XCIV

 

    C’est quand même dommage. Depuis le temps que je suis en fuite, depuis le temps que j’ai dû commencer à courir pour échapper aux multiples dangers que me menacent, je pensais pourtant avoir développé un physique d’athlète.

    Tant pis.

 

    Je manque de percuter Saint-Lazare quand celui-ci s’arrête brusquement en disant :

    – Tchipminus, tout le monde descend, on y est !

    J’essuie ma transpiration, quand même étonné de voir que ça a l’air de plus couler que quand je me trouve sous une violente averse, ou que je prends une douche, et je tente laborieusement, pour ne pas dire en vain, de reprendre mon souffle.

    Je m’aperçois qu’on est au bout d’un couloir, face à une baie vitrée. Derrière, rien d’autre qu’un stupide paysage lointain, vu que nous sommes dans les niveaux supérieurs de la forteresse.

    – On… est… où ? que je demande, m’attendant à un énième tour de passe-passe de génie de la part de Saint-Lazare.

    – C’est par ici qu’on accède à mon hangar à vaisseau personnel.

    – Mais… y’a rien derrière la baie.

    – Oui, tchip ! s’exclame-t-il en battant des ailes, tout émoustillé.

    Il sort une clé de ses plumes et ouvre la baie vitrée. Brrrrr, fait pas chaud à cette altitude.

    Il enjambe le parapet et me dit :

    – En fait, il n’y a aucun accès direct au hangar. Aucun couloir, aucune porte n’y mène. Le hangar est masqué par une image holographique d’un pan de mur de la forteresse, à l’étage en dessous. Malin, hein ?

    – Oui, mais s’il n’y a pas d’accès, comment on y accède, justement ?

    – C’est là qu’entre en jeu mon génial génie. Pour atteindre le hangar, tchip, il faut voler, me répond-il, tout joyeux et en déployant ses ailes.

    – Les poules ne volent pas, que je lui fais remarquer.

    – Certes, mais l’Homo Volatilus Saint-Lazarius, à savoir moi-même, en est capable !

    Décidément, ce type est incroyablement épatant ! Il a réponse à tout ! Ce qui tombe bien car j’ai une autre question pour lui :

    – Et moi, je fais comment ?

    – …

    – Ah, je sais ! Vous me portez dans les airs jusque-là ! C’est ça, j’ai bon ?

    – Et bien… pas tout à fait, non. En fait, quand je me suis auto-opéré en Homo Volatilus Saint-Lazarius, je n’avais pas prévu l’option « porter des charges lourdes » : après tout, il y a des esclaves, des serviteurs et des droïdes pour s’acquitter de ce genre de tâche ingrate. Du coup, je doute fort être assez fort pour vous soulever du sol. En plus, j’avoue avoir mal au dos : je suis sous morphine, je vous raconte même pas, tchip ! Et puis j’ai oublié ma ceinture dorsale.

    – Mais… et du coup, comment je fais ?

    – Et bien du coup, c’est l’heure des adieux déchirants entre nous, mon cher ami, tchip, dit-il en s’envolant par la baie.

    Je reste scotché, comme un con que je ne serai pourtant jamais parce que je suis moi, quand même.

    Saint-Lazare amorce une courbe gracieuse, revient vers moi et me dit :

    – Sachez que vous occuperez toujours une place à part dans mon cœur, mon ami, tchip. Je chérirai à jamais votre mémoire.

    Et là il s’envole vers l’étage en-dessous.

 

    C’est vachement émouvant, ce qu’il m’a dit, quand même. Et je suis à peu près certain d’avoir vu des larmes perler au coin de ses yeux avant qu’il ne les détourne (les yeux, pas les larmes. Enfin si, les deux, mais… bon, je me comprends, et ça c’est déjà pas mal).

 

    Quand je repense à ma situation, par contre, je trouve que c’est dommage. jusqu’au bout, j’ai espéré qu’il y aurait toujours une solution pour que je m’en sorte mais là, je crains que ce ne soit la fin pour moi.

    Hum…

    Et puis non, pas question ! que je me corrige. Pas d’auto-apitoiement, parce que je suis moi, que je le vaux bien et que je m’en sors toujours, qu’on se le dise ! Toujours !

    Alors je prends mon courage à deux mains et j’enjambe le parapet de la baie. Je ne peux peut-être pas voler, par contre je devrais pouvoir tenter d’escalader la façade jusqu’à l’étage en dessous, où se trouve le fameux hangar de Saint-Lazare. Après tout, ce type de varappe est aisé : la preuve, c’est aussi facile que de marcher, pour ne pas dire de respirer, dans tous les holo-films ou holo-feuilletons dans lesquels les héros se retrouvent dans cette position. Je ne vois donc vraiment pas pourquoi je ne réussirai pas !

    Me voilà à l’extérieur, bien agrippé, et je m’aperçois que je n’ai même pas peur. Je m’épate moi-même. Bon, il n’y a plus qu’à trouver des prises et descendre tranquillement.

 

    Je regarde vers le bas histoire de repérer des endroits où poser les pieds… et je ne vois qu’un vide béant, qui semble m’appeler et dans lequel j’ai déjà l’impression de m’enfoncer, de me perdre.

    Me voilà tétanisé. Et en plus j’ai vachement mal aux mains, bizarre. Je les regarde et m’aperçois qu’elles sont blanches de chez blanches, tellement accrochées au chambranle de la baie que je ne suis même pas certain d’être capable de les enlever de là. On dirait presque qu’il y a eu fusion.

 

    Simultanément, j’ai super mal aux bras et aux jambes, faut dire qu’ils tremblent tellement que j’ai d’abord le sentiment qu’il y a un tremblement de terre, mais finalement, non : c’est juste moi. J’ai aussi l’impression d’être à sept mille mètres de hauteur (au moins), parce que l’air n’a plus l’air (ah ! ah ! ah !) de vouloir se promener dans mes poumons. C’est peut-être lié à mon cœur, qui semble monopoliser toute son énergie à cogner comme un sourd. Pire, comme deux sourds.

    J’essaie de reprendre le contrôle, exhortant mon corps à bouger afin de rejoindre Saint-Lazare. Malheureusement, rien n’y fait, au contraire : c’est comme s’il y avait quelqu’un d’autre dans mon corps, en ce deuxième type essaye d’imposer une seule et unique pensée, qui tourne en boucle dans ma tête : retourne dans le couloir ! Retourne dans le couloir ! Retourne dans le couloir !

    Je jette un dernier coup d’œil vers le bas, triste comme jamais car j’ai compris que je ne parviendrai pas à l’étage secret en dessous. J’entends le bruit caractéristique d’un moteur de vaisseau qui se met en route. Sans nul doute Saint-Lazare, prêt à décoller. Sans moi. Snif.

    Mon estomac se met à son tour à se rebeller. Je n’arrive pas à me retenir : je régurgite tout ce que j’ai avalé avec Saint-Lazare, boissons comme pop-corn, et j’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais tellement il semble y en avoir !

 

    Le vaisseau de Saint-Lazare sort du bâtiment holographique à ce moment, et je vois le fruit de mes régurgitations s’écraser sur le pare-brise de son cockpit élancé. Aïe, ça c’est tellement bien explosé dessus que ça recouvre tout l’avant.  J’espère que Saint-Lazare sait naviguer avec les instruments parce que là, à vue, ça va être plus que chaud.

 

    Il dévisse violemment, fait une embardée et explose quand il s’écrase à un étage inférieur.

    Oups.