Chapitre IX : les mages Latcherine

Quand ils rallièrent Drisaelia avec leurs trois frégates remorquées chacune par trois navires pirates, ce fut du pur délire : Minos et ses lieutenants se retrouvèrent portés en triomphe, et une gigantesque beuverie fut improvisée. Mais il se moquait éperdument de tout ce tralala et n’avait qu’une hâte, rentrer chez lui. Minos n’avait pas du tout la tête à faire la fête, il avait l’estomac noué à l’idée du nombre d’hommes qu’il avait perdu lors des batailles récentes. Il pensait beaucoup à Garolddé. Il se força néanmoins à faire bonne figure le plus longtemps possible.
Il fut sauvé par Plaevoo, qui arriva de sombre humeur, et prétexta à ses camarades de banquet avoir des choses importantes à voir avec lui. Le soulagement qui put se lire sur le visage de Minos disparut à la première phrase que lui dit Plaevoo d’un ton glacial.
– Je suppose que tu es fier de toi, Wintrop ?
– On a fait du bon boulot, lâcha l’interpelé d’un air détaché tout en haussant les épaules, alerté par la froideur de son interlocuteur. Il y a un problème, Plaevoo ?
– A cause de toi, l’escalade de la violence sur la mer atteint un nouveau sommet. Même si je pense que c’était inéluctable. Mais les frégates, bon sang, Wintrop ! A quoi pensais-tu en les ramenant ici ? Tu comptes les garder ?
– Pourquoi pas ? A priori, ce sont de beaux navires, si on est assez malin pour les garder.
– Bin voyons ! Tu espères vraiment que tous les autres chefs pirates, Jagtroll et moi en tête, allons te les laisser sans dire un mot ?
– Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Minos en fronçant les sourcils.
– C’est évident, non ? Si tu gardes ces trois frégates pour toi tout seul, tu vas faire beaucoup de jaloux, et une guerre pourrait bien éclater au sein même de notre communauté, pour des questions évidentes de prestige et de puissance.
– Franchement, je n’avais pas pensé à ça. Et de toute manière, je n’ai jamais eu l’intention de garder les frégates pour moi tout seul : tu te rends compte du nombre de marins qu’il faut pour les manœuvrer ? Je ne suis même pas certain de pouvoir en diriger une même en y affectant l’intégralité de mes hommes !
– En tout cas, je te le dis, ça pourrait faire du vilain. Il faut convoquer le Conseil des pirates le plus tôt possible afin de définir une position commune. Heureusement que Jagtroll est présent actuellement, ça va faciliter les choses. Demain matin à la première heure, ça te va ?
– Très bien, je fais passer le mot aux chefs que je croise.
Ils se séparèrent sur ces paroles, et Minos retourna auprès des banqueteurs. Il avait encore moins envie qu’avant de faire la fête mais il avait au préalable remarqué quelques petits chefs qui devaient être mis au courant de la tenue de la réunion. En s’acquittant de cette tache, il put constater que Plaevoo risquait bien d’avoir raison : certains le regardaient désormais d’un air méfiant, qui s’adoucit un peu quand il leur parla de la réunion du lendemain.
Quand il rentra, escorté par Parnos qui, malgré la liesse générale, ne l’avait pas perdu de vue une seconde, il était préoccupé. Il commençait à peine à se rendre compte qu’avec son statut, qui ne cessait d’aller en s’améliorant, des responsabilités nouvelles apparaissaient avec. Il devait prendre garde à ses actes, car les conséquences qu’ils engendraient pouvaient avoir des incidences sur la vie de beaucoup de monde autour de lui. La mort de Garolddé en avait la première preuve, aussi concrète que douloureuse.
Il était harassé de fatigue quand ils arrivèrent au village, mais il prit tout de même la peine de s’arrêter voir Lonia, la sœur de Garolddé. Même si elle devait être au courant de ce qui lui était arrivé, Minos se sentit le devoir d’aller se présenter face à elle.
Il frappa à la lourde porte de chêne de la petite maison en pierre qu’elle habitait avec son mari, un marin du nom d’Iliander, qui ne faisait pas partie de leur bande. Iliander ouvrit la porte, l’œil sombre.
– Wintrop, Parn, fit-il en les saluant brièvement de la tête. Se tournant à l’intérieur, il appela doucement.
– Lonia, Wintrop et Parn sont là.
Elle s’approcha, d’une démarche hésitante. Elle avait les mêmes longs cheveux ondulés que son frère, mais son caractère d’ordinaire aussi rieur que celui de Garolddé avait laissé place à un masque de pâleur et de tristesse. Elle paraissait décomposée.
Elle prit Minos dans ses bras en murmurant :
– Telmas nous a dit.
– Je…je suis tellement désolé, Lonia, bredouilla Minos, plus ému qu’il ne l’aurait cru possible. Je ne sais pas quoi dire…
– Alors ne dis rien. Souvenons-nous de mon frère et louons ce qu’il était.
Au bout d’un long moment, elle le lâcha et esquissa un bref sourire.
– Bonsoir, Wintrop, bonsoir Parn, dit-elle en reculant dans la maison.
Iliander referma la porte derrière eux quand ils s’en furent. Minos ne parvint pas à trouver le sommeil cette nuit là.

Dans le port de Drisaelia existait un palais d’une taille respectable. La légende voulait que Judogin le Grand, un célèbre pirate qui avait vécu trois siècles plus tôt, l’avait fait bâtir au firmament de sa gloire, comme pour rappeler à tous que lui aussi était un souverain à sa manière.
Après sa mort, des pirates s’entre-tuèrent pour en prendre le contrôle, pour asseoir leur souveraineté. Finalement, pour mettre fin aux tueries, les chefs pirates s’y réunirent et décidèrent que nul ne pourrait revendiquer le palais. Il appartiendrait à tout le monde et à personne, et des biens communs pourraient y être stockés. C’est ainsi qu’il devint une vaste réserve et que sa grande salle servit aux réunions du Conseil des pirates, inauguré par ces négociations.
Trois cent ans plus tard, la fonction du palais n’avait pas variée, et une quarantaine de chefs se pressaient ce matin-là dans la grande salle. De nouvelles négociations allaient avoir lieu : que faire des frégates capturées par Wintrop ? Devaient-elles être confiées à de simples chefs ou, à l’instar du palais, devaient-elles être considérées comme l’apanage de tous ?
Une chose était certaine : personne ne déniait à Wintrop le droit de garder l’une des frégates. Après tout, sans lui, ils n’en auraient aucune. Mais les deux autres chefs les plus puissants, Plaevoo et Jagtroll, exigèrent de récupérer les deux autres. A la tête d’une frégate, Wintrop serait incontestablement le plus puissant des pirates, et les autres devaient donc recevoir à leur tour quelque chose pour contrebalancer son nouveau pouvoir.
Ce à quoi tous les petits chefs s’insurgèrent, argumentant qu’alors, ils seraient trois chefs à être plus puissants que les autres, à qui il resterait plus que des miettes. Mais ces mêmes petits chefs avaient également conscience que si les frégates étaient mises au service de la communauté pirate, plusieurs bandes devraient s’allier pour les diriger, vu le nombre élevé de membres d’équipage requis pour les manœuvrer, ce qui engendrerait de nouvelles tensions. Par exemple, si cinq bandes s’alliaient pour lancer une expédition avec une frégate, comment choisir parmi les cinq chefs le commandant du navire ?
Au prix de débats houleux qui durèrent jusqu’à la nuit tombée, un compromis finit par se dégager. Wintrop aurait sa frégate, mais également Plaevoo et Jagtroll, qui étaient les seuls chefs à posséder suffisamment d’hommes pour diriger les frégates. En compensation, ils donnaient aux autres chefs de bande tous leurs petits navires, dont le gabarit et le tonnage se rapprochaient de ceux de la Flèche des Mers. Minos refusa d’abandonner cette dernière, mais promit de livrer son navire en cours de construction.
Sur l’insistance de Minos, il fut en outre décrété que désormais, chaque bande qui capturerait un navire, quelle que soit son importance, en serait le seul maître et déciderait seul de son sort. Ainsi se voyait réglé le problème des plus gros navires capturés, pomme de discorde éventuelle.

Pendant les trois mois suivants, les frégates furent préparées, équipées de nouvelles voiles, et surtout des centaines d’hommes furent formés à leur maniement. Minos avait baptisé la sienne le Valieri, et avait confié à Telmas la responsabilité des hommes d’équipage ainsi que leur rôle. Telmas avait tenté de lui inculquer le nom des multiples voiles de la frégate, mais il n’avait absolument rien retenu, avant de décider qu’il n’en avait nul besoin, du moment que Telmas ou un autre était capable de relayer ses ordres. Il ne se sentit jamais capable de comprendre l’utilité et le fonctionnement des beaupré, grand vergue, artimon et des dizaines d’autres noms barbares dont Telmas leur rabattait les oreilles.
A la fin de ces trois mois, Idabola, femme de Tertté et sœur de Vilinder, accoucha d’un minuscule enfant qui suscita des inquiétudes tellement il paraissait frêle. L’enfant fut nommé Garolddé et les parents, sacrifiant à une coutume aiger, lui donnèrent un parrain et une marraine. Cette coutume allait de pair avec la mentalité guerrière des Aiger : ils menaient des vies si violentes qu’il préféraient prévoir des parents de substitution, au cas où les parents biologiques mouraient prématurément. Tertté et Idabola, bien que ni l’un ni l’autre ne fut Aiger, trouvaient que cette coutume était particulièrement bien indiquée pour qui menait la vie de pirate. Wintrop le Rusé fut le parrain, et Lonia la marraine.

Une fois que sa bande eut la frégate bien en main, Minos annonça ses intentions : échaudé par le coût en vies de leurs derniers exploits, il décida de laisser un peu de côté les pillages et batailles. Ils allaient se lancer dans une expédition de tout repos : faire du commerce !
Ses hommes furent abasourdis de l’entendre, et il s’en réjouit intérieurement : il adorait décidément prendre des directions où personne ne l’attendait. Il envoya tous les non-combattants de sa bande pêcher dans les eaux dangereuses mais poissonneuses de Drisaelia, et fit saler et mettre en tonneaux le plus de poisson possible. Il avait l’intention de faire route vers l’Uvnas, le pays des mines, où il espérait échanger son poisson contre des armes et des armures.
Il avait envoyé Carolas et Parnos en éclaireurs, afin de nouer des contacts sur place : il n’était évidemment pas question de négocier avec les autorités locales, mais il existait des contrebandiers que seul le profit intéressait. C’était par leur intermédiaire qu’il comptait passer pour parvenir à ses fins.
Minos était inquiet en envoyant ses deux lieutenants accomplir cette mission : et s’il ne les revoyait jamais ? De temps à autre, il repensait au sort de Garolddé, et avait peur que sa mort n’en entraîne d’autres.
Tout se passa néanmoins bien pour eux : ils n’eurent aucun mal à trouver des interlocuteurs sur place, très intéressés par leurs projets, et revinrent en informer Minos, un mois après être partis.

Telmas était inquiet : l’hiver arrivait à grands pas, et les mers risquaient de se déchaîner dans les semaines qui allaient suivre. Il tenta en vain de dissuader Minos de lancer une expédition en cette saison, mais celui-ci fut inflexible. Au contraire, il estima que rien ne valait un périple dans de mauvaises conditions pour tester les capacités du navire et des hommes.
Ils partirent donc par un matin glacial de décembre, accompagnés par quelques flocons de neige qui tombaient paresseusement dans la grisaille. Il y avait deux cent hommes à bord : Minos avait du se résoudre à recruter de nouveaux membres d’équipage, malgré son désir de garder un nombre resserré d’hommes.
Quand ils appareillèrent, les quais du port principal de Drisaelia étaient bondés : la moitié des habitants de l’île, au moins, étaient venus braver le froid pour leur souhaiter bon voyage. Ils étaient tous très excités. Wintrop le Rusé retournait en mer, qu’allait-il bien pouvoir lui arriver cette fois-ci ?
Reviendrait-il avec un dragon en laisse ? (« ça n’existe pas, arrêtez vos délires », dut-il bougonner plus d’une fois). Allait-il capturer un roi pour extorquer une rançon faramineuse à son peuple ? (« bin voyons ! Vous êtes stupides où quoi ? Je serai plus malin de le tuer et de prendre sa place ! »). Peut-être allait-il même retrouver la flotte perdue de Serpali, dont on disait qu’elle hantait les mers depuis plus de six cent cinquante ans, après avoir été maudit par Akeydana elle-même, la déesse tutélaire des Seitrans ? (« non, non, en fait, je vais tout simplement trouver Akeydana elle-même et l’épouser, tas de crétins ! »).
Ce fut pour lui un immense soulagement de reprendre la mer : être adulé comme il avait tendance à l’être de plus en plus ces derniers temps le mettait mal à l’aise. Il n’était qu’un homme comme les autres, un peu plus fou et un peu plus chanceux, peut-être, mais c’était tout. Mais ces imbéciles de pirates avaient du mal à se rentrer cela dans le crâne, sauf ses hommes, qui se contentaient de l’admirer en tant que chef, mais sans servilité, car ils avaient compris depuis longtemps que Minos ne jouait pas un rôle devant eux, qu’il restait naturel. Eux n’adulaient pas un mythe, mais se contentaient de respecter un homme.
LozaTing Etral, qui parlait désormais couramment le seitran, en avait retiré une assurance toute nouvelle, après avoir longtemps affiché un profil bas. Il maniait même désormais un humour noir et féroce et ne manquait pas une occasion de tourner cette adulation en dérision, s’attirant les foudres de beaucoup de pirates mais faisant souvent rire Minos. Le petit Drotite s’était parfaitement intégré à sa nouvelle vie : il avait gagné le surnom de « serpent », du fait de sa souplesse et de la rapidité avec laquelle il maniait ses dagues uzaï, mais ce surnom le faisait grimacer car lui rappelait trop un autre serpent qui avait longtemps terrorisé son peuple.

Les débuts de la frégate furent laborieux : faire des essais aux alentours de Drisaelia était une chose, mais naviguer en pleine mer en était une autre. Avec la mer souvent démontée, il n’était pas rare de voir certains membres de l’équipage vomir tripes et boyaux par-dessus bord, Parnos et Kraeg le plus souvent. L’enthousiasme de l’équipage en fut vite douché, au grand plaisir de Minos : il avait en effet redouté que ses hommes soient trop sûrs d’eux et qu’ils se croient invincibles. Ils commençaient enfin à redescendre sur terre.
Ils n’étaient plus qu’à trois jours des côtes de l’Uvnas quand ils essuyèrent une violente tempête, de nuit : des voiles se déchirèrent et l’un des trois mâts de la frégate se cassa par le milieu. Ils luttèrent pied à pied pendant deux jours sans discontinuer, se demandant si leur dernière heure n’avait pas sonnée. De fait, quinze marins furent portés disparus. Totalement aveugles, ils ne savaient ni où ils étaient, ni où ils allaient. Même Telmas avait avoué son impuissance à les guider et à les sortir de cet enfer.
Finalement, en pleine nuit, une énorme vague souleva la frégate, ainsi que l’estomac des deux cent hommes, et l’envoya s’empaler sur des récifs. Cette fois, tous crurent que c’était la fin quand ils entendirent la coque se rompre sous le choc, mais ils eurent de la chance dans leur malheur. La frégate resta immobile une fois plantée. Elle ne bougea plus malgré la force des vents.
C’était tout le côté droit du navire qui était déchiqueté, vers l’arrière : pas moins de sept pitons rocheux l’avaient transpercé, et étaient parfaitement visibles dans la cale. Heureusement, peu d’eau embarqua, mais Telmas annonça d’un ton encore plus sombre que d’habitude que c’était la fin du voyage pour la frégate : jamais ils ne pourraient la sortir de là, et les dégâts étaient si mal placés qu’il serait impossible de réparer, sauf à se retrouver en cale sèche.
Minos était blême : tout le monde attendait de grands exploits de sa part, et voilà qu’il perdait son nouveau navire à sa première sortie en mer ! Comment allaient-ils bien pouvoir rallier Drisaelia ? Et qu’allait-il bien pouvoir faire de ses hommes, maintenant qu’il ne possédait plus que la Flèche des Mers ? Autant l’adulation dont il était l’objet lui tapait sur les nerfs, autant il se rendait désormais compte qu’il venait de tomber brutalement de son piédestal, et que sa crédibilité et sa bande risquaient de ne pas survivre à une telle chute.



La tempête se calma cette nuit-là, et l’équipage put enfin goûter un peu de repos. Minos se tourna et se retourna des heures dans sa couchette avant de sombrer enfin dans un sommeil très agité, mais qui ne dura pas longtemps.
Il se redressa brusquement sur sa couchette, le cœur battant à tout rompre : il se passait quelque chose, il en avait l’intuition. Il fut surpris de constater qu’il était plongé dans le noir le plus total et qu’il n’entendait pas un bruit : pas de vagues se brisant sur la frégate, pas de vent, pas de grincement du navire, pas même les habituels ronflements sonores de Parnos.
Soudain, il vit apparaître deux yeux, entièrement rouges, qui le fixaient d’un regard impénétrable. Il n’eut pas le temps de s’en étonner qu’il entendit une voix douce parler directement dans sa tête, et qui lui susurra de s’endormir. Il sentit ses paupières se fermer et sa tête dodeliner ; oui, il avait besoin de sommeil, d’énormément de sommeil, il fallait qu’il restaure ses forces, il en avait grand besoin. Mais du fond de son esprit s’éleva alors une autre voix, d’abord toute petite, mais dont les paroles grandirent en puissance et qui lui disait : « Non, Minos, ne t’endors pas, surtout pas ! C’est un piège, tu es en danger, bon sang ! ».
Comme il avait par nature plus l’habitude d’écouter les braillards que les gens qui parlaient d’une voix calme et sereine, il écouta le braillard, se surprenant au passage à lui trouver une grande ressemblance de ton avec sa propre voix, et il se força à ouvrir les yeux et à redresser la tête.
Les yeux rouges, qui n’avaient pas cessé de le fixer, s’écarquillèrent de stupeur, et de nouvelles paroles douces surgirent dans son esprit : « Surprenant. Mais pas gênant. »
Minos vit alors apparaître deux autres paires d’yeux rouges, et cette fois-ci, il ne put résister à la triple litanie qui retentit dans sa tête en lui ordonnant de se rendormir. Comme un pantin dont on avait lâché les fils, il s’écroula dans sa couchette et tomba dans un sommeil sans rêve, froid comme la mort.

Parnos ouvrit les yeux avant l’aube. Il était épuisé et se sentait encore très malade. Il haïssait la mer et les maux qu’elle occasionnait ! Il se redressa lourdement, le cœur au bord des lèvres. Ils étaient peut-être échoués, mais au moins cette maudite coquille de noix ne bougeait-elle plus, ou du moins pas suffisamment pour la décrocher de son perchoir !
Il jeta un coup d’œil à la couchette de Minos et constata son absence. Evidemment, ce jeune imbécile n’était jamais malade en mer, lui ! Sale gosse ! Il se résolut à se lever et à le rejoindre.
Sur le pont, il croisa quelques hommes. Lommé qu’ils avaient de sales têtes ! Mais Parnos se doutait que la sienne devait être pareille. Quand ils se mirent au garde-à-vous en lui donnant du « général Parn », il leva les yeux au ciel et leur ordonna de cesser de faire les pitres. Il prit une bonne rasade de Remonte Tripes, pour éviter de sentir son estomac se promener partout à l’intérieur de son corps. Il grogna de satisfaction quand le liquide franchit sa gorge. Oh oui, il n’y avait pas de doute : il avait bien un estomac et maintenant il s’était remis en place.
– Où est Wintrop ? S’enquit-il auprès des sentinelles.
– Il n’est pas encore monté, général.
– Comment ça, pas encore monté ? Il n’est plus dans sa couchette !
– Il est peut-être aller voir les dégâts dans la cale ? Suggéra l’un des hommes.
– Impossible. Il n’y a qu’une seule porte à notre cabine et elle nous amène directement ici. Vous l’avez forcément vu, sauf si vous avez quitté votre poste ou vous êtes endormis !
Ils parurent scandalisés par un tel soupçon, et Parnos ne vit rien d’autre que de la sincérité dans leurs dénégations. Fronçant les sourcils et sentant un mauvais pressentiment l’envahir, il redescendit quatre à quatre le petit escalier qui menait à leur cabine. Vu sa taille minuscule, il n’eut besoin que de deux minutes pour se rendre compte que son jeune maître n’y était décidément pas. Son mauvais pressentiment gonfla dans sa poitrine : il ressentit un il ne savait quoi qui remontait de son passé lointain, depuis… depuis Agamar ?
Il sortit de la cabine en courant et ne ralentit pas en remontant l’escalier. Agamar ? Arsanné ! Il n’avait pas pensé à ce mage fou depuis des années : pourquoi s’imposait-il soudain à son esprit ? Il était mort de nombreuses années auparavant, de la main du père de Minos. D’ailleurs, ce dernier n’était même pas encore né, ces événements avaient eu lieu juste avant la naissance de son frère aîné.
Arrivé sur le pont, il reprit son calme. Magie ou sorcellerie, telle était l’explication à son malaise, il en eut soudain la certitude. Il beugla :
– Alerte ! Tout le monde en tenue de combat ! Les officiers au rapport sur le pont !
Les quelques marins présents coururent vers différentes parties du navire pour mettre tout le monde sur le qui-vive. Pendant le remue-ménage provoqué par ses ordres, Parnos scruta attentivement tout ce qui l’entourait, cherchant quelque chose, un il ne savait quoi, qu’il ne trouva pas. Il repéra une bande de terre à quelque distance de la frégate : une île ? L’Uvnas ? Peu importait : son instinct lui souffla qu’il trouverait des réponses là-bas.
Quand l’équipage au grand complet fut rassemblé sur le pont, il ordonna une fouille systématique du navire, afin de retrouver Wintrop et de voir si quelqu’un d’autre, ou quelque chose d’autre, manquait à l’appel.
Ils ne trouvèrent aucune trace de leur chef.
– Je dois te parler, Parn, lui glissa soudain Carolas à voix basse en le tirant à l’écart.
Parnos acquiesça et ne montra pas la surprise qu’il ressentit : l’Aiger était un excellent séide mais il ne parlait pas beaucoup. Si Telmas était discret, Carolas, pour sa part, était mystérieux.
Quand ils furent seuls à la poupe, l’Aiger reprit la parole :
– Il y a de la magie à l’œuvre. Ne me demande pas comment que je le sais, mais je suis certain de ce que j’avance.
Parnos le regarda longtemps sans piper mot. Carolas ne baissa pas les yeux.
Finalement, Parnos eut un petit sourire en coin et répondit :
– Maintenant, tout s’explique.
– Pardon ?
Parnos tendit la main et posa son index sous la clavicule gauche de Carolas.
– Il y a quelque chose ici qui t’as prévenu, n’est-ce pas ?
Les yeux de Carolas s’écarquillèrent de stupeur. Il bredouilla :
– Co…comment le sais-tu ?
– Toi et Telmas avez semé quelques indices, suffisants pour que quelqu’un qui sait lire les signes comprenne certaines choses.
– Que veux-tu dire ?
– J’ai compris beaucoup de choses quand nous avons rencontré les Aiger déments sur la petite île du sud il y a quelques mois. Ce jour-là, tu as parlé une langue que pas plus de dix personnes dans tout Dilats ne sont censées connaître. J’ai alors su que tu étais quelqu’un de bien plus important que les autres ne l’imaginaient. Quand Telmas a lâché que vous étiez originaires du Brodenas, j’ai eu ma réponse. Tu es le sixième frère, n’est-ce pas ? A ce titre, tu possèdes sous ta clavicule un de ces tatouages ensorcelés qui détecte l’usage de la magie.
Il fallut un long moment avant que Carolas ne se recompose une attitude. Il finit par répliquer :
– Mais qui es-tu, par Raieuc, pour connaître toutes ces choses ?
– Un simple serviteur de famille. Mais disons que je parle le même langage secret que toi car j’en suis le dépositaire. Mon jeune maître le parle également mais il n’en connaît pas la signification. Il le saura quand il fera valoir ses droits.
– Quel genre de droits ?
– Oh, pas aussi importants que les tiens, bien sûr, mais il n’est pas non plus n’importe qui. Je ne pense pas me tromper en supposant que tu connais certaines familles des Marches de Lul, en particulier sur la frontière avec le Stelas ?
– Exact. Je ne les ai jamais rencontrées mais je connais leur rang.
– Mon jeune maître est Minos, fils du Lion du Nord. Et je suis son serviteur Parnos.
Carolas en resta bouche bée.
– Ça alors ! Je n’arrive pas y croire ! Enfin, je me doutais bien que vous étiez autre chose que ce que prétendiez, mais à ce point ! En tout cas, vous ne distillez pas les indices, tous les deux. Tout ce qui m’avait heurté les oreilles était le nom sous lequel tu nous a présenté ton jeune ami : « wintrop » veut dire « stupide » dans notre langue secrète, mais je suppose que tu le savais ?
– Bien sûr ! J’avais une dent contre lui ce jour-là, et jamais je n’aurais imaginé que le dernier des frères d’Arzas le Cruel était parmi nous ! Et puis ce nom lui va très bien par moments !
Tous deux se turent et se sourirent. Des liens nouveaux venaient de se créer entre eux, qui devaient rester secrets mais qui changeaient leur simple relation d’amitié en quelque chose de beaucoup plus profond. Ils rejoignirent les autres sans ajouter un mot.

– Qu’est-ce qui se passe, général ? Demanda l’un des hommes. Où est Wintrop ? Vous…vous croyez qu’il est tombé à la mer ?
– Non, aucune chance. Il n’est pas stupide à ce point-là. Nous allons devoir être très prudents. Tout me laisse penser que nous avons subi une attaque magique. Pourquoi il a été enlevé, je n’en sais rien, mais ce n’est pas ici que nous trouverons des réponses.
– Mais où, alors ? Demanda Vilinder.
– Là-bas, répondit Carolas en désignant la bande de terre.
– Comment lutte-t-on contre des mages ? Demanda Kraeg. Et d’ailleurs, comment eux même attaquent-ils ?
Parnos ne répondit rien et, à la surprise générale, ce fut un Carolas bien plus sûr de lui que d’habitude qui donna la réponse :
– Je connais leurs méthodes. Suivez-moi et tout devrait bien se passer.

Minos ouvrit les yeux. Il se sentit en pleine forme et était pleinement reposé. Sa bonne humeur dura dix secondes, le temps de se souvenir des derniers événements présents dans sa mémoire.
Aussitôt aux aguets, il examina son environnement. Il était allongé dans un vaste lit de bois rouge qui n’aurait pas déparé dans une résidence comtale. Les murs de la chambre étaient de pierres apparentes, et une impression de confort s’en dégageait : un tapis rouge vif s’étalait dans toute la pièce, et les draps comme les rideaux pendant de chaque côté de la fenêtre étaient du même ton. Un feu flambait paresseusement dans la petite cheminée qui lui faisait face.
Il se leva prudemment. Il était nu, mais constata en fronçant les sourcils que son corps n’avait jamais été aussi propre que depuis…peut-être jamais. Qui s’était donc amusé à le laver ? Qu’avait-il perdu d’autre, comme souvenirs ? Il avisa une robe de bure verte et bleue, posée sur un valet près du lit, ainsi qu’une ceinture et une paire de bottes. Il grogna en constatant qu’elles étaient à sa taille.
Une fois habillé, il ajouta à son costume une cape, qu’il avait trouvée sur le lit, à ses pieds. Cette dernière se fermait par une broche qui lui était presque familière : le motif compliqué qu’elle arborait ressemblait beaucoup à l’emblème du Delnas, le pays des mages, mais légèrement différent tout de même, d’une manière que Minos était incapable de préciser.
Il se dirigea vers la seule porte de la chambre et l’ouvrit doucement. Personne n’était en vue. Elle donnait sur une nouvelle pièce, semblable à la précédente, sauf qu’une table avec six chaises remplaçaient le lit. Là aussi, un feu flambait dans la cheminée.
Il n’entendit pas un bruit avant qu’une personne n’entre, en face de lui, et maudit sa stupidité. Il aurait du avoir la présence d’esprit de foncer jusque-là et de s’y poster en embuscade. Maintenant, il était trop tard. La jeune femme qui entra lui sourit et se dirigea vers la table. Elle y posa un large plateau rond débordant de nourriture. Elle avait des yeux noisettes et de longs cheveux châtains qui lui descendaient jusqu’au bas du dos. Elle était vêtue d’une longue robe blanche qui ne laissait voir que ses pieds nus.
Minos resta immobile. Elle lui dit simplement :
– Votre repas, seigneur Minos.
Puis elle sortit à reculons et referma la porte derrière elle.
Il sortit enfin de sa torpeur et, dédaignant le repas, marcha d’un pas décidé vers la porte par laquelle la jeune femme était arrivée. Elle ne s’ouvrit pas. Etrange, pensa-t-il. Je n’ai pourtant pas entendu le moindre cliquetis de clé dans la serrure. Une idée lui traversant la tête, il se retourna et alla jusqu’à celle qui menait à la chambre. Elle resta close elle aussi.
Grimaçant, il se rapprocha de la table, jetant un œil au plateau. Ô Lommé ! Tout ce qu’il aimait pour un petit déjeuner s’y trouvait : du lait, un pichet de bière, du pain noir et dur, du fromage de brebis, des œufs, du raisin et des crevettes !
Il s’attabla mais ne toucha pas à la nourriture, tourmenté par les paroles de la jeune femme : elle l’avait appelé « seigneur Minos ». Comment était-ce possible ? Comment savait-elle ? Et comment ces gens, quels qu’ils fussent, connaissaient son petit déjeuner préféré ? Il y avait de la magie là-dessous, et Minos n’aimait pas la magie.
Finalement, il soupira et se mit à manger : après tout, pourquoi ces gens prendraient-ils la peine de l’empoisonner puisqu’ils auraient pu depuis longtemps lui planter une dague dans le cœur ? Il n’en laissa pas une miette, et venait de finir son verre de lait quand la jeune femme entra à nouveau.
Elle s’approcha en souriant, et Minos ne put détacher son regard d’elle. Ô Lommé qu’elle était belle ! A un point tel que Minos en resta tétanisé et n’esquissa pas le moindre geste pendant qu’elle débarrassait le plateau et repartait. Il ferma les yeux et inspira profondément, et il put sentir le parfum d’herbe fraîchement coupée qui avait accompagné la jeune femme. Il resta ainsi, rêveur, pendant quelques minutes, avant d’ouvrir brusquement les yeux.
Qu’est-ce que je fous, bon sang ? Quel crétin ! Se morigéna-t-il. Secouant la tête et grognant, il repoussa sa chaise et marcha à nouveau vers la porte. Elle ne s’ouvrit pas plus que précédemment. D’accord, d’accord. Alors comme ça, ils espèrent me retenir ? Et puis quoi encore ? Ces crétins vont bien voir à qui ils ont affaire !
Minos recula pour prendre de l’élan, et se rua sur l’ouverture de toutes ses forces. Un instant plus tard, il grognait de douleur, assis devant ce maudit panneau de bois hermétique qui n’avait même pas vacillé. Par contre, son épaule lui faisait un mal de chien. Il se releva, furieux, et empoigna une chaise, qu’il abattit sur l’hermétique panneau de bois. La chaise lui resta entre les mains, ainsi que les cinq suivantes, avec lesquelles il tenta aussi sa chance.
Jusqu’au-boutiste, il se débarrassa des restes de la dernière chaise et voulut utiliser la table comme bélier. C’est au moment où il allait l’empoigner que l’objet de sa colère s’ouvrit.

Cette fois-ci, quid de la jeune femme : deux hommes entrèrent. L’un avait une quarantaine d’années, petit et au teint hâlé, cheveux noirs coupés courts : une impression de profondeur et de calme émanait de lui. L’autre, en revanche, avait la peau plus pâle et le crâne rasé, et l’air furieux. Tous deux arboraient le même type de longue robe blanche portée par la femme.
– Seigneur Minos, c’est un honneur de vous rencontrer, dit le premier homme en s’inclinant.
– Mon nom est Wintrop, et je ne suis pas enchanté de vous rencontrer. Vous allez me laisser passer ou dois-je me servir de votre tête comme bélier pour défoncer cette porte ?
– Les menaces ne sont pas d’actualité, seigneur Minos, dit-il poliment. Je vous en prie, asseyez-vous, que je vous explique la situation.
– M’asseoir ? Mais…
Minos avait dirigé son regard vers les débris des chaises, vaguement embarrassé, mais il constata avec stupéfaction qu’elles étaient en train de se reconstituer. Bientôt, les six furent comme neuves et lévitèrent jusqu’à leur places respectives autour de la table.
L’homme s’assit et lui désigna la chaise qui lui faisait face. De mauvais gré, Minos s’y laissa tomber.
– Alors, ces explications ? Aboya-t-il.
– Il est vrai que nous vous avons enlevé, mais il n’a jamais été dans nos intentions de vous brutaliser, d’aucune manière que ce soit. Dès que notre entretien sera terminé, si vous le désirez, vous pourrez rejoindre vos hommes. Sinon, vous pourrez rester à nos côtés prendre la place qui vous revient.
– J’en ai ras-le-bol des places qui me reviennent ! Toute ma vie j’ai entendu ce genre d’âneries, et aujourd’hui je m’en passe très bien ! La seule place qui me revient, c’est celle que je me fais moi-même ! Je n’ai besoin de personne pour me dire quoi faire ! Et maintenant, répondez à mes questions : qui êtes-vous ? Comment connaissez-vous mon nom ? Et de quelle place parlez-vous ?
– Comme vous vous en doutez, nous sommes des mages.
– Delnasiens ?
– Oui.
– Alors vous appartenez à l’une des cent huit écoles de magie du Delnas, et vous vivez ici, où que soit cet ici, en exil en attendant que la guerre prenne fin, c’est ça ?
– Pas tout à fait. Nous savons que notre pays d’origine est tombé entre les mains d’Isenn et que toutes les écoles ont du fuir face à lui, même les Magister, mais nous sommes en exil depuis bien plus longtemps. Notre « école », même si ce terme est impropre, existe depuis plus de sept cent ans : elle est née un peu après la mort de Verenos, loué soit son nom. Nous nous nommons les mages Latcherine.
– Vous êtes des renégats ! Des mages noirs, sans doute ?
– Absolument pas. Nous avons contesté la création des cent huit écoles. Il nous paraissait grave de les cloisonner ainsi : chaque école ayant sa spécialité et devant l’interdiction qui était faite d’en changer, nous ne pouvions plus espérer atteindre notre potentiel magique réel. La création des écoles nous a bridé et nous avons refusé de l’accepter !
– Nous n’aviez qu’à devenir Magister : leurs pouvoirs sont multidisciplinaires, si mes souvenirs sont bons ?
– Quand bien même ! Les Magister eux-mêmes n’ont pas accès à énormément de pouvoirs !
– De toute manière, quand on voit le cirque qu’ont provoqué les mages noirs, même quand Verenos était en vie, on ne peut que se féliciter de la création des écoles de magie, spécialisées et cloisonnées. D’ailleurs, elles ont été créées pour répondre à la multiplication des mages noirs ! Bon, j’ai compris qui vous êtes, maintenant. Deuxième question : comment savez-vous qui je suis ?
– J’ai sondé votre esprit.
– Hein ?
– J’ai sondé votre esprit, répéta le mage.
– J’ignorais que ce genre de pouvoir existait.
– En aucun cas dans les écoles du Delnas. Cela fait plus de sept cent ans que nous cherchons à parfaire notre art magique, et nous avons fait plus d’une découverte en chemin. Ce pouvoir en est une.
– D’accord. Mais pourquoi enlever un chef pirate ?
– Que vous soyez chef pirate n’a rien à voir dans votre enlèvement. Vous avez l’étincelle en vous.
– Qu’est-ce que c’est que ces âneries, encore ?
– C’est très sérieux. Au tout début de notre exil, nous avions dans nos rangs un petit-fils de Verenos. Il irradiait de lui quelque chose de spécial, ce que nous avons appelé, faute de mieux, « l’étincelle ». Nous nous sommes plus tard aperçu que tous les descendants de Verenos portaient cette étincelle, et seulement eux. Nous n’avons malheureusement jamais pu en déterminer le pourquoi. En tout cas, nous avons détecté cette étincelle dans la tempête et remonté jusqu’à vous. Vous êtes issu de la noble lignée de Verenos.
– Merci, je suis au courant. Et si vous voulez continuer avec vos histoires de nobles lignées, remontez encore plus loin dans le temps et vous verrez que je suis aussi un descendant d’Abras le Navigateur ! Et vous savez quoi ? Tout le monde s’en contrefiche ! Moi le premier !
– N’empêche que pour nous, qui avons décidé de revenir aux enseignements fondamentaux de Verenos, c’est important, même de manière symbolique. Nous avons reconnu en vous une âme sœur, possédant un potentiel de magie intéressant, que nous sommes prêts à vous aider à développer. C’est la seule et unique raison qui fait que vous êtes ici à discuter avec moi. Mais si cela ne vous intéresse pas, nous vous reconduirons à votre navire et vous pourrez reprendre votre route.
– Moi, avoir un potentiel de magie ? Voilà autre chose !
– Je vous assure que c’est vrai. Lors de votre enlèvement, le fait même que vous soyez parvenus à résister au sortilège qui devait vous endormir devrait vous en convaincre.
– Tout ça c’est bien beau, mais je n’aime pas la magie. Rien ne vaut une bonne lame pour fendre le crâne de mes adversaires.
– Jouer au barbare ne vous sied guère, monseigneur. Néanmoins, si vous ne voulez pas rejoindre notre communauté, peut-être accepteriez-vous tout de même d’apprendre quelques sortilèges ? Certains pourraient vous être très utiles pour vous défendre en cas d’attaque magique.
– Je ne sais pas ce que vous avez derrière la tête mais je suis certain que vous mentez. Je ne suis pas ici parce que descendant de Verenos.
– Détrompez-vous. Cette raison est vraie. Mais je dois avouer qu’elle n’est pas la seule.
– Et quelle est cette deuxième raison ?
– Je crains de ne pas pouvoir vous le divulguer. Je ne voudrais pas mettre en péril votre avenir.
– Ah, parce que vous connaissez mon avenir, en plus !
– Non, non, personne ne le peut. Mais certains érudits ont le pouvoir d’obtenir des impressions en observant quelqu’un. Toute notre communauté a eu une impression vous concernant, au moment où nous vous avons « détecté », et comme cette impression nous a plu, nous avons décidé de vous aider dans la mesure de nos moyens. Et nos moyens englobent l’intégralité de la magie.
Minos s’absorba dans ses pensées. Tout cela semblait trop tiré par les cheveux pour tenir la route. Depuis quand des gens offraient quelque chose, en toute gratuité, à d’autres gens qu’ils ne connaissaient même pas ? Minos s’était toujours méfié de l’altruisme, parce qu’il ne l’avait précisément jamais rencontré.
Malgré ses doutes, il ne pouvait s’empêcher de trouver intéressante cette proposition d’apprendre quelques « trucs ». Après tout, si cela pouvait lui être utile, pourquoi pas ? Quant à sa sortie sur le fait qu’il n’aimait pas la magie, elle était plus une tradition familiale que le fruit de ses propres réflexions. Ses parents et Parnos l’avaient toujours eu en horreur, pour des raisons qu’ils n’avaient jamais voulu expliciter. Et Minos avait toujours trouvé que c’était un comble de la part des descendants de Verenos de détester la magie, alors que leur vénérable ancêtre avait été en son temps le premier d’une longue lignée de mages-rois au Delnas, et considéré par beaucoup comme le plus grand mage de tous les temps.
Restaient plusieurs problèmes. Il était hors de question qu’il abandonne ses hommes, surtout dans la posture précaire dans laquelle ils étaient. D’ailleurs, il était hors de question qu’il les abandonne tout court. Non, décidément, il allait devoir refuser l’offre de ces mages. Le moment n’aurait pas pu être plus mal choisi pour faire défaut au monde des pirates.
– Désolé. Aussi alléchante soit votre proposition, je dois la refuser. Je me dois avant tout à mes hommes.
Lançant un regard noir à Minos, le second mage ouvrit enfin la bouche, et dit à son collègue :
– Je l’avais bien dit, Daran ! Nous aurions du choisir l’autre descendant de Verenos ! Il est plus âgé et sûrement plus sage, comme je l’ai longuement argumenté : lui nous aurait écouté. « L’impression » est peut-être moins forte sur lui mais elle existe néanmoins.
– De quel autre descendant parlez-vous ? Demanda Minos.
Son premier interlocuteur le scruta longuement, l’air impassible, avant de se décider à répondre :
– L’homme qui partageait votre cabine quand nous vous avons enlevé.
– Parnos ? Murmura Minos, incrédule. C’est un descendant de Verenos, lui aussi ?
Mais…comment est-ce possible ? Savez-vous à quel degré ?
– Non. Je vous l’ai dit, une étincelle brille en vous…et en lui.
Minos sentit le rouge lui monter aux joues. Après tout, Parnos était un serviteur de la famille, issu d’une lignée de serviteurs. Et Minos n’avait aucun mal à imaginer un de ses ancêtres batifoler avec une servante. Après tout, c’était un peu une tradition !
– Balalian, j’entrevois un autre chemin, dit l’impassible mage en se tournant vers son bouillant collègue.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? grogna l’autre.
– Nous sommes d’accord sur les « impressions » que nous avons ressenti en présence de ces deux descendants de Verenos.
– Oui. Et ?
– S’ils ne veulent pas rester parmi les Latcherine, peut-être pouvons-nous amener les Latcherine à eux ?
– C’est-à-dire ? s’impatienta le dénommé Balalian.
– Déléguons un de nos hommes pour les aider à exploiter leur potentiel. Le jeune est d’accord sur le principe, peut-être le plus âgé le sera-t-il également ?
– C’est une possibilité, fit Belalian, pas tout à fait convaincu. Mais tout de même…nous risquons de nous dévoiler au grand jour, ce qui est en contradiction totale avec tous nos principes.
– Prendre parti pourrait nous obtenir des avantages politiquement, peut-être même une réhabilitation officielle.
– Tu rêves, Daran. Jamais les choses n’évolueront jusque-là, grogna Belalian. Mais on serait fou de laisser passer une telle occasion.
A ce moment, la porte s’ouvrit et la jeune femme fit son retour. Semblant gênée, elle dit aux deux mages :
– Nous avons un problème.
– Quel genre de problème ? Demanda Daran.
– Les pirates sont au pied de notre forteresse.
– Et bien, qu’ils y restent ! Personne ne peut franchir nos défenses ! affirma Belalian.
– Justement, si, poursuivit la femme. Il y en a un qui les franchit comme si elles n’existaient pas.
– Et personne n’a eu idée de le griller sur place ? demanda Belalian.
– Si, mais aucun sortilège ne l’atteint. Ils rebondissent tous. Personne n’a jamais vu une telle chose.
– C’est impossible !
– Veuillez nous suivre, fit Daran à Minos, et allons voir ce qu’il en est.
– Ce qu’il en est, c’est que mes hommes ne partiront pas d’ici sans moi, claironna Minos avec fierté.

Quand ils atteignirent un large balcon, ils virent une scène plutôt impressionnante : des dizaines de mages en robes blanches lançaient des sortilèges de couleur, qui jaillissaient de leurs doigts, sur une silhouette qui avançait tranquillement, franchissant des arches de pierres qui traversaient un jardin. Minos vit que la forteresse dans laquelle il se trouvait dominait le jardin. A chaque fois qu’un sortilège approchait de l’homme, il semblait glisser sur une bulle invisible.
Minos reconnut avec stupéfaction Carolas : depuis quand l’Aiger hésitant était-il mage ? Et quand allait-il donc se passer quelque chose de normal dans sa vie ?
Carolas avançait toujours, les yeux mi-clos. Il s’arrêta au pied de la forteresse, toujours indifférent aux sortilèges que les mages s’obstinaient à lancer, inlassablement, puis il se mit à s’élever dans les airs, lentement.
Daran tendit la main vers l’Aiger et se concentra. Au bout de quelques secondes, il la laissa retomber le long de son corps et murmura :
– Ça ne marche pas. C’est étonnant.
– C’est fou ce que vos sept cent ans d’apprentissage de la magie vous ont servi ! dit perfidement Minos. Vous êtes sûrs que vous ne voulez pas devenir pirates pour apprendre un tour ou deux ?
– La ferme, dit Balalian en pointant sa main à son tour. Impressionnant, reprit-il. Tu vois sa flamme, Daran ?
Ce dernier sembla regarder Carolas d’une nouvelle manière et s’exclama, perdant son flegme :
– C’est un sacrifice ! Il n’y a aucune peur chez cet homme ! Il va mourir mais il est sûr de réussir ce qu’il entreprend !
– Comment ça, mourir ? s’écria Minos.
– Son bouclier magique est infranchissable, expliqua Balalian, soudain très calme, car il l’a forgé avec sa force vitale. C’est une très ancienne forme de magie. Jusqu’à un certain point, il sera capable d’endurer des souffrances indescriptibles. Le bouclier subsistera tant que cet homme aura de la force vitale en lui. Dès qu’il n’en aura plus, il mourra.
– Même s’il arrête son sort maintenant ? Demanda Minos d’une voix rauque.
– Ce sortilège ne peut pas être arrêté. Il est imparable mais la personne qui le lance y laisse immanquablement la vie : tel est le prix à payer pour ce sortilège d’invincibilité.
Minos ne parvenait pas à détacher son regard de Carolas, qui continuait à monter vers eux. Enfin, il arriva à leur hauteur, ouvrit les yeux et tendit la main à Minos :
– Wintrop. Je suis venu te chercher. Viens avec moi, il n’y a rien à craindre.
– Carolas…ce n’était pas nécessaire, fit Minos, ému. Ces gens ne sont pas dangereux. Ils voulaient juste… m’apprendre des choses.
– Tu veux dire que ce que je fais est inutile ? demanda Carolas en souriant.
– J’en ai bien peur, mon ami. Si tu savais à quel point je suis désolé…
– Ce n’est pas grave, Wintrop, répondit Carolas sans se départir de son sourire. De toute manière, il y a longtemps que ma vie a tourné à la farce. Inutile dans la vie, inutile dans la mort. Jusqu’au-boutiste. Tu es sûr que tu n’as pas besoin de moi ?
– Oui, vieux frère. Mais je t’accompagne quand même. Nous allons montrer à tous nos compagnons que Carolas le Brave a été jusqu’au bout, qu’il a défié des dizaines de mages et qu’il en a triomphé !
Ce disant, il lui prit la main et se retrouva à son tour dans la bulle invisible, dans laquelle les couleurs venues de l’extérieur étaient assombries, et les sons assourdis. Ils descendirent aussi lentement que Carolas était monté.
Arrivés en bas, Carolas fit une longue pause. Sa respiration se fit sifflante et il s’agrippa la poitrine en grimaçant de douleur.
– Je crains de ne pas pouvoir aller plus loin, Wintrop. J’aurai décidément tout raté, même ma sortie.
Quand il perdit connaissance, Minos le recueillit dans ses bras en tremblant. Il n’avait pas conscience des larmes qui coulaient le long de ses joues, et il maudit le destin. Garolddé hier, Carolas aujourd’hui. Tous ses amis étaient-ils donc condamnés à la mort ? Son destin serait-il de les voir tous succomber les uns après les autres ? Une rage comme il n’en avait jamais connu s’empara de tout son être et il serra fortement Carolas contre lui.
Autour d’eux, la bulle scintillait de plus en plus faiblement. La fin arrivait.
Minos murmurait des paroles dans l’oreille de Carolas, comme une litanie, sans pouvoir s’arrêter ni reprendre son souffle :
– Tu ne peux pas finir comme ça, Carolas, je te l’interdis, tu m’entends. Je suis ton supérieur, tu me dois obéissance et je t’ordonne de ne pas mourir. Tu n’as pas le droit…je ne veux pas. Non, reste. On a besoin de toi.
La bulle disparut. Carolas s’affaissa, sans force, dans les bras de Minos, qui se laissa tomber à genoux sans lâcher le corps de l’Aiger. Ils restèrent ainsi un long moment. Tout le monde, pirates et mages, s’était regroupé autour d’eux. Telmas pleurait à chaudes larmes.

Comment les événements suivants purent-ils se produire ? Aucun mage Latcherine n’eut de réponse : tous les principes de la magie furent bafoués ce jour-là. Les pirates y virent la conséquence des murmures de Wintrop. Wintrop le Rusé, tellement rusé qu’il avait même roulé la Mort. Quoi qu’il en soit, tous surent qu’ils avaient assisté à un miracle.
Car soudain, Minos desserra son étreinte autour du corps de Carolas et lui prit la tête entre ses deux mains. Incrédule, il s’exclama :
– Il vit ! Il vit !
Telmas et Parnos furent les premiers à atteindre les deux hommes, suivis de près par Daran et Balalian. Les autres mages formèrent aussitôt un cordon de sécurité pour leur laisser un peu d’espace.
Les deux mages posèrent leurs mains sur le corps de Carolas, et échangèrent un regard ébahi.
– Il est commotionné…commença Balalian.
–…mais il survivra, termina Daran.

Il n’y eut pas de beuverie pour fêter ça. Ce n’était pas dans les habitudes des mages Latcherine, et ils n’avaient pas d’alcool. De toute manière, les pirates étaient loin d’être dans une forme optimale : trop de choses étaient arrivées en trop peu de temps.
Daran et Balalian proposèrent à Parnos de lui faire bénéficier d’un apprentissage de sortilèges. Il s’en fut furieux, comme si les mages l’avaient insulté. Il ne voulut pas expliquer sa réaction, même à Minos.
Ce dernier demanda presque innocemment si c’était la jeune femme qu’il avait vu qui lui donnerait des cours. Balalian lui répondit en souriant :
– Non, mon cher…Wintrop. Ma fille reste ici, elle est elle-même loin d’avoir terminé son apprentissage. Mais rassurez-vous, dit-il en souriant largement, à défaut, c’est son père que vous aurez.
Minos grimaça un sourire et alla rejoindre Parnos. Il avait des choses à lui annoncer, qui ne lui feraient sûrement pas plaisir. Il le trouva debout, adossé contre un arbre, les yeux tournés vers l’océan.
– Parnos, j’ai appris certaines choses.
– Si c’est de magie dont vous me parlez, je ne veux rien savoir ! cracha-t-il, les yeux lançant des éclairs.
– Non, non, il s’agit de nous. Enfin, de toi. Euh…comment dire…les mages m’ont dit que…ils étaient capables…de sentir si quelqu’un était…comme qui dirait descendant de…Verenos, or il se trouve que…en nous voyant arriver…ils en ont détecté deux…j’ai…j’ai pensé que tu devais le savoir, mon vieil ami.
Parnos comprit où Minos voulait en venir et il retrouva aussitôt le sourire, même si une lueur de tristesse s’alluma dans ses yeux.
– Je suis au courant, jeune maître. Mais c’est gentil d’avoir pensé m’en avertir.
– Tu…tu le savais ?
– Oui, depuis déjà longtemps. Avant votre naissance. Avant même le mariage de vos parents, d’ailleurs.
– J’imagine qu’un de mes maudits ancêtres a profité d’une des tiennes !
Secouant la tête, Parnos répondit :
– Non, vous vous trompez, mon jeune ami, ça ne s’est pas passé du tout de cette manière-là.
– Quoi ? Parce qu’en plus, tu connais les circonstances ? Tu sais duquel de mes ancêtres tu descends ?
– Oui, cela m’a été expliqué il y a fort longtemps. Je vous conterai cette histoire un jour, ou plutôt au comte Ertos, si jamais il réapparaît un jour. C’est une histoire amusante, et un peu triste également.
– Comment cela ?
– Je suis venu au monde pour des raisons géopolitiques !
Il refusa d’en dire plus et se contenta d’en rire. Un rire que Minos trouva bien amer.
Cette nuit-là, les pirates dormirent dans les jardins de la forteresse. Une neige fine tombait tout autour d’eux, mais disparaissait au-dessus des jardins. La température qui y régnait était en outre presque estivale. Mais il semblait désormais que rien ne pourrait plus jamais les surprendre, après ce qu’ils avaient vécu.

Pourtant, dès le lendemain, ils assistèrent à un nouveau miracle, bouche bée. Même Minos, qui aimait jouer au baroudeur blasé parce qu’il pensait que c’était ainsi qu’un chef devait se comporter, crut que sa mâchoire allait se décrocher.
Tout le monde avait été rassemblé sur la plage, pirates comme mages, ces derniers formant un groupe compact. A quelques centaines de mètres de là, leur frégate était toujours pitoyablement encastrée sur les récifs. Comme en réponse à un signal invisible, les mages levèrent leurs mains en même temps. Certains psalmodiaient des paroles indistinctes.
La frégate s’éleva lentement dans les airs et se dirigea vers la plage. Elle s’arrêta au-dessus des mages, tournant vers eux les profondes déchirures de sa coque. Celles-ci se mirent à se refermer, lentement. Les planches semblaient pousser lentement, s’étirant jusqu’à ce que plus aucune trace du naufrage ne soit visible. La frégate s’en retourna alors en mer et se posa lentement à côté des récifs. Passés les premiers moments d’ébahissement, les pirates explosèrent de joie et plus d’un mage eut à subir une étreinte si chaleureuse qu’elle en était douloureuse.
Les adieux entre pirates et mages traînèrent un peu en longueur. Pour rallier la terre ferme, les pirates avaient nagé dans les eaux glaciales à la suite de Carolas, et ils n’avaient pas hâte d’y retourner. De plus, bien que désormais conscient, Carolas ne quittait pas une civière que lui avaient confectionné ses camarades. Il n’avait pas encore retrouvé la force de parler, et Telmas ne quittait pas son chevet.
Balalian avait définitivement tourné le dos à sa mauvaise humeur de la veille. Il parlait bruyamment et ne cessait de rire : on aurait dit un gamin à qui on venait d’offrir un nouveau jouet. Quand sa fille s’approcha de Minos, celui-ci sentit ses entrailles se nouer. Il fit une grimace qu’il essaya de faire passer pour un sourire, ce dont elle ne s’émut pas. Elle lui baisa la joue et ne sourit même pas quand il devint écarlate, ce dont il lui fut reconnaissant. Elle le fixa un long moment et dit :
– Vous pouvez oublier vos fantasmes, seigneur… Wintrop. Nous ne nous reverrons jamais. Je le sens.
Elle lui adressa un pâle sourire et s’en fut faire ses adieux à son père.
Minos se sentit stupide. Pour une fois, il avait ressenti autre chose qu’un simple désir pour une femme, et voilà que celle-ci le renvoyait comme un gamin. Pourtant, il était presque certain d’avoir lu une attente dans ses yeux. Il soupira. Mais comme il l’avait dit à Daran et Balalian la veille, il se devait avant tout à ses hommes. Il se le répéta intérieurement, comme pour mieux s’en convaincre, puis se traita de crétin.
Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait envoyé tous ces maudits pirates au diable et enlevé la donzelle ! Mais il se rendit aussitôt compte qu’il n’était pas capable d’une telle chose. Il n’en était plus capable. Il était Wintrop le Rusé, un chef responsable qui veillait autant que faire se puisse sur ses hommes. Comment en était-il arrivé là ? Il n’arrivait pas à s’en souvenir clairement, mais était fier de la voie qu’il empruntait, de l’homme qu’il devenait. Il y avait de la noblesse dans ce Wintrop, ce qui était loin de lui déplaire.
Finalement, les pirates n’eurent pas besoin de nager. Un nouveau geste des mages et les eaux s’écartèrent devant eux en un couloir qui menait à la frégate. Ils pataugèrent dans le filet d’eau qui y menait, mais ce fut un ravissement pour leurs yeux émerveillés. La civière de Carolas, arrivée en bas de la frégate, s’éleva dans les airs, comme soulevée par des fils invisibles, et atterrit doucement sur le pont. Quand le dernier pirate fut remonté à bord, les eaux se refermèrent sur le passage.
Minos, las, se tourna vers Telmas et lui dit simplement :
– On rentre à la maison. Route directe. Et on y reste au chaud tout le reste de l’hiver.
Et sous les vivats de ses hommes, il les rejoignit au bastingage pour dire adieu aux mages qui, de leur côté, leur faisait signe avec les mains.
Parnos et Kraeg ne tardèrent pas à retrouver leur place presque habituelle, à la poupe, pour y vomir. Ils furent rapidement rejoints par Balalian.
Ça sait faire voler des bateaux mais c’est pas foutu de combattre le mal de mer ! pensa ironiquement Minos.