego un peu trop développé ?
– Euh, non, pourquoi ?

Jour 16

Quatre jours en navette. Mirlo avait beau être immortel, il avait trouvé ce laps de temps interminable. Doc était plongé dans des recherches dont Mirlo, avec le recul de centaines d’années, savait qu’il ne valait mieux pas le sortir. S’en suivraient de longs discours d’explication de la part du savant, auxquels Mirlo ne comprendrait rien. Doc lui avait pourtant fait la leçon plus d’une fois : avec l’éternité d’espérance de vie dont il disposait, il aurait pu apprendre tous les secrets de l’univers. À chaque fois, Mirlo avait éludé. Sa priorité allait à ses perceptions, d’autant plus depuis le jour déjà lointain qu’il pouvait adapter sa forme physique à ce qu’il voulait.

Ce fut un grand soulagement pour Mirlo quand ils atterrirent sur l’une des plates-formes de la base humaine baptisée par les humains Betty Larium. Il ignora consciencieusement les marmonnements de Doc, qui avait découvert cette planète des millénaires plus tôt et pestant contre le fait qu’elle ne portait pas son nom. Mirlo faillit rappeler à Doc qu’il ne revendiquait jamais auprès des autorités galactiques la paternité de la découverte des nombreux corps spatiaux sur lesquels il avait été le premier à mettre la main. Idée par ailleurs ridicule : comment avouer aux espèces peuplant la galaxie sans les vexer que le plus grand découvreur de corps célestes de tous les temps était immortel ? Ça aurait été leur faire comprendre que tous leurs efforts en la matière étaient vains, qu’ils seraient toujours devancés.

À Doc penché sur les senseurs, il demanda :
– Alors, ça donne quoi ?
– J’ai détecté des vaisseaux lorsque nous étions en approche, mais à l’opposé de notre trajectoire.
– Ah.
– Tu comprends ce que cela implique ?
– Euh, à vrai dire non, pourquoi ? Je devrais ?
– Ils se cachaient ! Heureusement, nos senseurs sont sans nul doute les plus puissants et les plus précis de la galaxie. Tu te souviens quand j’ai soutenu à Akeydana que nous pouvions démultiplier notre puissance si je mettais en pratique les…
– Je m’en souviens, mon vieux, je m’en souviens. S’ils se cachent, c’est qu’ils savent que nous arrivons, non ?
– Bah, nous sommes immortels, rétorqua Doc dans un sourire.
– Oui, c’est tellement agréable de mourir des centaines de fois, marmonna Mirlo. Et dans la base, il y a des signes de vie de ces types ?
– Hum… non, mais c’est étrange, je crois que nous sommes brouillés, au moins partiellement. Il y a des humains, ça c’est sûr, mais il y a peut-être autre chose… je n’en suis pas certain.
– Tu me déçois, asséna perfidement Mirlo, content de voir que son compagnon rencontrait déjà des limites au niveau de la technologie, lui qui se targuait d’être le meilleur ingénieur de la galaxie… depuis trop de siècles !
Il regretta d’avoir fait montre de méchanceté gratuite quand il vit l’air malheureux sur le visage de son ami. Doc pouvait être si sensible par moments.
– Je suis désolé, Mirlo, mais pour savoir ce qui se passe sur la base, il va falloir y entrer.

Doc enfila laborieusement un scaphandre, aidé par Mirlo. Ce dernier se pencha sur les senseurs, analysa les gaz et la pression ambiante afin de savoir comment il pourrait adapter son corps à l’environnement. Par la pensée, il modifia les interactions et les limites de son corps afin qu’ils puissent résister aux contraintes définies par les analyses des senseurs.
Après s’être consultés pour s’assurer que chacun était prêt, ils actionnèrent la commande d’ouverture de la navette.

Ils rallièrent l’entrée sans le moindre problème. Ils n’eurent pas à se poser la question de pirater les codes d’ouverture de la base : le sas était défoncé, sans nul doute suite à l’effet d’un explosif sur la porte. Les humains, comme beaucoup d’autres espèces, érigeaient des sas pressurisés pour faire le lien entre l’atmosphère des planètes et l’intérieur des bases. Dès lors, il serait peut-être impossible pour Mirlo et Doc de rentrer dans la base car la sécurité automatique serait certainement branchée.
Doc actionna les commandes, qui refusèrent de coopérer. Il sortit un petit appareil de sa poche en grommelant et l’appliquant près du cadran permettant de rentrer un code valide. Il pianota un bon moment sur son appareil et enfin, un voyant vert s’alluma sur la porte.
– Nous n’aurons que deux secondes avant que les systèmes de secours prennent le relais et referment automatiquement la porte. Mirlo, viens à côté de moi et prépare-toi à entrer.
– OK, rétorqua son ami sans enthousiasme.
Tout se passa bien et ils se retrouvèrent dans la coursive d’entrée du Betty Larium. La porte se referma derrière eux, assurant ainsi que l’atmosphère reste respirable pour les humains de l’intérieur de la base.

– Alors ? demanda Mirlo à Doc, déjà penché sur son boîtier universel.
– Il y a de drôles de signaux, je dois dire…
– Ils veulent dire quoi ?
– Et bien… je n’en suis pas sûr…
– Quoi ? Tu veux dire que ton super scanneur développé depuis plus de neuf cents ans connaît des limites ? persifla Mirlo.
– Je… dois bien reconnaître que oui. Apparemment…
– Quoi ?
– Du monde va arriver, mais ne me demande pas ce que c’est, je n’en sais rien ! Le scanneur est affolé.
Ils entendirent un halètement et braquèrent leurs yeux sur le bout de couloir, qui se terminait en T. Une humaine jaillit de l’un des corridors et hurla dès qu’elle les vit :
– Dieu soit loué, des humains ! Aidez-moi, par pitié, aidez-moi !
– Tu crois que c’est un piège ? murmura Mirlo à son compagnon.
– À cette distance, difficile à dire, avoua Doc. Le scanner indique que…
Un rugissement de prédateur déchira les couloirs, et la femme humaine accéléra sa course en criant de peur.

Les deux immortels virent une ombre surgir derrière l’humaine et lui sauter sur le dos. Des lames courbes la transpercèrent au niveau de la poitrine et elle tomba, morte avant d’avoir touché le sol. L’humanoïde bondit sur Doc et Mirlo. Les longues lames sortant de l’armure qui recouvrait ses avant-bras étaient dirigées droit vers eux.
– Attention, Doc ! cria Mirlo… trop tard.
Son compagnon eut la gorge transpercée par une double lame. Instinctivement, Mirlo mit sa main devant son visage pour se protéger. Une douleur cuisante plus tard, son avant-bras se détacha du reste de son corps et tomba par terre, tranché par les lames du guerrier impitoyable.
– Euh, nous venons en paix, l’ami, fit Mirlo, penaud et en ignorant la douleur, qu’il avait vécu tant de fois auparavant.
L’être le décapita proprement et s’acharna sur les restes de ses trois victimes, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un tas informe de morceaux de chairs sanguinolentes.


***

Le tueur ne s’attarda auprès des dépouilles de ses victimes. Il s’éloigna tout en faisant son rapport à son chef.
Un peu bourrin, le garçon… bougonna l’image éthérée de Mirlo. L’immortel contempla les restes de son corps et soupira. Le tueur n’avait pas fait les choses à moitié…
Mirlo existait sous deux formes : un corps, qui se pliait aux désidératas de son essence, sa deuxième composante, celle qui faisait de lui un être qui ne pouvait pas mourir. À chaque fois que son corps était mutilé ou mis en pièces, comme présentement, son enveloppe psychique restait intacte.
D’une simple pichenette mentale, Mirlo donna l’ordre à son corps de se reconstituer. Ses restes se transformèrent en boules de chair qui commencèrent à s’agglomérer entre elles. En moins de deux minutes, il avait repris l’apparence humaine de trentenaire blond aux yeux bleus qu’Akeydana affectionnait tant.

Il réintégra son corps, s’assit et grimaça en voyant le bain de sang dans lequel il baignait. L’odeur étant aussi infecte qu’écœurante, il boucha ses capacités olfactives par un simple effort de volonté. Ne restait au sol que les morceaux du corps de Doc.
L’immortalité de Doc ne se manifestait pas de la même manière que celle de Mirlo. Quand on tuait le scientifique, celui-ci mourait réellement. Mais dès que la dernière étincelle de vie avait quitté son corps, le processus de résurrection s’enclenchait. Les parties abîmées de son corps se recouvraient d’une sorte de mousse cotonneuse blanchâtre. Si plusieurs morceaux s’étaient désolidarisés, des filaments se créaient pour les lier avant que, centimètre après centimètre, les morceaux se rapprochent jusqu’à se rejoindre enfin. La mousse finissait par fondre quand les organes touchés étaient réparés.
Avec les restes sanguinolents éparpillés un peu partout, Mirlo craignit de devoir attendre des heures la reconstitution du corps de son compagnon. Aussi transforma-t-il sa main en raclette et entreprit-il de rassembler les morceaux en un tas informe. Il savait d’expérience que la résurrection se ferait ainsi plus vite.
Une demi-heure fut nécessaire pour voir enfin Doc inspirer bruyamment, demi-heure durant laquelle Mirlo alla et vint dans le couloir, après avoir profité de ce laps de temps pour augmenter le plus possible la résistance de son corps. Parvenu au point désiré, à savoir une dureté qui le préserverait de n’importe quel coup à l’arme blanche, aussi aiguisée soit-elle, il s’estima satisfait et attendit que son compagnon reprenne conscience.
– Ouch, j’ai un de ces maux de crâne, fit Doc en redressant le buste.
– Routine, Doc, routine.
– Quoi de neuf ?
– Pas grand-chose. Je n’ai vu personne, j’ai entendu des cris, genre torture, de temps à autre. Et quelques explosions et tirs, aussi.
– C’était qui, ce type ?
– Aucune idée, je n’avais jamais vu ce type d’armure avant.
– Moi non plus… ce qui veut dire peut-être dire que nous sommes en train d’établir le contact avec une nouvelle civilisation ! C’est génial ! On y retourne ?
Si Mirlo ne partageait pas l’enthousiasme de son compagnon, il acquiesça tout de même :
– Puisqu’on est là, autant rester jusqu’à ce qu’on comprenne ce qui se passe.
Ce n’est qu’à ce moment que Doc se rendit compte que Mirlo et lui-même étaient nus.
– Ce barbare s’est vraiment acharné sur nous. Dommage que notre immortalité ne s’étende pas à nos vêtements…
– Parle pour toi, ricana Mirlo en transformant une bonne partie de son épiderme en combinaison intégrale.
Doc soupira et chercha des yeux le petit appareil qui leur avait permis d’entrer dans la base. Son boîtier universel, comme il l’appelait. Comme de juste, celui-ci n’avait pas échappé à la furie de leur adversaire et gisait en pièces. Doc tria les pièces et en trouva le « cœur », petit carré d’un centimètre de côté. Il souffla dessus, ce qui enclencha la mise en route des nano-robots ouvriers qui en constellaient la surface. Quelques minutes plus tard, ils eurent fini de reconstruire le boîtier.
Doc l’enclencha, appuya sur une ligne de commande et colla l’appareil contre le mur du couloir. Les nano-robots partirent à l’assaut de la paroi, déstructurant et réassemblant les molécules qui la composait. Ils ne regagnèrent le boîtier qu’une fois leur mission accomplie, à savoir créer de nouveaux vêtements pour Doc.
– Est-ce qu’il existe quelque chose que tu ne peux pas faire avec ce truc ? demanda Mirlo.
– Oh oui, je crois qu’il ne sera jamais au point, répondit Doc en s’habillant. Mais je réfléchis à toute une nouvelle gamme de fonctionnalités qui…
– Je te crois sur parole, coupa Mirlo. On y va ?

Doc n’eut aucun mal à s’orienter dans la base. Les colonies humaines étant préfabriquées, leurs plans étaient les mêmes de planète en planète. Et Doc, féru de connaissances en toutes sortes, avait ces plans dans ses données personnelles depuis des années.
Mirlo marchait devant car il était plus à même de se défendre que son comparse, mais ils ne rencontrèrent personne dans les couloirs. Du moins personne de vivant, car les vestiges d’un assaut se voyaient de temps à autre. Les murs étaient parfois noircis par des impacts et ils virent des restes humains, projetés au plafond ou formant des flaques glissantes au sol.
La salle de commandement était dévastée et vide. Doc n’eut aucun mal à extirper des informations des ordinateurs et des senseurs. Ces derniers lui apprirent qu’il y avait encore quelques êtres vivants dans la base, mais impossible de préciser s’ils étaient Terriens ou non.
– Bon, on fait quoi, maintenant ? demanda Mirlo en étouffant un bâillement.
– J’ai toutes les données concernant les Terriens, j’étudierai ça à tête reposée, une fois qu’on sera rentrés. Par contre, le mystérieux tueur m’intéresse au plus haut point. Et si on allait le capturer ?
– Le capturer ? Bon sang, t’es vraiment pénible avec tes idées saugrenues !
– Saugrenues ? s’offusqua Doc. N’oublie pas la mission suprême que je me suis confié il y a des millénaires de cela : repousser les limites de la connaissance ! À ce titre, il faut que j’en sache plus, que dis-je, que je sache tout sur cet être !
Mirlo soupira.
– OK, allons-y. Mais reste derrière moi. Et n’oublie pas qu’on parle d’un seul être, mais que si ça se trouve, ils sont plusieurs. Tu as détecté combien de formes de vie ?
– Sept.
– Attendons-nous à ce que ces sept-là soient dangereux.
– D’accord. Sois prudent et ne me laisse pas mourir. Je déteste ça…
– Tu n’as qu’à inventer une machine qui te rendrait ta mortalité, si tu veux cesser de ressusciter à tout bout de champ, rétorqua Mirlo.
– Sûrement pas, répondit Doc en souriant. Ça a déjà été très compliqué de mettre au point mon immortalité. Heureusement que Leo était là pour m’aider. Je n’y serais jamais arrivé seul.
– Ça fait longtemps qu’on ne l’a pas vu, celui-là. Je me demande ce qu’il devient.
– Aux dernières nouvelles, il était entré en guerre contre les Colonisateurs. Ils ont eu la mauvaise idée de débarquer dans son secteur galactique.
Ses nouvelles laissèrent Mirlo pensif. Les Colonisateurs disposaient de facultés physiques et psychiques relativement développées, et s’appuyaient sur une technologie aussi puissante qu’éprouvée. Mirlo se demanda de quelle manière ils pourraient s’attaquer à Leo, le droïde immortel aux ramifications insoupçonnables. Heureusement pour les Colonisateurs, Leo avait un bon fond… Il y avait beaucoup de chances pour qu’il les épargne.


***

– Bon, d’après les capteurs, si on prend ce couloir on devrait rencontrer quelqu’un, dit Doc en montrant du doigt une direction.
– J’espère, je commence sérieusement à m’ennuyer, répondit Mirlo.
Son ennui se dissipa dès qu’ils eurent franchi un nouveau coude. Au bout du couloir, à cinquante mètres devant eux, l’un des êtres en armure argentée et brillante leur faisait face. Dès qu’il les vit, il marcha sur eux d’un pas décidé. Quand il fit jaillir les lames rétractiles de ses poignets et qu’il les fit crisser contre les murs, Mirlo et Doc se regardèrent, avant d’éclater de rire.
– Ce n’est pas sérieux ! dit Mirlo. J’ai vu ce type de comportement dans des milliers de mauvais films !
– Il est vrai que c’est un beau poncif que voilà ! Il va falloir recommander à ce garçon la lecture de mon ouvrage La coolitude : décryptage du savoir-être.
Peut-être vexée, la créature se mit à courir avant de bondir sur eux. Il fut cueilli par un coup de poing de Mirlo, qui l’envoya valdinguer plusieurs mètres en arrière.
– Aïe, dit Mirlo, je n’ai pas assez renforcé la résistance de mon corps. Arrangeons-ça…
– Attention, il… commença Doc.
Il ne put en dire plus : l’être en armure s’était déjà relevé et les arrosait de tirs de laser. Mirlo en encaissa quelques-uns avant que son corps ne devienne assez solide pour y résister. Il se tourna vers son comparse et dit :
– Fais gaffe, Doc, ça fait mal et…
Mirlo se tut en voyant son ami au sol, criblé d’impacts, dont un au milieu du front. Mort. Il se sentit vaguement coupable, car c’était à lui de les protéger tous deux. Bah, je ferai mieux la prochaine fois… pensa-t-il, avant de reporter son attention vers l’humanoïde en armure. À nous deux, mon gars
L’immortel ne put faire que deux pas vers son ennemi, car celui-ci lui tira à nouveau dessus. Un projectile, et non plus un laser. L’objet rebondit sur le torse de Mirlo et tomba à ses pieds.
– Raté ! cria joyeusement Mirlo, avant d’être déchiqueté par l’explosion de l’objet, micro-bombe de son état.
L’image éthérée de Mirlo fronça les sourcils. Ça commence à devenir vexant, quand même… Il contempla le désastre : son corps était en miettes, et celui de Doc avait subi de nouveaux dommages. L’être en armure se tenait immobile, aux aguets. Prêt à tirer. Bon, va falloir le prendre au sérieux un minimum, conclut Mirlo.
Il lança un ordre mental aux morceaux de son corps, et ils se transformèrent en boules rosâtres qui roulèrent les unes vers les autres. L’ennemi n’hésita pas et tira dessus à tout-va. En vain, car cette fois-ci Mirlo les auto-renforça suffisamment. Sans doute trop, même. À sa connaissance, rien dans cette galaxie n’aurait pu les détruire. En tout cas, la nouvelle série de micro-bombes lancée par l’assaillant ne leur fit aucun dégât, contrairement au couloir dont les murs furent défoncés et éventrés. Bientôt, le corps de Mirlo fut à nouveau opérationnel, aussi le réintégra-t-il.


***

Le Xoresh, engoncé dans son armure, était perplexe. Il aurait été cloué de peur s’il avait été capable de ressentir cette émotion. Au lieu de cela, il se permit de se réjouir. Quel incroyable défi lui était offert, à la mesure de ses talents de guerrier !
Il ouvrit tous les canaux de puissance de son armure de combat et courut sur son adversaire. L’exosquelette de son armure multipliait sa force physique, mais aussi sa vitesse. Il attaqua de tous côtés, si vite que l’œil ne pouvait pas le suivre. Du moins un œil normal. Celui de Mirlo s’émerveilla de voir un être humain doté de telles capacités physiques, mais il n’eut aucun mal à parer tous les coups. Son corps supporta tout : les griffes métalliques du Xoresh glissaient sur sa peau, ses coups ne lui faisaient aucun mal, même quelques projectiles explosifs lancés presque à bout portant ne lui firent que l’effet de courants d’air.
Le Xoresh refusa d’en démordre. Mirlo sentit comme une sonde pénétrer son esprit. Il la repoussa d’une simple pichenette mentale, qui fit vaciller le Xoresh. Celui-ci se tourna à nouveau vers Mirlo et lança un nouveau projectile, fumant celui-ci. L’immortel sentit son corps ralentir, s’engourdir… avant de disperser aussitôt le poison paralysant.
Mirlo n’était pas inquiet. Il était plus que jamais certain que rien ne pourrait lui arriver. Mais il ne put s’empêcher d’éprouver une certaine admiration pour l’être qui lui faisait face. Mortel comme immortel, l’issue du combat ne faisait aucun doute, et pourtant, l’autre insistait. Belle démonstration de volonté farouche, se dit Mirlo. Mais ça ne suffira pas.
Mirlo sentit tout de même ses propres forces décliner. Remodeler, renforcer son corps en permanence était épuisant. Heureusement pour lui, sa résistance s’était particulièrement accrue avec les siècles.
Quand le Xoresh rompit l’engagement et effectua un roulé-boulé pour se mettre hors de portée de Mirlo, celui-ci pensa avoir gagné la partie. Pas longtemps. Le Xoresh attrapa le tube attaché dans son dos, fit quelques réglages en moins d’une seconde et tira.
Mirlo ne bougea pas. Il s’était attendu à recevoir instantanément un projectile, or l’espèce de bille bleue expulsée par le tube, et qui ressemblait à une bulle de savon, voleta paresseusement dans sa direction. Nouvelle bombe destinée à exploser en arrivant près de lui ? Mirlo haussa les épaules et marcha vers le Xolesh. Il passa juste à côté de la bille, mais la vit du coin de l’œil incurver sa trajectoire et accélérer jusqu’à se jeter sur lui.
– Bon sang, une technologie de dissociation moléculaire ! s’écria la forme éthérée de Mirlo, dont le corps venait d’être désintégré.
Sous cette forme, nul ne pouvait le voir ni l’entendre, aussi le Xoresh ne réagit-il pas. Tout au plus poussa-t-il un long rugissement. Sans doute de défi et de joie, de l’avis de Mirlo. Puis l’être fit demi-tour et quitta les lieux. Il ne chancelait presque pas.
Cette fois-ci, on arrête les gentillesses… pensa l’immortel en ordonnant à nouveau à son corps de se reconstituer.


***

Même s’il était impatient d’en découdre, Mirlo dut attendre la résurrection de Doc. Heureusement, elle ne prit pas trop de temps. La patience de Mirlo n’était pas aussi infinie que sa longévité.
– Deux fois dans la même journée, bougonna Doc, ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Je croyais que tu me protégeais ?
– Désolé, j’ai été surpris.
– Où est-il ?
– Il est parti. J’attendais que tu récupères avant d’aller à sa poursuite.
– Il t’a échappé ? J’ai du mal à le croire !
– Et pourtant… Il a utilisé une technologie de dissociation moléculaire. Ce qui est très gênant : je ne suis pas certain de pouvoir consolider mon corps au point de pouvoir résister à ce type d’arme. L’option numéro deux consisterait à me faire tuer, encore et encore, jusqu’à ce que son arme soit vide.
– Et si elle a une durée de vie de plusieurs milliers de coups ?
– J’y ai pensé aussi.
– Quelle est ta conclusion ?
– Je n’en ai pas. Tout ce que je sais, c’est que ce type commence à me courir sur le haricot, et que je ne vais pas en rester là. De ton côté, que comptes-tu faire ? M’accompagner, au risque de mourir une troisième fois aujourd’hui ? Ou préfères-tu m’attendre à la navette ?
– Je viens avec toi, bien sûr ! Par contre, ce serait bien qu’on ait un moyen de défense contre cette technologie de dissociation de molécules. Et je crois que j’ai une idée… il faut juste que je procède à quelques calculs et autres projections, dit-il en commençant à pianoter sur son boîtier.
– J’espère que tu n’en as pas pour des heures ? s’enquit un Mirlo qui tenait de moins en moins en place.
– N’avons-nous pas l’éternité devant nous ?
– Nous, oui, mais ce type en armure, j’en doute. Si tu penses que ça va te prendre plus de quelques minutes, laisse tomber. Je l’aurais en confrontation directe.
– C’est jouable, mais c’est assez compliqué tout de même. Il s’agit de mettre en place une sorte de champ de force qui…
– Stop ! Tu sais bien que tes explications ne m’intéressent pas ! Allons-y, tu feras tes bidouilles sur en chemin, assez perdu de temps !
– Bidouilles, bidouilles, grommela Doc en se mettant en route sans lâcher son boîtier. Ce genre de bidouilles, comme tu dis, me vaudrait les plus grand prix de physique appliquée sur plus d’une planète, y compris parmi les civilisations soi-disant les plus évoluées.



Mirlo était déterminé à remporter la victoire sur l’inconnu en armure. D’un côté, il était ulcéré de constater qu’un simple mortel fut capable de lui résister. D’un autre côté, cette résistance ne manquait pas de faire monter l’adrénaline en lui, ce qui lui arrivait trop rarement ces temps-ci. C’était pourtant dans ces moments-là qu’il se sentait le plus vivant.
Ils traversèrent trois couloirs sans rencontrer âme qui vive, et Mirlo sentit la moutarde lui monter au nez. Les lieux auraient-ils été abandonnés depuis leur dernière escarmouche ? Cette éventualité augmenta sa mauvaise humeur. Si elle s’avérait, il n’aurait pas droit à sa revanche…
– Ohé ! Y’a quelqu’un ? cria-t-il.
– Mais enfin, qu’est-ce que tu fais, Mirlo ? chuchota Doc. On va t’entendre !
Mirlo fusilla du regard le scientifique, qui n’insista pas :
– Oui, bon. D’accord. Fais comme tu veux…
Le coude suivant franchi, Mirlo fut soulagé : l’être en armure lui faisait face… ainsi que son clone ou son jumeau. Son assurance baissa d’un cran. Déjà qu’il s’était fait vaporiser à un contre un…
– Euh, Doc ? Ton champ de force machin, il est prêt ?
– Non, répondit sèchement l’interpellé en levant les yeux de son boîtier. Si tu crois que… Mais… mais… mais… ils sont deux, maintenant ?
Mirlo grogna une réponse indistincte. Il consolida son corps, en transmettant tout particulièrement de la résistance à ses bras et ses mains. Jamais il ne les avait autant renforcés.
Quand les deux Xoresh firent feu de leurs lasers, il courut à leur rencontre. Doc, lui, alla se cacher dans le couloir précédent pour continuer ses calculs. Un mauvais coup était si vite arrivé…
Pour évaluer sa nouvelle force, Mirlo frappa l’un des Xoresh à la tête : le casque intégral de la créature vola en éclats et son crâne explosa comme une citrouille trop mûre. Il fut lui-même surpris par un tel pouvoir destructeur, et ce laps de temps fut mis à profit par l’autre Xoresh pour se mettre hors de portée.
Quand le non-humain empoigna le tube dans son dos, Mirlo n’en eut cure et marcha droit sur lui. La bille bleue vola vers lui. Il tendit la main pour l’attraper et referma son poing dessus. Un picotement, parti de sa main, lui remonta jusqu’à l’épaule, mais ses molécules ne disparurent pas. Il sourit à l’être en armure. Il avait trouvé le bon dosage pour sa force. La suite allait être du gâteau.


***

– Doc ? demanda Mirlo en surgissant brutalement devant son comparse, qui sursauta pour le coup.
– Ne recommence jamais ça, tu m’as fait une peur bleue ! Et non, je n’ai encore fini. Il y a des paramètres très subtils à calculer à la décimale près, et…
– Je m’en moque, Doc, je m’en moque, dit Mirlo d’un ton badin. Tiens, regarde ce que j’ai là.
Mirlo leva le bras, au bout duquel il exhiba la dépouille du deuxième Xoresh. L’être pendait comme un pantin désarticulé, et son armure était défoncée en plusieurs endroits.
– Je te le laisse si tu veux l’étudier, je vais voir s’il y en a d’autres, lança joyeusement Mirlo.
Doc secoua la tête, désabusé par l’infantilisme de son compagnon. Mais il reporta vite son attention sur ses activités. Ses yeux allèrent plusieurs fois de son boîtier à l’être en armure, comme s’il hésitait à privilégier l’un ou l’autre. En fin de compte, il choisit de terminer son programme sur le boîtier : si jamais l’un des êtres échappait à Mirlo, il aurait au moins le moyen de survivre à la confrontation. Sauf qu’il se rendit compte que la protection qu’il cherchait à mettre en place était destinée à Mirlo qui, contrairement à lui, disposait d’autres moyens de se défendre. En quoi la protection anti-dissociation moléculaire servirait-elle à Doc s’il se faisait étriper ou tirer dessus ? Il soupira et continua tout de même : le programme était un concept très intéressant à développer, et le mort ne risquait pas de bouger.


***

Pouvoir se défouler fit du bien à Mirlo. Il eut tout de même un éclair de conscience qui le laissait quelque peu penaud : s’acharner ainsi sur de pauvres mortels pouvait sembler indigne pour un être aussi puissant que lui. Il étouffa ce remords passager. Après tout, il avait affaire à des tueurs impitoyables, et c’était eux qui l’avaient cherché !
Sa traque se passait bien. Doc avait parlé de sept êtres vivants. Après sa première victime, Mirlo avait croisé le chemin de cinq autres des êtres en armure. N’en restait donc logiquement plus qu’un, à moins qu’un des Terriens ait réussi à échapper à la curée, caché quelque part.
Il eut vite la réponse quand il fut attaqué par le dernier des Xoresh. Tirs laser, micro-bombes et billes dissociatrices de molécules, tout y passa en vain. Contrairement à ses prédécesseurs, celui-ci ne chargea pas une fois qu’il se fut rendu compte que ses armes étaient obsolètes. Au contraire, il fit demi-tour et Mirlo l’entendit courir.
L’immortel trouva cela suffisamment louche pour se lancer à sa poursuite. À tous les coups, l’humanoïde avait un autre atout dans sa manche. Mirlo ne l’imagina pas une seconde fuir. Les autres avaient démontré que ce n’était pas le genre de la maison.
Le bougre courait vite, malgré son armure, et Mirlo eut du mal à suivre. Il le retrouva coincé au bout d’un couloir, face à un sas pressurisé. Il se tourna vers Mirlo et l’attendit, impassible. Si l’immortel se demanda si l’autre ne lui avait pas préparé une embuscade, cela ne l’empêcha pas d’avancer calmement vers lui. Quand seulement deux mètres les sépara, le Xoresh appuya sur une série de touches sur le panneau de contrôle du sas. Ah, c’était donc ça ! se dit Mirlo. Le sas s’ouvrit et l’air contenu dans le couloir fila vers l’extérieur en sifflant. Mirlo avait déjà adapté son corps pour que celui-ci puisse se passer d’oxygène. Il gratifia le Xoresh d’un sourire dédaigneux.
L’être dut comprendre qu’il n’était pas au bout de ses peines car il tourna les talons et s’enfuit derechef, en franchissant le sas. Mirlo lui emboîta le pas, et accéléra quand il vit l’humanoïde entrer dans la soute d’un vaisseau stationné non loin de là. Pas question de le laisser s’enfuir ! Abandonnant toute prudence, il franchit la rampe de la soute en courant et s’engouffra dans une coursive étroite. Un bruit sur sa droite le guida dans un corridor adjacent, qui déboucha sur une salle encombré d’équipements électroniques. En son centre, un cylindre transparent courait du sol au plafond, et à l’intérieur duquel jaillit une fumée noire. Sur la droite, le Xoresh pianotait sur une console.
Mirlo ne savait pas ce que l’autre lui préparait, mais il s’en moquait : il était trop tard. Comme ses congénères, il ne survivrait pas à sa rencontre avec Mirlo. C’est alors que les yeux de l’immortel tombèrent sur le cylindre. Même à travers l’épaisse fumée, il distingua une silhouette… qui n’était pas là quelques secondes auparavant ! Téléportation ? s’interrogea Mirlo.
Le cylindre s’ouvrit par le bas et disparut au-delà du plafond. Un rictus de haine déforma le visage de Mirlo quand il reconnut l’être qui lui faisait face et dardait ses yeux ardents dans les siens.