LXI

 

 

    TT a tellement hâte de fuir qu’il ne lui faut que quelques secondes pour mettre la main sur une caisse à outils. Je le vois passer devant moi en courant et s’engouffrer dans la Kass’rol.

    – Cet imbécile ne sait même pas ce qu’il y a à réparer, que je me dis à moi-même, à voix haute.

    Sauf que ZiZi me répond :

    – Pas de problème, mon moi intérieur – celui qui est dans le vaisseau, bien sûr, pas mon troisième œil – est en train de lui expliquer.

    Parfait. Voilà une affaire qui a l’air de rouler. Je pense que désormais, tout est en place pour que je déclenche le plan « Livrer mémé et donc obtenir la grâce de l’Empereur ».

    Une recherche rapide sur mon Ipadphone me donne le numéro de l’accueil des Services Secrets Impériaux. Une voix qui semble automatisée s’élève alors :

    – Bienvenue sur la ligne des SSI. Tous nos agents sont en ligne…

    – C’te blague ! Je te ressers un verre, Paulo ?

    – Non mais la ferme, Loulou ! J’enregistre le message officiel du répondeur, là.Je disais quoi, moi ? Ah oui… Tous nos agents sont en ligne pour le moment et votre temps d’attente est estimé à quarante-deux minutes, au tarif de cinquante-trois crédits la seconde, et le double passé les quarante-deux premières minutes invid… dividiv… indivisibles.

    – Pas facile à prononcer, celui-là, hein, Paulo ?

    – Tu m’étonnes, Loulou ! Bon, j’en étais où ? Ah oui. Pour dénoncer le meurtre d’un humain par un non-humain, tapez 1. Pour dénoncer l’agression d’un humain par un non-humain, tapez 2. Pour dénoncer un non-humain, tapez 3. Pour dénoncer un humain, tapez 4 (et assurez-vous qu’il a moins de relations bien placées que vous, sinon c’est vous qui finirez en taule). Pour dénoncer un criminel recherché, tapez 5 (si l’info que vous donnez permet à aider à la capture dudit criminel, vous toucherez la prime mise sur sa tête. Par contre, faites gaffe : la somme gagnée pourrait vous faire franchir un palier au niveau des impôts sur le revenu, donc faites bien vos calculs avant).

    Ah, enfin ! J’appuie sur le 5.

    – Tous nos agents sont en ligne pour le mom… oh mais je l’ai déjà dit, ça !

    – Rhoooo, t’es trop nul, Paulo. Je pense que tu as mélangé tes pages et que tu as lu la deuxième avant la première.

    – Ah zut, t’as raison. J’avais pas fait attention. Bah, tant pis, c’est peut-être dans le désordre mais au moins, toutes les infos ont été données. Donc là c’est bon, Loulou, tu peux me resservir. Faut bien qu’on s’occupe pendant les quarante-deux minutes d’attente.

    Et là j’entends une paire de rires bêtes et méchants, typiques de fonctionnaires de base, et vite remplacée par une insipide musique d’ascenseur.

    Je mets le haut-parleur et vais m’asseoir à la table du petit salon de la Kass’rol. Je m’installe confortablement et j’attends qu’un agent des SSI décroche. J’attends. J’attends.     J’att…

    Je suis tranquillement en train de voler. Oui, de voler, genre porté par une brise légère. Je ressens derrière mes yeux clos cette sensation de monter, doucement mais sûrement.  Si ça continue comme ça, je vais dépasser l’atmosphère, l’ionosphère, la troposphère et tous les autres dont j’ai oublié le nom (débrouillez-vous pour les retrouver si vous voulez vous instruire, et débrouillez-vous aussi pour les mettre dans le bon ordre, du plus bas au plus haut). Oui, l’ascenseur géant dans lequel je me trouve s’élève, s’élève…

    – Allô ?

    S’élève…

    – Allô ?

    S’élève…

    – Vos quarante-deux minutes sont écoulées donc c’est bon, je suis là.

    S’élève…

    – Par contre, si vous ne dites rien, je raccroche.

    S’élève…

    – Si vous êtes mort, tapez 1 !

    S’élève…

    – La ferme, Loulou, t’es relou quand t’es bourré.

 

    Quel est donc ce bruit de fond qui vient déranger ma quiétude ? J’ouvre un œil, puis l’autre, puis une oreille, puis l’autre aussi (à moins que les oreilles ne s’ouvrent pas, en fait, mais bon : je sors de mon sommeil réparateur, là, donc qu’on me pardonne de ne pas avoir tout à fait les idées en place). Et c’est là que je me rends compte que je me suis vraiment endormi, et surtout qu’il y a une voix au bout du fil.

    – JE SUIS LÀ, NE RACCROCHEZ PAS ! que je crie, au bord de la panique à l’idée que l’autre raccroche et que je doive à nouveau attendre quarante-deux minutes avant de l’avoir encore en ligne.

    Trop tard, que j’entends dire la voix, suivie d’un ricanement.

    Tut… Tut… Tut…

    Je reste contempler mon Ipadphone, hébété. Mais voilà qu’il sonne alors je décroche.

    – Allô ?

    – Tarie !

    Rires avinés.

    Tut… Tut… Tut…

    Et ça resonne.

    – Oui ?

    – Oui et sa voiture jaune !

    Re-rires avinés.

    Re-tut… Tut… Tut…

    Et ça re-re-sonne. Alors là, je vais pas les louper, ces imbéciles. Ça va deux minutes, les âneries !

    – Bon ça suffit, maintenant ! Vous allez vous calmer une bonne fois pour toutes sinon ça va chier !

    Non mais oh ! C’est qui le boss ?

    Au bout du fil, toute trace d’hilarité disparaît et une voix désormais froide me dit :

    – Mesurez vos paroles, vous êtes en train de parler à un agent des SSI, habilité à signer des arrêts de mort avec l’option « faire disparaître le corps discrètement ».

    – Ah… Euh… Belle journée, hein ? La femme et les enfants vont bien ?

    – Vous appelez à quel sujet, monsieur ?

    – C’est pour dénoncer une criminelle. Mémé… Madame Nomis.

    – Ne quittez pas, je regarde sur mon ordinateur. Voyons voir… Nomis, Cirederf : prime, un million de crédits. C’est pas ça. Nomis, Madame : un milliard. C’est bon, je l’ai.

    Mais je ne l’écoute déjà plus. Je vaux un million ! J’avoue que je l’ignorai mais ça fait plaisir à entendre. Un million ! Ramené au prix au kilo, c’est énorme ! Je regarde mon petit doigt, essayant d’estimer combien de centaines de milliers de crédits il vaut.

    Par contre, je suis vert : mémé vaut bien plus que moi ! C’est scandaleux : je suis beaucoup mieux qu’elle. Le marché des transferts ne sait pas ce qu’il perd…

    – Vous êtes toujours là, monsieur ?

    – Euh, oui, que je réponds, ramené à la réalité par l’agent. Oui, donc j’appelle pour vous dire sur quelle planète se trouve mém… Madame Nomis. Même qu’elle habite dans un palais.

    – Quel est le nom de la planète et quelles sont les coordonnées du château ?

    Et là, je me rends compte que je n’en ai aucune idée.

    – Planète Lipaune, Château-Marego’13, intervient la voix de ZiZi.

    – Très bien, monsieur, c’est noté. Et vous êtes ?

    – Je m’appelle Cirederf Nomis, et je…

    – Loulou, t’entends ça ? Je tiens un mec qui vaut un million !

    – Rhoooo le veinard. C’est pas à moi que des trucs bien comme ça arriveraient.

    – Allez hop, transfert d’appel vers tous ceux qui ont investi pour mettre sa tête à prix. Ils vont tous se ramener pour le buter et à moi le pognon ! Mouhahahaha !

 

    Et moi, je ne dis rien. Je ne pense plus rien. Logique, en même temps, vu que j’ai l’impression qu’il y a un gros trou d’air dans mon cerveau.

 

    Je raccroche.