LXXXIV

 

 

    – Vous pensez que ce Hoyddings pourrait être assez mesquin pour ne pas aider son subordonné en cas de danger mortel, tchip ? me demande Saint-Lazare.

    – Je me le demande aussi. Il n’a pas l’air content, en tout cas…

    – Nous allons vite avoir la réponse, fait Saint-Lazare en pointant le point (logique) rouge suivant vers lequel le groupe se dirige. Et dès que Double Prime met le pied dessus, Saint-Lazare appuie sur le bouton qui dévoile une nouvelle trappe avec les bons vieux pics acérés en bas.

    Tout comme Hoyddings précédemment, Double Prime est déséquilibré, lui aussi bat des bras comme s’il avait des ailes, avec aussi peu de succès que son successeur… quoique ! Le voilà qui se rétablit, toujours debout, au bord du gouffre.

    – Ouf, c’est bon, qu’il fait en s’essuyant le front baigné de sueur. Je l’ai échappé belle !

    Sur l’écran, je vois Hoyddings s’approcher subrepticement par derrière, jusqu’à être à dix centimètres de l’oreille de Double Prime.

    Et là il hurle :

    – ATTENTION ! Y’A UN TROU ! HOY !

    L’autre sursaute tellement qu’il tombe, avec un très joli cri de terreur.

    Hoyddings regarde le cadavre empalé de son subordonné, hausse les épaules et dit :

    – Je l’avais prévenu, pourtant.

    Puis, se tournant vers les survivants :

    – Hoy hoy ! Quelqu’un d’autre veut une augmentation de salaire ou de prime ?

    – Non merci.

    – Moi je me trouve surpayé.

    – Quand on gagne trop d’argent, ça fait tourner la tête donc moi, je suis très content avec ce que j’ai.

    – Parfait, les gars. Hoy hoy ! On y retourne !

 

*

**

 

    Pendant ce temps, nous constatons que mine de rien, Diva Zavid et Kiki avancent bien et se rapprochent peu à peu de la sortie.

    Quand je m’en ouvre à Saint-Lazare, celui-ci éclate de rire :

    – Cot ! Cot ! Cot ! Il n’y a rien à craindre. Car je vais déclencher mon prochain piège mortel, qui va se répandre dans tout le labyrinthe et face auquel nul ne peut rien. Tchip !

Hâte de voir, que je fais en me resservant un verre de caco-calo. Histoire qu’il passe mieux, j’émets un rot sonore, qui fait sourire Saint-Lazare avant qu’il n’éructe à son tour, beaucoup plus bruyamment.

    Nous rions tous les deux et nous voilà vite en concours du plus beau rot. Ah, les plaisirs simples entre hommes ! Ou plutôt entre homme et homme-poulet.

    Mais quand une alarme sonne, nous reprenons de suite notre sérieux.

    – Qu’est-ce qui se passe ? que je demande.

    – Aïe. La femme et le nexu sont dangereusement proches de la sortie. Il est grand temps d’activer le prochain piège.

    J’espère qu’il est bien, son piège, parce ça m’embêterait beaucoup qu’ils parviennent à me mettre la main dessus. Plus ce sera difficile pour eux, plus je le sentirai passer s’ils m’attrapent.

    Saint-Lazare appuie sur un nouveau bouton et de la fumée commence à envahir le labyrinthe via le système de climatisation.

    – Gaz mortel ? que je demande, un peu choqué quand même de le voir employer un moyen aussi radical.

    Car oui, je suis un être humain sensible, au cas où on l’oublierait.

    – Exactement, Nomis ! Seule la femme et le nexu ont une chance de s’en sortir vu qu’ils sont proches de la sortie, mais pour les autres, en revanche, tout est perdu, tchip…

    Je frissonne en entendant ces paroles définitives, et aussi parce qu’il a tamisé l’éclairage et repris sa lampe pour s’éclairer le visage par en-dessous : ça fait toujours autant flipper.

    À cause de la fumée, on ne voit plus grand-chose du labyrinthe. Mais sur le diagramme, on voit les agents avancer laborieusement, sous forme de petits points informatiques verts.

    Nous reste le son, car après quelques toussotements, ce sont des rires, de plus en plus tonitruants, qui s’élèvent des haut-parleurs.

    – Votre gaz mortel les fait mourir de rire ? C’est plus sympa que s’ils mouraient dans d’atroces souffrances, en tout cas. Bravo à vous.

    – Mais… non. C’est censé être un vrai gaz mortel qui fait fondre tout l’intérieur du corps. Je ne comprends pas, tchip.

    – Ça ressemble plus à un gaz hilarant, que j’insiste.

    – Ah zut, tout s’explique, alors ! Pour rigoler, j’ai fait respirer du gaz hilarant à un de mes serviteurs l’autre jour, et non seulement il n’a pas rigolé mais il est mort après une longue agonie, des boutons partout et du sang qui sortait des yeux, des oreilles, du nez et de la bouche.

    – Alouette. Euh… amen, voulais-je dire.

    – Se pourrait-il que j’ai inversé par inadvertance les deux gaz ?

    – Ce serait ballot.

    – Ça veut surtout dire qu’ils ne risquent pas de mourir, et que la femme et le nexu vont réussir à sortir vivants du labyrinthe, tchip !

    – Quoi ? Mais alors je suis en danger !

    – Mais non. Il y a plein d’autres pièges !

    Sur les écrans, le gaz commence à se dissiper mais il n’en reste pas moins efficace : Zavid avance tout en riant aux éclats, ce que je trouve totalement contre-nature tant c’est aux antipodes de son caractère habituel. Je sens que sa haine envers moi va atteindre un nouveau palier pour avoir osé la faire rire. Même si c’est pas ma faute, je ne me fais pas d’illusions : ce sera encore pour ma pomme.

    Quoiqu’une autre pensée me vient alors. Et si Zavid avait la tare – parmi toutes les autres dont elle est affligée – de ne pas savoir rire ? Peut-être qu’elle me remerciera de lui avoir ouvert de nouveaux horizons ?

    J’ai vite la réponse quand elle pose le pas hors du labyrinthe et qu’elle dit rageusement à la première caméra venue :

    – La prochaine et dernière fois de ma vie que je rirai, Nomis, ce sera quand j’appuierai sur la détente de mon fusil-blaster mitrailleur enfoncé dans ta bouche jusqu’à la gorge !

    J’ai envie de pleurer. Pourquoi tant de haine ?

    – J’ai trouvé la sortie, les gars, qu’elle reprend à l’intention de Hoyddings et de ses hommes, pliés de rire loin de là. Suivez-moi les traces de Kiki, ses pattes sont pleines du sang de l’hydre, ça fait une piste facile à suivre.

    – Elle est aussi vindicative qu’efficace, hein ? me fait Saint-Lazare en me donnant un coup de coude complice.

    – Trop. Y’a moyen de l’arrêter ? Parce que bon, elle commence à m’inquiéter, là. Surtout qu’ils vont tous sortir du labyrinthe dans peu de temps.

    – Aucune inquiétude, mon cher Nomis, tchip. J’espère qu’ils ont tous une bonne ouïe, parce qu’ils vont vite le regretter ! Cot ! Cot ! Cot !