XXII

 

 

    Après manger, le soir. J’aimerais dire que nous sommes tous repus, que j’ai mitonné de splendides plats compte tenu des conditions spartiates dans lesquelles nous sommes installés. Bon, j’avoue, c’était dégueu. Trop cuit : je crois que c’est ce qu’on dit quand tout vire au noir dans les poêles et les casseroles. Alors on saupoudre d’herbes à outrance, et on a l’impression de manger du carbone mélangé à l’herbe d’un pré.

    Au moins, personne n’a vomi. Même si ce fut juste au niveau de Hoyddings. Kiki est venu nous voir à un moment : je ne pense pas que ce soit l’odeur qui l’ait attiré, mais simplement le fait de constater qu’on allait passer à table.

    Il a vite regretté d’avoir un odorat si développé tellement il s’est vite sauvé à l’autre bout de la grande pièce. Sale bête ! D’accord, ce n’était pas bon, mais je suis sûr qu’il en a rajouté juste pour me contrarier !

    – À partir de demain, on se fait livrer notre bouffe, décrète Zavid.

    Tout le monde acquiesce.

    Elle me lance ensuite un sale regard, comme si elle m’accusait tacitement d’avoir voulu les empoisonner. Non mais ça va bien ! Si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à préparer la bouffe elle-même, comme une vraie femme qui se respecte ! Les traditions se perdent…

    Je garde néanmoins cette réflexion pour moi. Diplomatie, une fois de plus.

    – Briefing ! annonce Zavid. C’est cette nuit que nous allons libérer le colonel Flocoche !

    Tout le monde tend aussitôt l’oreille, attentif à ce qui va suivre. Même moi, excité malgré moi à l’idée de voir des agents des SSI en action ! Espionnage, infiltrations, meurtres en douce. Le frisson du danger me parcourt le dos. Quand je serai vieux – dans très longtemps –, je pourrai dire à mes arrières-arrières-petits-enfants « J’y étais ! ». Et si la mission s’avère top secrète, je pourrai frimer comme jamais. Je me vois déjà en discuter avec ce cher Jojo-Bébert :

    – Désolé, Jojo-Bébert, mais j’ai été recruté par les SSI pour une mission confidentielle. Tu comprends, mes multiples qualités naturelles ont été déterminantes pour la réussite de l’opération.

    – Mais c’était quoi ? Vas-y, raconte !

    – Désolé, Jojo-Bébert, lui répondrais-je alors avec un air faussement blasé. Mais si je t’affranchis à ce sujet, je serai obligé de te tuer juste après. Secret défense !

    Et il s’étoufferait de frustration et d’admiration, et moi de rire intérieurement.

    Bref, je vais être au cœur de l’action !

 

    – Hoy ! Sommes-nous certains que Flocoche soit retenu au n°9 de la rue ? Et si oui, par qui ? Hoy ! Hoy ! Hoy !

    – J’ai mené mon enquête, je sais qu’il y est, rétorque Zavid. Il y a trois jours, j’ai suivi un de ses geôliers présumés, sorti de leur maison. Il a commandé au resto nichois du coin de la rue. Il a pris quatre menus de poissons crus de la planète Sishu, et un steak de de fleurs-choux aux haricots bleus et asperge.

    – Hoy ! Euh non, je voulais dire « Et » ?

    – Je ne connais qu’une seule personne dans la galaxie qui aime le fleurs-chou avec haricots et asperge. Le colonel Flocoche.

    – Argument pertinent, commente Hoyddings. Par contre, on peut chercher longtemps qui aimera la cuisine de Nomis ! Hoy ! Hoy ! Hoy !

    Et ils s’esclaffent tous, ces maudits ânes ! Comme ce n’est guère le moment au milieu de ce briefing sérieux, je me tourne avec espoir vers le lieutenant Zavid, m’attendant à ce qu’elle les rabroue sévèrement voire fasse usage de son fouet-laser ou même de Kiki.    Sauf qu’elle aussi rit à gorge déployée et ne semble pas pouvoir s’arrêter.

    Je les hais tous.

 

    Il leur faut de longues minutes pour reprendre leur souffle, tandis que drapé dans ma dignité bafouée, je les gratifie tous du plus noir des regards. Sauf quand Zavid le croise, mon regard. Là, elle redevient elle-même et me dit :

    – Un problème, Nomis ?

    – Euh… non, aucun. Oui, c’était drôle. Lol, quoi.

    J’ai besoin de vous préciser que je n’en pense pas un mot ?

    – Je préfère ça. En tout cas, je tiens absolument à ce que tu notes la recette.

    – Vraiment ? que je fais avec espoir. C’était bon, alors ?

    – Je n’ai jamais vu pire. Donc la recette peut être intéressante pour faire craquer des suspects pendant un interrogatoire.

    – Hoy ! Ce serait super efficace comme moyen de torture, pas de doute là-dessus !

    Et ils repartent à se poiler comme des baleines à vibrisses, à moins que je ne confonde avec des poissons-chats.

    Je les méprise tous d’un silence boudeur, et le fait qu’ils n’en fassent pas cas me met encore plus en rogne.

    Ceci dit, ils ne perdent rien pour attendre. Dès que je serai rentré à la maison, que je serai en peignoir en poils de bébé phoque – espèce certes officiellement protégée mais qu’est-ce que c’est confortable donc à mes yeux, ça passe – et dans mes mules en forme de lapin avec de belles oreilles dressées vers le ciel, le tout après être sorti de mon bain, moussant avec des herbes aromatiques, des petites bougies d’ambiance et un verre de grand cru de vin rouge, là je me vengerai !

    Ô oui, je leur servirai un article sacrément gratiné sur l’incompétence sur le terrain des agents infiltrés des SSI ! Non mais !

    – Hoy ! Hoy ! Et à quelle race appartiennent les ravisseurs de Flocoche ? demande Hoyddings, reprenant son sérieux.

    – Je l’ignore, concède Zavid. Ils ont l’air humain mais se déplacent en faisant des bonds, en marchant sur les mains, des cabrioles, des pas de danse. J’ai vu celui que j’ai suivi faire la roue, marcher sur les mains, faire des roulés-boulés. Au début, j’ai pensé qu’il tentait d’esquiver des projectiles ; mais non : personne ne l’attaquait ni ne le menaçait.

    – Des Tarpézistes, explique l’un des hommes de Hoyddings.

    – De la planète Arcobate, ajoute un autre.

    – Hoy ! Tout s’explique !

    En effet. Le raisonnement me semble logique à moi aussi.

    – Bon, quel est le plan ? Hoy !

    – J’ai eu une super idée, dit Zavid. On y va comme humains, mais en imitant les Tarpézistes. Comme ça, mis en confiance, ils croiront que nous sommes une équipe envoyée en renfort et nous laisseront entrer !

    Silence. Hoyddings et ses hommes doivent penser, tout comme moi, que ce plan est particulièrement débile. J’en mettrais ma main à couper entre les mâchoires de Kiki. Enfin, pas littéralement, bien sûr…

    – Hoy ! Je suis… dubitatif.

    – Bon, d’accord, admet Zavid. Il y a une part de risque non négligeable. Mais nous avons un atout primordial !

    – Ah oui ?

    – Ah bon ?

    – Lequel ?

    – Hoy ?

    – Nomis, répond-elle.

    Je me redresse aussitôt, fier d’être l’atout primordial.

    – NOMIS ? qu’ils demandent tous, étonnés / effrayés / effarés / pensant avoir des problèmes d’audition [au choix, rayer la ou les mentions inutiles].

    – Bah oui, Hoyddings ! On n’était pas d’accord sur le fait qu’il fait un super appât ? Si ça ne marche pas et qu’il se fait tuer, on pensera à un plan B.

    Ils applaudissent et gratifient Zavid de vivats.

 

    Et moi je pleure intérieurement. Me faire passer pour un Tarpéziste, moi ? Handicapé, à la rigueur, pourquoi pas : j’ai la souplesse d’un piquet en acier renforcé. Oui, j’avoue, c’est l’un de mes très rares points faibles. Mais c’est ce qui fait mon humanité et me rend sympathique, non ?