Chapitre VII : le serpent

Malgré l’insistance de Minos, JyaSang Pow refusa d’en dire plus et leur enjoignit de profiter du banquet, qui fut somptueux et dura une bonne partie de la nuit. Le chef du peuple Uzaï leur offrit des chambres et poussa le sens de l’hospitalité jusqu’à mettre à la disposition des pirates des femmes pour leur tenir compagnie le reste de la nuit. Aucun membre de l’équipage n’accepta cette offre : avec leur étrange apparence, les femmes Uzaï étaient loin de correspondre à leurs critères de beauté.
Minos dormit peu le reste de la nuit, et sortit prendre l’air peu avant l’aube. Repérant JyaSang Pow, déjà debout, à moins qu’il ne se soit pas couché, il le rejoignit. Le vieux chef était bien campé sur ses pieds mais s’appuyait des deux mains sur un long bâton. Sa vieille carcasse voûtée était tournée vers la jungle. Ils restèrent un certain temps l’un à côté de l’autre sans dire un mot, puis JyaSang Pow se tourna vers le jeune chef pirate en souriant.
– Comment appréhendez-vous votre rôle de chef, jeune Seitran ?
– Je donne des ordres et mes hommes y obéissent, répondit Minos, surpris par la question.
– Ils obéissent à n’importe quel ordre ?
– Oui, tant qu’ils ont confiance en moi et que je ne leur demande pas n’importe quoi.
– Ce n’importe quoi dont vous parlez est primordial. Tout groupe obéit à des règles ou à des lois, et c’est le chef du groupe qui est chargé de veiller à ce que ces lois soient appliquées. Dès qu’il veut dévier de la loi, il se met en danger en tant que chef. N ’êtes-vous pas d’accord ?
– Cela me paraît correct, fit Minos, intrigué : où donc voulait-il en venir ?
– Mais le rôle du chef ne se limite pas à cela. Il a en outre la responsabilité de son groupe et doit veiller à son bien-être.
– Mouais.
– Vous n’avez pas l’air convaincu.
– Si, en un sens. Mais personnellement, je ne suis chef que parce que mes hommes le veulent bien. Ils sont par ailleurs assez grands pour veiller sur eux tout seuls.
– Ah oui ? Et si le gamin blond qui est avec vous s’attaquait à trois géants de la stature de votre Kraeg, vous le laisseriez faire ?
– Ils ne sont pas assez fous pour faire une chose pareille.
– Mais si cela arrivait ?
– Je l’en empêcherais, et mettrais Kraeg, Parn et moi-même, les meilleurs combattants du groupe, en première ligne.
– C’est bien, mon ami, c’est bien. Vous êtes un bon chef, car vous avez compris que vos responsabilités passent également par la protection de vos hommes.
Ces paroles plongèrent Minos dans de sombres pensées. Le vieil Uzaï avait raison : alors qu’il était auparavant le chantre de l’égoïsme, ne se liant à personne hormis Parnos, il s’était fondu avec une aisance remarquable dans son rôle de chef, veillant à ce que chacun trouve sa place dans le groupe, au mieux de ses capacités. Plaevoo ne lui avait pas dit autre chose quant à l’organisation du monde des pirates.
Et lui avait fait pareil : les meilleurs combattants en tête, Tertté en excellent intendant, la création de leur village pour renforcer leurs liens de groupe. Ils comptaient les uns sur les autres, confiants et loyaux envers leurs camarades. Les circonstances avaient donné à Minos un certain sens du devoir, même s’il commençait à entrevoir et à craindre les implications que cela entraînait : bien qu’il ait récemment affirmé à Parnos qu’il se fichait des pirates et qu’il les quitterait du jour au lendemain si l’envie l’en prenait, force lui était de reconnaître que les choses n’étaient pas aussi simples. Pour la première fois de sa vie, des gens comptaient sur lui et avaient réussi à lui faire prendre des responsabilités. Il ne les avait prises qu’à contrecœur, uniquement pour faire plaisir à ses camarades pour qui, bien qu’il s’en cachât, il s’était pris d’une réelle affection. Il s’était par la suite rendu compte qu’il était fait pour être chef : malgré ses réticences initiales, il exerçait cette fonction avec brio, comme s’il était fait pour cela. Il en était troublé, mais commençait à comprendre ses ancêtres, qui avaient tous tenu un tel rôle ces derniers siècles.
– Mais là où les choses deviennent compliquées, reprit JyaSang Pow en interrompant le cours des pensées de Minos, c’est quand vous devez mettre en balance la sécurité de votre groupe et le respect des lois qui le régissent.
– Que voulez-vous dire par là ?
– Nous autres Uzaï avons toujours vécu à cet endroit, maîtres de la jungle. Elle est inscrite dans nos cœurs, et y vivre est le fondement de notre société. Mais aujourd’hui, en y restant, nous sommes condamnés à mort. Devons-nous rester fidèles à nous même et mourir, ou adapter nos lois et modes de vie afin de survivre ?
– La survie est plus importante, c’est évident. Nous autres pirates ne faisons pas autre chose : les navires que nous abordons pour les piller tendent à s’armer de combattants pour se défendre. Nous sommes donc en train de nous doter d’une armée afin de nous adapter. Ce faisant, nous sortons de notre rôle strict de pirates, mais c’est notre survie qui est en jeu.
– Et quand des équipages entiers de pirates seront anéantis, continuerez-vous à vous accrocher à votre mode de vie ? Quand vos expéditions de pillage facile laisseront place à de sanglants combats qui décimeront vos rangs, vos hommes vous suivront-ils encore ?
– Je suppose que non.
– Vous devrez donc vous adapter d’une autre manière, ou mourir.
– Sans doute. Mais je ne vois toujours pas où vous voulez en venir.
– C’est très simple. Suivez-moi.
Minos suivit JyaSang Pow, qui entra d’un pas lent dans la grande maison au trône. Ils traversèrent la grande salle où ils avaient banqueté la veille et prirent un petit couloir qui partait de derrière le trône. Ils arrivèrent rapidement à un escalier à colimaçons, et en descendirent les marches, éclairées par des torches fixées aux murs. Là aussi, les murs étaient ornés de fresques de pierres précieuses, mais Minos ne les regarda que machinalement : il avait eu le temps de s’y habituer depuis la veille et sa convoitise s’était rapidement estompée, sans qu’il puisse se l’expliquer. Ils débouchèrent sur un palier, sur lequel il vit une porte fermée, en bois massif de couleur brune, et devant laquelle six gardes se tenaient en faction. Sur un ordre de leur chef, ils déverrouillèrent la porte, et JyaSang Pow y entra, après avoir fait signe à Minos de l’y suivre.
L’endroit était plongé dans le noir le plus complet, mais l’un des gardes entra à la suite de Minos, une torche à la main. Il dirigea les flammes contre le mur, à un pied de hauteur, et Minos fut stupéfait de voir une ligne de feu apparaître le long du mur et faire horizontalement le tour des murs en pierre. Le garde recommença trois fois son manège, à chaque fois un peu plus haut que précédemment.
Minos resta sans voix face au spectacle révélé par cet étrange éclairage. A même le sol s’étalaient des monceaux de bijoux et de pièces d’or, et des centaines, peut-être des milliers d’émeraudes et d’autres pierres précieuses. Le tout recouvrait le sol sur une bonne trentaine de centimètres, et cette cave carrée devait bien mesurer cinquante mètres de long. L’esprit de Minos s’emballa : avec de telles richesses, lui et Parnos pourraient abandonner la vie de pirates, tout aussi intéressante que Minos la trouvât, et pourraient s’installer n’importer où en tant que riches nababs qui n’auraient plus à se préoccuper de rien. Ils pourraient se trouver un endroit que la guerre n’atteindrait jamais, protégés par des compagnies entières de mercenaires, au besoin. Ils vivraient jusqu’à leur mort dans le plus vaste palais de tout Dilats, et aucun roi ne les égalerait en puissance et en richesse. Leur parole ferait loi. Ils seraient presque des dieux vivants, et toutes les femmes de la Création se battraient pour entrer dans leur harem !
L’enthousiasme de Minos pour cette vision enchanteresse fut vite douché. Il imagina Parnos, le suivant fidèlement dans ce futur palais avec la sempiternelle expression de son visage qui voudrait dire : « jeune maître, quand donc comprendrez-vous ce qui est vraiment important ? ». Un regard où transparaîtrait beaucoup de déception, et tant de pitié pour son jeune maître qui s’obstinerait toujours à faire des mauvais choix dans sa vie, si peu en accord avec les aspirations que son serviteur avait pour lui. Minos avait superbement ignoré cette expression toute sa vie mais plus le temps passait plus il lui était difficile, derrière ses airs bravaches, de s’en affranchir. Une conscience et un sens du devoir certain s’étaient développés en lui, suite aux événements des derniers mois. Il se découvrait un sens de l’honneur, qu’il détestait parce qu’il l’obligeait à faire des choix difficiles et compliqués, beaucoup plus en tout cas que du temps où il n’avait à s’occuper que de lui et de Parnos. Comme il aurait été facile de revenir à leur vie d’avant, de ne plus sentir le poids de responsabilités sur ses épaules. Mais dans sa nouvelle et amère perception des choses, il savait que c’était impossible. Pour le meilleur ou pour le pire, il avait changé. Il n’était plus capable d’abandonner ses camarades d’un claquement de doigts : ils comptaient sur lui et lui sur eux, et les liens qu’ils avaient forgé entre eux n’étaient plus différents aujourd’hui de ceux qui unissaient Minos à Parnos.
Après cette longue introspection, qui le laissa ébranlé, il tourna la tête vers JyaSang Pow, qui l’observait en silence, son sourire ayant disparu au profit d’une expression dure.
– Vous et vos hommes êtes des pirates. En tant que tels, vous cherchez à amasser des richesses. Voici de quoi combler tous vos désirs. Servez-vous et repartez d’où vous venez.
– Quoi ? Mais vous disiez hier soir que vous pensiez que nous étions là pour sauver votre peuple d’un danger mortel.
– Oui, mais j’ai lu sur vos visages que vous me considériez comme un fou. Que vous importe la guerre que les Uzaï mènent pour leur survie. Ce n’est pas votre problème, vous risqueriez de mourir pour une cause qui ne vous concerne pas. Puisque vous vous présentez en pillards, pillez. De toute manière, si vous ne le faites pas, ce sont nos ennemis qui en profiteront, après qu’ils nous auront tous abattus. Vous n’avez qu’à vous baisser, avec vos hommes, pour devenir fabuleusement riches sans avoir le moindre effort à fournir. Une fois rentrés chez vous, vous pourrez vous moquer tout à loisir du peuple Uzaï, qui sera mort bêtement sur ses terres au lieu de les quitter pour survivre.
Un long silence pesant suivit ses paroles. Minos avait l’impression que toute pensée cohérente avait déserté son esprit. Mais en son for intérieur, il savait que sa décision était d’ores et déjà prise. Comment en était-il arrivé là ? Comment était-il possible qu’il ne sente pas capable d’abandonner ce peuple de petits imbéciles gris à leur destin funeste ? JyaSang Pow l’avait souligné : cette guerre ne concernait en aucun cas les pirates. Ils n’avaient pas à s’en mêler, et il leur offrait la possibilité d’être vraiment les rois des mers, et même de tourner définitivement le dos à cette vie pour une bien meilleure. Au prix de la mort d’un peuple.
Minos fronça les sourcils, cracha sur un tas d’or à ses pieds, mit les mains sur ses hanches et se tourna vers le vieux chef Uzaï, l’air farouche.
– Garde tes richesses, vieil hibou, je n’en ai que faire. Ce que la vie me donnera, c’est ce que je lui aurais arraché grâce à mes seules capacités. Je ne suis ni un lâche ni un mendiant, grave bien ça dans ton vieux crâne. Ni ton or ni tous tes discours sur moi et mes hommes qui vont sauver ton peuple ne m’intéressent. C’est moi et moi seul qui décide de mon destin. Tout ce que je peux faire pour toi, c’est écouter ce que tu as à dire à propos de ta guerre, et si j’estime que je peux t’aider, je le ferai. Par contre, si je pense que je ne peux rien faire pour toi, moi et mes hommes repartirons les mains aussi vides qu’à notre arrivée.
– Tu es un homme fier et honorable, comme je le pressentais, jeune chef. J’accepte tes conditions. Ecoute ce à quoi le peuple Uzaï est confronté et prend ta décision en ton âme et conscience.
JyaSang Pow se lança dans une longue explication sur la situation. Tout avait commencé deux ans auparavant, quand des êtres presque humains avaient été repérés dans la jungle par les Uzaï. Ces êtres avaient une peau très blanche et des yeux jaunes en amande. Leurs corps étaient parsemés de taches écailleuses. Ils étaient vêtus de peaux de lézard de diverses couleurs, et armés de haches à un seul tranchant, dont ils commencèrent à se servir pour couper des arbres. Dans un premier temps, les Uzaï se contentèrent de les observer, avant de se rendre compte que les nouveaux venus étaient en train de s’installer au cœur de la jungle pour y vivre. Ils se construisirent des baraquements en bois, bientôt entourés de fortifications sommaires, avant de se lancer dans une exploitation intensive des ressources locales en bois. Il s’avéra que ces êtres reptiliens exportaient leur bois, à dos de kokréus, dont ils avaient des troupeaux entiers. A la connaissance des Uzaï, seuls les Guzruns utilisaient ces gros insectes noirs dont la forme rappelait celle de coccinelles, sauf qu’ils n’avaient pas d’ailes et mesuraient deux mètres de long comme de hauteur. Les nouveaux venus étaient donc peut-être des alliés des Guzruns, dont le royaume commençait quelques dizaines de kilomètres plus loin, là où s’arrêtait la jungle, auquel cas les Uzaï ne feraient pas le poids en cas de conflit.
JyaSang Pow envoya quatre plénipotentiaires à la rencontre des nouveaux venus, afin de s’enquérir de leurs intentions. Caché dans la jungle voisine avec une garde rapprochée, il vit ses ambassadeurs se faire tuer. A leur vue, les reptiliens n’avaient exprimé aucune surprise, ni proféré le moindre mot. Ils s’étaient contentés d’avancer vers eux, tranquillement, tout en prenant leur hache à la main. Après avoir entouré les ambassadeurs, qui leur parlèrent sans jamais obtenir de réponse, ils les avaient massacrés à grands coups de hache, n’abandonnant leurs restes sanguinolents que longtemps après que tout souffle de vie ait quitté les infortunés.
JyaSang Pow savait désormais à quoi s’en tenir à propos de ces êtres, et il décida d’entrer en guerre contre eux. Il rassembla tous les Uzaï disponibles, prenant contact avec toutes les colonies de son peuple disséminées dans la jungle, et bien peu ne répondirent pas présents. A la tête d’une colonne de guerriers forte de deux mille hommes, il marcha sur la forteresse ennemie, bien décidé à la raser et à passer tous ces envahisseurs au fil de l’épée, au plutôt de l’uzaï, les dagues de ses hommes, si appréciées par eux qu’il leur avaient donné leur propre nom.
Mais ils n’atteignirent jamais le campement ennemi : ils furent décimés en route par un serpent géant surgi de la jungle, abomination dont ils ne connaissaient ni ne soupçonnaient l’existence. Son corps était si long qu’ils ne parvinrent pas à en estimer la taille, et il forma un mur de plus de deux mètres de haut quand ils se retrouvèrent confrontés à lui. Dès qu’il les repéra, il fit un massacre. Il écrasa des centaines d’entre eux, en envoya voler dans toutes les directions, brisant leurs corps, et en avala bien d’autres. Il fut impitoyable et poursuivit sans relâche ceux qui tentèrent de s’enfuir. A peine une cinquantaine d’Uzaï parvint à survivre. JyaSang Pow sut alors que lui et les siens ne pouvaient rien contre ces créatures et leur monstrueux gardien, et durent se contenter d’observer leurs avancées dans la jungle, qui se poursuivaient au fur et à mesure qu’ils en abattaient les arbres séculaires, rognant toujours un peu plus sur le territoire uzaï qui s’étiolait à vue d’œil.
JyaSang Pow croyait fermement aux signes du destin. Une quarantaine d’années plus tôt, le péril qui menaçait son peuple d’extinction avait fait son apparition deux ans avant l’arrivée des Enkars, qui les avaient sauvé. Et voilà qu’aujourd’hui, deux ans après l’apparition de cette nouvelle menace, un groupe de Seitrans et d’Aiger arrivait à son tour. A ses yeux, l’histoire se répétait.
Minos resta longtemps pensif.
– Si le serpent géant disparaît, toi et ton peuple serez sauvés, je suppose ?
– En effet. Sans lui pour les protéger, la jungle deviendra un tombeau pour eux. Jusqu’au dernier. Nous avons à plusieurs reprises tenté d’attirer cette bête immonde dans des embuscades, mais nous avons toujours échoué, en payant à chaque fois un lourd tribut à la mort.
– Je vais voir ce que je peux faire, et surtout avertir mes hommes de ce qui se passe.

Quand Minos eut fini d’exposer la situation à son équipage, il attendit leurs objections, sachant qu’il y en aurait. Vilinder ouvrit le bal, après un long moment de réflexion.
– Excuse-moi, Wintrop, mais nous sommes avant tout des pirates. Déjà que faire de l’exploration, comme nous le faisons, devrait être en marge de nos activités habituelles, mais en plus, tu voudrais nous voir participer à une guerre qui ne nous concerne pas, aux côtés de gens que nous ne connaissons pas, contre des ennemis que nous connaissons encore moins, protégés par une bête gigantesque contre laquelle nous ne pourrons rien faire d’autre que mourir. Ça finit par faire beaucoup et je ne vois là aucun rapport avec la piraterie.
– Ne me fais pas rire avec ta piraterie, Vilinder. Aucun de nous n’est véritablement un pirate, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué. Ce sont juste les circonstances qui ont fait que nous tenons ce rôle. Toi, tu l’es parce que ton oncle en était un. Telmas est un navigateur, un marin. Carolas n’a pas l’air de savoir ce qu’il veut mais il n’a pas la piraterie dans le sang, c’est évident. Garolddé, avec son éternelle bonne humeur, est avant tout un aventurier. Kraeg et Saug ne sont pas plus des pirates par conviction que Parn et moi-même. Nous formons un groupe, je ne saurais pas dire de quoi, mais en tout cas sûrement pas de pirates ! Je pense que tous autant que nous sommes, nous cherchons avant tout quelque qui vaille la peine de s’investir, une cause à défendre. A mes yeux, le petit monde qui a été mis sur pied sur Drisaelia en est une bonne, tout comme aujourd’hui défendre et aider les Uzaï, aussi dangereux cela soit-il.
Minos regarda ses hommes les uns après les autres, notant avec soulagement leurs hochements de tête approbateurs. Vilinder fut le dernier à acquiescer du chef et dès qu’il l’eut fait, Garolddé demanda d’un ton enjoué :
– Alors, qu’est-ce qu’on attend pour se le faire, ce ver de terre géant ?

Minos mit fin à leur réunion en leur enjoignant de réfléchir à un moyen de tuer le serpent. Il apprit de la bouche de JyaSang Pow que la peau du monstre était trop épaisse pour que les dagues uzaï puissent lui occasionner la moindre entaille. Quand Minos examina avec attention l’une de ses dagues, il s’aperçut qu’elle était faite dans un drôle de métal aux reflets verdâtres. Il en essaya une avec Parnos, et constatèrent que ce mystérieux métal était plus solide que l’acier employé traditionnellement pour forger des armes, même s’il ne soutenait tout de même pas la comparaison avec le métal tyrlis. Le soir tombait quand les pirates se réunirent à nouveau, en présence de JyaSang Pow cette fois-ci. Minos rayonnait et demanda à ses hommes d’un ton radieux s’ils avaient trouvé une solution au problème qui les préoccupait. Ils n’en avaient pas mais attendirent avec impatience que Wintrop expose la sienne, car tout dans son attitude montrait qu’il en avait une. Ils ne furent pas déçus.
– Parn, tu te souviens de notre voyage entre Balkna et Endaïlé ?
– Euh, oui.
– Qu’avons-nous mangé alors ?
– Pas grand-chose de bon.
– Tu te souviens du lapin ?
– Bien sûr. Je l’ai tué d’un jet de dague. Vous voulez faire pareil avec le serpent ?
– Bien sûr que non, imbécile ! Mais la situation d’alors est identique à celle de maintenant : il s’agit juste d’attraper une bête.
– Le moins qu’on puisse dire, jeune maître, c’est que ces deux bêtes n’ont pas grand-chose en commun.
– Et pourtant, on peut les capturer de la même manière ! Avant que tu ne lances ta dague, j’avais pensé à attraper un lapin avec un collet, et j’ai maudis Arsanné de ne pas savoir en poser. Ici, la bête est plus grande, mais on peut sûrement la prendre de cette façon, grâce à un de ces nœuds qui se resserrent au fur et à mesure qu’on se débat dedans. Ce serpent de malheur s’étranglera tout seul et le problème sera réglé ! Simple et élégant, non ? conclut-il fier de lui.
– Simple d’esprit, vous voulez dire ! rétorqua Parnos. Comment comptez-vous lui passer votre collet autour du cou ?
– Facile ! L’un de nous lui sert d’appât et l’amène à l’endroit où le collet est préparé. Il passe sa tête, le collet se referme et c’est fini pour lui. Des questions ?
Tous étaient trop abasourdis pour ouvrir la bouche. JyaSang Pow se fit expliquer ce qu’était le principe du collet, dont il n’avait jamais entendu parler, et une moue dubitative apparut sur son visage quand il eut saisi l’idée générale. L’équipage ne semblait pas plus enthousiaste que l’Uzaï, mais Minos insista :
– Telmas, toi qui es le meilleur marin parmi nous, tu es capable de faire ce genre de nœud ?
– Oui, certes. Mais avec quoi ?
– Regarde autour de toi, il y a des lianes partout. Si on en tresse plusieurs ensemble, on aura une corde indestructible, même pour un serpent géant. Kraeg, tu cours vite ?
– Pourquoi cette question, Wintrop ? s’enquit le géant d’un ton inquiet.
– Avec ta carrure, tu me sembles parfait dans le rôle de l’appât. Suffisamment gros, j’espère, pour inciter le serpent à te poursuivre pour t’attraper et te manger.
– J’aime de moins en moins ton plan, Wintrop. Mais pour répondre à ta question, oui, je cours assez vite. Et je pense même pouvoir ajouter que pourchassé par ce genre de créature, je crois être capable de battre tous les records de course à pied.
– Et bien, tout cela me semble parfait. Des objections ?
– Tu oublies un détail, Wintrop, objecta Carolas. Les collets sont faits pour étrangler des animaux, en se resserrant autour de leur cou. Or un serpent n’a pas de cou. Ça ne marchera pas.
– Bah, rétorqua Minos, avec un contrepoids adéquat, cette bête sera prise au piège, et le nœud se resserrera, que ce soit sur son cou ou sur ses anneaux. Quoi qu’il en soit, une fois prisonnière, il ne lui restera plus qu’à crever, soit sur le coup, soit à petit feu.
Personne n’en émit, n’ayant pas encore digéré ce qu’ils venaient d’entendre. Ils n’arrivaient pas à se décider : ce plan était-il brillant ou complètement débile ?
– JyaSang Pow ?
– C’est…inventif. Je suis sceptique, mais ce plan a au moins le mérite de mettre une seule personne en danger, et ça c’est une avancée majeure par rapport aux embuscades que nous avons montées par le passé.
– Alors, c’est dit, on fait comme ça ! JyaSang Pow, faites préparer le collet, sous la direction de Telmas et Carolas. Et trouvez-nous un guide pour aller voir la bestiole de plus près. Parn et Kraeg, vous serez de la balade.
Très content de lui, Minos alla se préparer gaiement. Comme de juste, rien n’allait se passer comme il l’escomptait.

Minos, Parnos et Kraeg suivaient laborieusement leur guide dans la jungle, trébuchant sur des racines à chaque instant ou s’empêtrant dans des lianes et autres branches tombantes. Leurs corps ne furent bientôt plus que plaies et bosses, sans parler des démangeaisons provoquées par les piqûres d’innombrables moustiques qui semblaient les trouver très à leur goût. La chaleur, toujours aussi abrutissante, avait posé sa chape de plomb sur eux dès qu’ils avaient quitté les fraîches maisons de la cité. Leur guide se nommait DigaLad Tuw et était un fils de JyaSang Pow. Il comprenait le Seitran à défaut de le parler.
Ils marchèrent dans d’inextricables sous-bois ombragés pendant une heure qui leur parut être une éternité, avant que leur guide ne leur fasse signe de s’arrêter, à leur grand soulagement : ils sentaient la fatigue entamer leurs forces, surtout Kraeg. Celui-ci avait été le premier à aller se coucher lors du banquet et il ne s’était levé qu’à la fin de la journée suivante, pour la réunion avec JyaSang Pow. Il avait en outre ingurgité des quantités extravagantes de nourriture, heureux de pouvoir enfin restaurer ses forces après toutes ces maudites journées passées en mer.
– A partir de maintenant, ils nous faut être extrêmement prudents : je sens la présence du grand ver, fit DigaLad Tuw.
– Vous la sentez ? fit Minos, dubitatif.
– Ses relents agressent mes narines. Nous sommes désormais sur son territoire. Tâchons de ne pas nous retrouver face à lui en contournant un arbre.
– Ce serait dommage, en effet…marmonna Minos.
Ils reprirent leur marche, avec beaucoup plus de circonspection. Ils oublièrent leur fatigue et chacun fit bien attention où il posait les pieds, attentif à son environnement immédiat et prêt à réagir au moindre événement.
DigaLad s’arrêta à nouveau et leur intima de faire silence. Il pointa le doigt droit devant eux et mima quelque chose qui ondulait. Il leur désigna ensuite un arbre proche et imposant, et s’en rapprocha, après leur avoir fait signe de le suivre.
Quand ils le virent commencer à l’escalader, ils se regardèrent, de plus en plus découragés. Minos haussa les épaules, fataliste, puis entreprit de grimper à son tour. L’ancien voleur qu’il était n’avait aucun mal à passer de branche en branche, avec une aisance déconcertante. Il se retrouva vite au niveau de DigaLad, qui progressait pourtant rapidement. Parnos suivait, bien moins agile que Minos, mais néanmoins avec des gestes sûrs. L’ascension de Kraeg fut très lente. Vu son poids impressionnant, il testait longuement la résistance de chaque branche avant d’y faire peser son poids, et se retrouva plus d’une fois perplexe quand au chemin à suivre pour rejoindre ses camarades. Minos revint lui prêter main-forte et le guida vers le haut, tout en tournoyant sans effort visible autour du géant, au grand dam de ce dernier.
DigaLad Tuw s’était installé sur une branche assez grosse pour supporter leur poids à tous, à environ une trentaine de mètres du sol. Ils distinguèrent bientôt le monstre qu’ils projetaient de s’attaquer. Sa tête restait invisible, mais des portions de son corps immobile apparaissaient ici et là, à travers des trouées dans la végétation. Le peu qu’ils en virent les fit pâlir : son corps annelé était tout bonnement gigantesque, et sa hauteur dépassait facilement celle de Kraeg.
Ils contemplèrent longuement leur ennemi en silence, jusqu’à ce que Minos s’agite soudainement. Il grimpa de quelques mètres et arracha une branche de belle taille, en faisant peser tout son poids dessus. Il leur sembla que le craquement du bois pouvait s’entendre à des kilomètres à la ronde, mais le serpent ne daigna pas réagir. Minos redescendit rapidement, avec sa facilité habituelle, à peine gêné par son fardeau, et se mit même à passer d’arbre en arbre, jusqu’à se retrouver quelques mètres au-dessus d’une partie du reptile géant.
Parnos sentit des frissons d’inquiétude lui parcourir le corps : qu’est-ce que le gosse allait encore inventer pour les mettre dans une situation impossible ? Il n’allait quand même pas balancer sa grosse branche sur le serpent ? Evidemment, c’est précisément ce que Minos avait en tête.
Fier et arrogant, il ne pouvait pas supporter l’idée de simplement regarder la bête en se cachant, avant de repartir sur la pointe des pieds et la queue entre les jambes. Non, il fallait qu’il signale sa présence, qu’il attaque la bête d’une manière ou d’une autre, même symboliquement, juste histoire de dire que les hostilités entre son groupe et la bête commençaient.
Ses trois camarades retinrent leur souffle quand ils le virent lancer sa branche avec force vers l’un des anneaux du monstre. Ils s’attachèrent solidement et tâchèrent de se cacher derrière les feuillages, appréhendant la réaction ennemie, qui ne se fit pas attendre.
Dès qu’il eut été percuté par la branche, tout le corps du serpent fut agité de soubresauts frénétiques qui laissèrent plus d’un arbre sur le carreau, le tout dans un bruit apocalyptique. Un sifflement suraigu leur vrilla les tympans et ils virent distinctement la tête de la bête émerger de la forêt, à quelques dizaines de mètres d’eux, et à une hauteur plus élevée encore que leur propre position.
Sa tête en « V » était immense. Ses crocs bavant de venin semblaient capables de broyer n’importe quel arbre, et dans ses yeux rouges brillaient une sauvagerie de mauvais augure. Son accès de fureur passé, il bougea la tête, aux aguets, et se rapprocha lentement de la partie de son corps qui avait été attaquée. Il resta longtemps dans le secteur, attendant patiemment qu’une proie ou qu’un ennemi se dévoile, et finit par lever tranquillement le camp. Il fallut une bonne demi-heure pour que ses derniers anneaux disparaissent de la vue des marins et de l’Uzaï, qui pendant ce temps étaient soigneusement restés cachés et immobiles, à l’exception de Minos qui les avait vite rejoint.
Quand il fut à ses côtés, Parnos vit briller dans ses yeux la même lueur de folie sauvage que dans ceux du serpent. On aurait dit un primitif dénué d’intelligence, entièrement tourné vers l’excitation du moment. Cette impression ne dura guère, son expression changeant au profit d’une moue goguenarde.
DigaLad Tuw, blême, leur fit signe de redescendre et montra l’exemple. Pas un mot ne fut échangé sur le chemin du retour, et ils atteignirent la cité drotite peu avant le coucher du soleil. Ils se retrouvèrent peu après avec les autres, dans la salle du trône, face à un plantureux repas.
Autour d’eux régnait une grande effervescence : la nouvelle de leur rencontre avec le serpent géant était d’ores et déjà connue de tous, et beaucoup regardaient Minos avec des yeux éperdus d’admiration. A la grande surprise de Parnos, le jeune chef pirate n’y prêta pas la moindre attention, comme s’il était au-dessus de cela. Une telle indifférence aux honneurs n’était pourtant pas dans les habitudes du jeune nombriliste égocentrique qu’il connaissait depuis toujours. Décidément, il avait de plus en plus le sentiment que son jeune maître était en train de changer, d’une manière ou d’une autre, mais il était encore bien trop tôt pour dire si cette évolution serait ou non positive.
Après l’agitation de leur arrivée, il y eut peu de conversations pendant le dîner. L’heure semblait aux méditations intérieures, et chacun savait à quel point le moment était crucial. Les Uzaï allaient peut-être être débarrassés de leurs ennemis, et les pirates ne savaient plus trop où ils en étaient. Kraeg ne proféra pas une parole, les yeux rivés sur son écuelle, à laquelle il ne toucha quasiment pas, alors qu’il avait encore besoin de reprendre des forces. Parler de courir dans la jungle poursuivi par un serpent géant était une chose, mais l’avoir rencontré changeait la donne : il ne s’agissait plus d’une abstraction mais d’un danger mortel. Il ne ferait qu’une bouchée de Kraeg si jamais il le rattrapait. Le sens de l’honneur du géant était tel qu’il lui était impossible de se dédire : il assumerait son rôle d’appât, comme convenu. Mais désormais, sa condition de mortel lui sautait à la figure et il mesurait pleinement à quel point le fil ténu qui le rattachait à la vie serait bien précaire lors de l’attaque.

Le lendemain à l’aube, DigaLad Tuw, quatre Uzaï et l’équipage de la Flèche des Mers au grand complet s’enfoncèrent dans la jungle en traînant d’impressionnantes cordes tressées avec eux. Ils passèrent la matinée à repérer les sites les plus intéressants en vue de l’embuscade, et finirent par découvrir l’endroit rêvé, une sorte de longue trouée parmi les arbres, qui se poursuivait sur deux kilomètres environ. Les arbres qui la ceignaient semblaient être là depuis des temps immémoriaux, et leur taille gigantesque suffiraient à les préserver d’une attaque de la bête monstrueuse : si le plan fonctionnait et que le serpent était attiré dans cette trouée, il n’aurait aucun moyen d’en sortir, sauf à la suivre jusqu’à son extrémité, qui ouvrait sur une vaste clairière.
Sous la supervision de Telmas, le « collet » fut mis en place. Pour que le serpent s’étrangle dès qu’il y aurait passé la tête, l’une des extrémités du collet avait été fixée à un tronc d’arbre préalablement coupé et hissé au-dessus du collet : des hommes de JyaSang Pow étaient chargés de lancer ce tronc d’arbre dans le vide au moment opportun. Ainsi, plus le serpent se débattrait, plus le nœud coulant se resserrerait, jusqu’à la strangulation, qu’elle fut lente ou rapide.
Les derniers détails furent mis au point : des Uzaï iraient repérer la position du reptile puis, protégés en haut des arbres, lanceraient des objets à terre le plus bruyamment possible, de manière à attirer l’attention de la bête. Cachés tout le long de la route qui séparerait le serpent de la trouée, ils feraient en sorte de l’y emmener, puis ce serait au tour de Kraeg d’entrer en action, pour la fin de l’embuscade. Il devrait représenter une proie tentante pour le serpent, qui oublierait logiquement toute prudence pour se lancer à sa poursuite. A charge de Kraeg de survivre dans la course poursuite qui allait suivre, afin de l’amener jusqu’au collet.
Tous les détails passés en revue, il fut décidé que le piège serait mis en œuvre dès le lendemain. Une trentaine d’Uzaï fut mobilisée cette nuit-là pour épier les mouvements du serpent et préparer le parcours qui devait, si tout se passait bien, l’envoyer à la mort.

Minos dormit peu cette nuit-là, trop excité par les événements à venir. Kraeg également, mais évidemment pas pour les mêmes raisons : il avait réussi à se persuader que ce plan était une vaste folie et qu’il allait immanquablement y laisser la vie. Mais, en homme de parole, il irait jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix.
L’équipage au grand complet monta dans un arbre immense au-dessus du collet, avec DigaLad Tuw et les quatre Drotites qui les avaient accompagné la veille : ces derniers étaient prêts à lancer le tronc d’arbre dans le vide. Kraeg, petit point visible au bout de la trouée, marchait de long en large pour tromper sa nervosité. Quand tout le monde fut en place, DigaLad Tuw donna le signal de l’attaque, en imitant le cri d’un oiseau : d’autres l’imitèrent plus loin, et ainsi de suite jusqu’aux guerriers Uzaï qui devaient asticoter les premiers le reptile.
L’attente commença, interminable. De là où ils étaient placés, les pirates ne voyaient pas grand-chose, même pas le début de la trouée, où Kraeg était parti se mettre en position : il n’y aurait rien à voir, sauf à la fin. Ils n’auraient que quelques secondes pour réagir quand ils verraient Kraeg débouler.
Une éternité s’écoula quand enfin ils entendirent Kraeg pousser de mystérieux cris de guerre de toutes ses forces. Quand ils le virent, il s’était tu et courait vers eux avec l’agilité d’une gazelle et une vitesse dont peu l’auraient cru capable. Presque sur ses talons, le serpent glissait en émettant des sifflements rageurs. Les hommes perchés sur leur arbre virent que la distance séparant Kraeg du serpent diminuait rapidement, et furent envahi par le doute : le pirate allait-il réussir à aller jusqu’au bout ? Une racine, traîtreusement cachée, n’allait-elle pas le faire trébucher avant d’arriver au but ? N’allait-il pas s’écrouler d’épuisement et de terreur ?
Il tint bon. La vue du collet caché sous des lianes lui fit trouver de nouvelles ressources et il sembla accélérer encore, si tant est que cela fut possible. Il franchit le collet sans couper son effort. Deux ou trois secondes plus tard, les Uzaï lancèrent le tronc, au moment même où le serpent passait sa tête dans le collet : le timing était parfait !
L’avancée du serpent fut stoppée net par le garrot qui l’étranglait. Il se débattit furieusement mais se calma très vite, comme s’il avait compris que ses mouvements ne faisaient qu’accélérer sa strangulation ; il finit par s’immobiliser complètement.
Minos jura intérieurement : le plan ne se passait pas du tout comme prévu ! Si la bête restait immobile, ses maîtres allaient finir par la trouver et pourraient la libérer. Jamais il n’aurait imaginé qu’elle fut intelligente au point de comprendre le piège dans lequel elle était tombée. Il n’était pas au bout de ses surprises.
Le serpent bougea lentement la tête, scrutant son environnement. Ses yeux s’arrêtèrent sur le tronc d’arbre qui se balançait au-dessus de sa tête, relié au collet. C’est pas vrai, pesta Minos in petto, il a vraiment compris ! Et de ce fait, le serpent redressa lentement sa tête, jusqu’à ce que le tronc d’arbre repose sur le haut de son crâne.
Il se passa alors une chose qui acheva de sidérer les spectateurs cachés : les anneaux du serpent pris dans le garrot se rétrécirent lentement, jusqu’à ce que la corde ne touche plus sa peau ! Il se mit alors à reculer, très lentement, et son corps se rétrécissait quand il passait dans le collet, avant de reprendre ensuite sa taille normale. C’était une catastrophe pour les Drotites ! Le monstre apparaissait décidément plus que jamais invincible.
– Ça sait faire des truc pareils, les serpents ? murmura avec incrédulité Parnos.
Un cri perçant de rage et de défi se fit alors entendre à travers la jungle, émis par Minos. Sous les yeux ébahis de ses compagnons, il dégaina son épée tyrlis et sauta dans le vide en direction du serpent, une dizaine de mètres plus bas, sans que quiconque n’ait le temps de l’arrêter.
Lommé, Ertos, Akeydana et tous les autres, guidez mon bras ! pria Minos en tombant droit vers la gueule de la bête. Le serpent avait relevé la tête en entendant le cri mais il ne pouvait pas se permettre de bouger beaucoup vu sa situation précaire. Il réussit néanmoins à ouvrir grand sa gueule pour engloutir Minos. Mais le jeune pirate n’avait pas l’intention de se laisser gober : du haut de son arbre, alors que tout semblait perdu pour eux, il avait entr’aperçu un moyen de terrasser le serpent et avait aussitôt décidé de tenter sa chance, aussi infime soit-elle. Il effectua une sorte de roulade dans les airs, qui le fit légèrement dévier de sa trajectoire : cela fut suffisant pour qu’il évite la gueule et se retrouve face aux yeux du serpent, son objectif. Il plongea vers l’œil gauche, épée en avant fermement agrippée.
Son arme s’y enfonça facilement, sans rencontrer de résistance, à un tel point que la garde de l’épée et les mains de Minos disparurent dans l’œil crevé. Il avait réussi à enfoncer sa lame au-delà de l’œil, dans ce qu’il espérait être le cerveau de la bête.
Le serpent fut secoué d’un fort tremblement et s’affaissa, dans un sifflement d’agonie à peine perceptible. Minos fut éjecté sous le choc et s’affala rudement un peu plus loin. Le souffle coupé, il se retourna et vit la tête du serpent s’écraser à terre à quelques centimètres à peine de lui. Le serpent ne bougeait plus. Il était mort. Il fallut un long moment avant que Minos n’ose lui-même bouger, hébété.

DigaLad Tuw fut le premier à réagir : il détacha une coquille de crustacé de sa ceinture, deux fois plus grosse que son poing, et y porta les lèvres : un grondement sourd en sortit, relayé par un autre, puis encore un autre. Bientôt, ce furent des dizaines de grondements qui firent vrombir l’air dans la jungle.
– Qu’est-ce qui se passe, DigaLad ? s’enquit Parnos.
– C’est la guerre, ami. Le peuple Uzaï marche sur son ennemi et va l’anéantir, répondit-il joyeusement. Enfin, nous allons pouvoir venger nos morts ! Enfin, la jungle va de nouveau nous appartenir ! En attendant, rejoignons notre jeune héros et assurons-nous qu’il se porte bien.
Quand ils arrivèrent en bas, ils virent que Kraeg était arrivé le premier : il tremblait de tous ses membres et était assis près de Minos. Ce dernier était allongé sur le dos, les bras en croix, regardant fixement le ciel, ou rien. Quand ses compagnons furent là, bientôt suivis par des dizaines d’Uzaï armés de pied en cap pour la guerre, il se contenta de tourner la tête vers eux et leur sourit. Il fut bientôt porté en triomphe avec Kraeg et c’est un cortège en liesse qui rallia la cité. Mais alors que Kraeg n’était que ravissement, fierté et soulagement d’avoir survécu, Minos resta en retrait de tout cela, arborant de temps en temps un simple sourire presque gêné, et agitant la main mollement pour répondre aux innombrables vivats assourdissants qui jalonnaient sa route.
Le banquet qui suivit fut le plus somptueux de tous et dégénéra presque en orgie. JyaSang Pow recevait de temps en temps des guerriers en armes afin de s’enquérir des combats, et les nouvelles qu’il ne cessait de recevoir étaient toujours les mêmes : l’ennemi était en déroute. Sans le serpent géant pour les protéger, les envahisseurs n’étaient plus que des moutons bons à être égorgés. Leur armée était incompétente et se faisait balayer par les Uzaï déterminés et vengeurs.
A la fin de la nuit, les noceurs s’endormirent là où ils tombèrent. Seul JyaSang Pow et son fils en convalescence, LozaTing Etral, restèrent sobres et éveillés toute la nuit pour entendre les guerriers qui venaient au rapport.
Ce n’est qu’après que le soleil eut dépassé son zénith que le chef Uzaï s’enquit de Minos afin de conférer avec lui. Leurs ennemis étaient en déroute et s’enfuyaient à qui mieux mieux en direction d’un grand fleuve situé à plusieurs dizaines de kilomètres, et qui selon JyaSang Pow représentait la limite du territoire de son peuple. Il en vint à évoquer le statut et les intentions de Minos.
– Alors, jeune Wintrop ? Vous voilà un héros aux yeux des Uzaï, et certains iront peut-être même jusqu’à vous considérer comme un dieu. Comment voyez-vous votre avenir désormais ? Que comptez-vous faire et qu’est-ce que mon peuple peut faire pour vous satisfaire ? Au vu de la situation, il est évident que le moindre de vos désirs sera accompli sans poser de question.
Minos réfléchit longuement. Il avait parfaitement conscience de l’adoration qui se lisait dans les yeux de tous les Uzaï qui croisaient son regard. Il pouvait faire destituer JyaSang Pow d’un geste et régner à sa place s’il le voulait : les autres le suivraient aveuglément et ne vivraient que pour le servir. Oui, il avait parfaitement raison : il pouvait devenir un dieu !
Etrangement, cette perspective ne l’enthousiasmait pas. Au contraire, elle lui inspirait un grand sentiment de malaise, justement à cause de l’attitude des petits êtres gris. Avant qu’il ne tue le serpent, il était leur invité, un être humain considéré comme important et qu’il fallait respecter en tant que tel. Désormais, il était plus qu’un simple mortel, et sa gêne venait du pouvoir potentiel contenu dans son nouveau statut. Il avait peur d’être tenté d’user et surtout d’abuser de cette puissance, peur de perdre le contrôle de sa vie. Hors de question de vivre parmi des êtres qui ne remettraient pas en cause ses agissements, qui prendraient toutes ses paroles comme des ordres gravés dans le marbre, sans jamais les remettre les question : le risque serait trop grand de se couper de la réalité. Ce serait trop grisant. Il inspira profondément et répondit à JyaSang Pow d’un ton qu’il voulait ferme :
– Je pense qu’il ne serait pas une bonne idée que moi et les miens nous nous attardions ici. Nous risquons de mettre à mal votre autorité de chef, même sans le vouloir. Nous vous avons libéré, soit, mais ça ne vaudra pas le coup si la conséquence est de détruire votre équilibre social. Notre présence peut vous détruire de l’intérieur, et l’ironie d’une telle perspective est loin de me faire rire.
JyaSang Pow parut soulagé mais ne répondit pas, attendant la suite.
– JyaSang, je suis ravi de vous avoir aidé et je ne regrette rien. Mais votre monde n’est pas le mien. Mon destin n’est pas ici. Je me considère comme membre de la communauté des pirates, et à ce titre il va falloir que moi et les miens retournions auprès des nôtres. Nous pourrions leur manquer, d’autant que la situation des pirates risque de ne pas aller en s’améliorant, avec la résistance des marchands qui s’organise. En fait, j’en viens même à penser que plus tôt que nous partirons, mieux cela vaudra. Dès demain si possible.
JyaSang Pow s’inclina profondément et reprit la parole, la voix nouée par l’émotion.
– Vous êtes un sage, jeune Wintrop.
– Mon véritable nom est Minos, mais ne le répétez pas. Parmi mes compagnons, seul Parn, dont le propre nom est Parnos, est au courant. J’ai un autre nom pour des raisons…qu’on pourrait qualifier de politiques.
– Cela ne me regarde en rien, jeune Minos. Je me contenterais d’être fier de la confiance que vous me portez en me révélant ce secret, même si ses implications m’échappent. Par ailleurs, j’accepte et j’approuve votre décision de partir rapidement. Mais vous ne partirez pas les mains vides : vous recevrez autant de richesses que pourra en contenir votre navire, ainsi que des dagues uzaï. A moins bien sûr que cela ne vous suffise pas ?
– Ça sera parfait, JyaSang. Tant que cela ne vous coûte pas. Nous partirons tôt demain matin, et pas de banquet pour nous ce soir.
– Très bien. Je souhaite vous faire un autre présent : j’aimerais qu’un membre de mon clan vous accompagne afin de vous servir et vous protéger.
– Cela ne sera pas nécessaire mais je vous remercie.
– Les Uzaï vivent trop refermés sur eux-mêmes, Minos. L’intérêt en vous adjoignant quelqu’un sera aussi de savoir ce qui se passe au-delà de nos frontières.
– Je comprends ce point de vue et j’accepte d’accueillir votre homme.
– Je vais désigner LozaTing Etral pour cette mission. Dès qu’il sera guéri, son aide pourrait s’avérer précieuse pour vous.
– C’est entendu, maître Pow. Merci pour tout, ajouta-t-il en lui serra la main.
– C’est moi qui vous remercie du fond du cœur, Minos, surtout que je ne pourrais jamais rembourser la dette que mon peuple a contracté auprès de vous.
– Dans ce cas, le plus sage est de l’oublier.

Le reste de la journée, des Uzaï firent d’innombrables allers-retours jusqu’à la Flèche et la remplirent de pierres précieuses et d’armes, tandis que Minos informait ses hommes de leur départ imminent. Tous furent satisfaits de l’apprendre : aussi accueillants que fussent leurs hôtes, les pirates avaient hâte de retrouver leur monde. La mer était leur élément, pas cette jungle hostile et sa moiteur permanente. Ils avaient tous envie de retrouver leurs repères.
JyaSang Pow fit un grand discours solennel devant des centaines d’Uzaï, en présence des pirates. Bien que ces derniers n’y comprirent goutte, l’affliction qui se lisait sur les visages des autochtones était évidente : les membres de l’équipage étaient des héros, et ils les quittaient déjà.

Le lendemain matin, après avoir dormi près de leur navire, dans un campement érigé par leurs hôtes, les pirates reprirent la mer, Loza Ting Etral à leurs côtés. Il ne parlait ni aiger ni seitran, mais Vilinder, qui désirait visiblement s’en faire un ami, entreprit de lui enseigner les rudiments de ces deux langues. Sur les berges, des centaines d’Uzaï assistaient au départ du navire, dans un silence ému. Mais quand Minos leur fit un signe d’adieu de la main, ils poussèrent tous en même temps des cris de guerre, ou d’encouragement, ou d’adieu peut-être, faisant s’envoler des dizaines d’oiseaux de taille et de couleurs diverses. Ces cris furent si assourdissants qu’ils devaient s’entendre à des kilomètres à la ronde. Même le bruit des vagues et du vent fut englouti par ce concert.
Puis l’équipage retourna à ses manœuvres, direction Drisaelia, tandis que Kraeg ne tarda pas à aller vomir.
– Vous savez, jeune maître, fit Parnos d’un ton innocent, je pense que même si le serpent avait réussi à attraper Kraeg, on aurait fini par l’avoir.
– Comment ça ?
– Regardez dans quel état se trouve Kraeg : vous pensez vraiment que cette sale bête aurait survécu à un tel repas ?
– T’as raison, elle se serait sûrement empoisonnée !