Chapitre 2

La grand-place d’Ilyria-Na, cercle suffisamment vaste pour qu’un croiseur s’y pose, était noire de monde. La foule en liesse criait sa joie et son bonheur de voir la paix enfin revenue, d’autant plus que pour beaucoup d’entre eux, l’espoir de vivre une telle journée arriver semblait disparu depuis longtemps. Jour historique qui marquait la fin de la diaspora skelorienne, commencée trente ans auparavant après la chute de la planète.
Ver’Liu So-Ren, revêtu des atours des rois de Skelor, conservait une attitude digne et sereine. Pourtant, intérieurement, un étau d’émotions contradictoires écrasait son cœur. Il baignait dans le bonheur et le ravissement, à voir cette foule qui le réclamait et l’admirait, lui, l’héritier du clan royal qui, de manière tout à fait inespérée, avait finalement réussi à monter sur le trône et chasser l’envahisseur zabrak de Skelor I. Une grande tristesse l’envahissait également, en songeant à toutes les souffrances que son peuple avait enduré depuis l’invasion, quelques trente ans auparavant.
Mais tout cela appartenait au passé, désormais. Le char en bois de volin tiré par deux paisibles runderks,et dans lequel il se tenait debout, l’air altier, s’ébranla doucement et suivit l’interminable tapis blanc qui traversait la foule en délire. Jusqu’au palais de ses ancêtres.

Ver’Liu So-Ren ouvrit les yeux mais resta immobile, aux aguets. La puanteur de la salle des machines D12, faite d’huiles de lubrifiants et de produits chimiques aussi nauséabonds que toxiques, assaillit aussitôt ses narines pourtant habituées à cette sensation quotidienne. Il s’assit sur sa misérable paillasse humide et moisie et chassa d’un coup de pied quelques rats qui traînaient par là, aussi larges que ses cuisses.
Il se sentait dépité et frustré par son rêve. Mais il ne pleurerait pas sur son sort. Ni aujourd’hui ni jamais. Il était l’héritier du trône et devait s’en montrer digne. Toujours.
Néanmoins, il savait qu’il n’était plus l’héritier de rien du tout depuis bien longtemps. Né quatorze ans après la chute de Skelor I, fils de la sœur du dernier roi…et du dernier garde royal qui l’avait fidèlement suivi en exil. Tout ça pour se retrouver à exécuter diverses tâches ingrates d’apprenti mécanicien à bord du Carolusia, une station spatiale antique perdue au milieu de nulle part. Son père était mort alors qu’il ne marchait pas encore. Sa mère avait survécu jusqu’au mois précédent, avant d’être emportée par une longue maladie de poitrine, qu’elle avait contractée quelques années auparavant. La misère extrême dans laquelle ils avaient vécu l’avaient empêchée de se soigner correctement.
Ver’Liu n’avait rien. N’était rien. Aucun avenir ne l’attendait. Nul allié à ses côtés. Mais le rêve dont il venait de sortir lui avait semblé si…réel. Il eut envie de hurler, car cette vision semblait si inaccessible, si improbable. Mais il y arriverait ! Rien ne pourrait l’abattre ! Un jour, il quitterait cet endroit minable et partirait à la conquête de son trône, à la force du poignet, pas à pas. La force de sa volonté et sa détermination sans faille, qui s’étaient développées depuis sa plus tendre enfance, l’y aideraient ! Il libérerait son peuple de l’oppression zabrak et régnerait sagement et fermement.
Bien qu’âgé d’à peine seize ans, Ver’Liu était doté d’une maturité et d’une force de caractère étonnantes, forgées par une vie qui n’avait été qu’une succession d’épreuves et de luttes. Mais il avait surtout un but, qui le poussait en avant. Il avait parfaitement conscience que son projet démentiel et démesuré semblait totalement irréaliste, mais il avait balayé ses propres doutes et banni toute peur en lui depuis des années. Il savait ce qu’il avait à faire et le ferait, ou mourrait en tentant d’accomplir son destin. Il finit par sourire, après avoir décidé que son rêve avait un caractère prémonitoire. Et se leva, prêt à entamer une nouvelle journée de travail au sein de la section technique de la Station Spatiale Itinérante Carolusia.

De longues heures plus tard, Ver’Liu So-Ren quitta le conduit de maintenance avec soulagement. Avec son mètre cinquante, il était l’un des rares techniciens à pouvoir s’y faufiler, mais le court-circuit avait été difficile à déceler, surtout avec un contremaître qui ne cessait de pester après lui via comlink. Mais se faire rabrouer sans raison par moins compétent que soi faisait partie du boulot, et Ver’Liu avait appris à l’accepter depuis longtemps.
Peu lui importait les vociférations de son supérieur humain : seules comptaient l’expérience qu’il emmagasinait et la paye quotidienne. Il allait jusqu’à ressentir de la compassion pour le contremaître, qui n’avait absolument rien dans sa vie en-dehors du boulot. Celui-ci terminé, il empochait son salaire et s’empressait d’aller la dépenser à l’un des bars de la station. Ce soir, il perdrait encore au sabbac et boirait trop, comme toujours. Et le lendemain, tout recommencerait : piques et engueulades toute la journée, puis bar. Ver’Liu ne pouvait pas haïr cet homme, car selon lui, il était presque handicapé. Il s’était figé un jour dans un certain schéma de pensée et n’avait jamais réussi à en sortir, oubliant que tout être était perfectible. Toujours.
Il remontait les corridors lentement. Ses muscles ankylosés le faisaient souffrir, à cause de la position inconfortable dans laquelle il avait été contraint de travailler pendant des heures. Il s’en moquait éperdument. Comme tous les soirs ou presque, il était passé par la seule succursale bancaire de la station pour y déposer son maigre pécule du jour. Maigre, certes, mais qui grossissait de jour en jour. Ver’Liu vivait dans un dénuement presque total, avec en point de mire l’objectif de quitter un jour ce trou infect.
Plus que deux intersections et il retrouverait la misérable paillasse sur laquelle il dormait toutes les nuits, dans la salle des machines D12, laissée à l’abandon depuis des années. Mais passé la première intersection, une certaine agitation capta son attention : des plaintes et le claquement caractéristique d’une gifle.
– Personne ne peut t’entendre, sale petite voleuse ! Tu peux crier autant que tu veux !
S’ensuivit des bruits étouffés de lutte. Ver’Liu fit volte-face, sans réfléchir plus avant, et chercha l’origine de ce tohu-bohu. Il s’engagea dans un couloir secondaire et ce qu’il vit le mit dans une colère froide. Un Duro, haut d’au moins deux mètres, tenait à bout de bras une humanoïde bien plus petite, et dont les jambes battaient l’air désespérément.
– Lâche-la, Duro, ordonna d’une voix ferme Ver’Liu en avançant avec détermination.
L’interpellé tourna brusquement la tête et posa ses yeux rouges et globuleux sur lui. Il éclata de rire en voyant le moustique qui prétendait se mettre en travers de sa route.
– Tu veux jouer, gamin ? A ta guise ! dit-il en lançant sa victime en direction d’un mur. Celle-ci s’y affala lourdement en poussant un grognement sourd, avant de tomber face contre terre, inerte.
– Je ne joue pas. Etre plus fort et plus grand qu’un autre ne justifie pas de lui taper dessus.
– De quoi tu te mêles, avec ton baratin minable, pauvre petit con ? Cette garce a essayé de me voler mon portefeuille, et elle va me le payer ! Elle fera moins sa maligne quand je lui aurais brisé les poignets !
– Je ne le tolérerai pas, répliqua Ver’Liu en extirpant de sa ceinture la longue dague effilée qui ne le quittait jamais.
Il se ramassa sur lui-même, prêt à bondir sur le Duro, qui lui rendait pourtant pas loin de cinquante kilos. Celui-ci fut surpris par la réaction du jeune reptilien, d’autant qu’il semblait savoir ce qu’il faisait. Quand il se rendit compte qu’il ne portait rien qui puisse lui servir d’arme, il changea son fusil d’épaule et affecta un ton dédaigneux.
– Pfeuh, si tu la veux, t’as qu’à la prendre, petit. Je m’en fous comme de ma première larve !
Ayant ainsi sauvé la face, il contourna Ver’Liu à distance prudente et s’en fut d’une démarche qu’il espérait nonchalante. Le jeune Skelor, aux aguets, se retint de sourire en voyant les légers tremblements qui agitaient les jambes du Duro. Il ne se pencha sur la jeune humanoïde qu’une fois le grand humanoïde à la peau grise sorti du corridor, et la retourna délicatement.
Il contempla longtemps, sous le coup de l’émerveillement, le visage endormi : une peau écailleuse olivâtre, des traits adolescents, une fine crête sourcilière. Pour la première fois depuis la mort de ses parents, il rencontrait un être appartenant à la même espèce que lui.

Il s’ébroua finalement en se maudissant intérieurement : pendant qu’il restait bêtement à la regarder dormir, peut-être son sommeil était-il en fait un coma, et que des dégâts internes se propageaient dans son corps suite au choc contre le mur. Il ne connaissait pas grand-chose aux premiers soins, mais croyait savoir qu’il était fortement déconseillé de déplacer une personne inconsciente.
Pourtant, il était hors de question de l’abandonner dans cette partie reculée de la station, connue pour abriter ses pires habitants, pendant qu’il partirait en quête de secours : rien de mieux pour la condamner à mort…ou pire. Il la prit donc dans ses bras, le plus délicatement possible et, titubant quelque peu sous son poids, se dirigea vers le secteur médical de la station.
Il n’eut aucun ennui dans cette partie du Carolusia, mais paradoxalement, ce fut en arrivant dans les quartiers d’habitants et de réfugiés plus fréquentables qu’il fut pris à partie.
– Lâche-là, vermine ! cria une jeune voix masculine dans son dos, alors qu’il traversait sa première foule un peu dense.
Il se retourna lentement et se retrouva à faire face à un Skelor furibond, qui devait avoir sensiblement le même âge que lui. Ver’Liu lui trouva aussitôt un air de famille avec la jeune fille dans ses bras, et désamorça la situation sur le champ, à sa manière honnête et franche habituelle.
– Mon nom est Ver’Liu. Calme-toi ! Je l’ai trouvé inconsciente et vais la remettre aux mains des archiatres de la station. Accompagne-moi, puisque tu sembles la connaître.
L’autre parut décontenancé un court instant. Il s’approcha et examina longuement la fille, avant de reporter son regard suspicieux sur Ver’Liu.
– Elle a été blessée ?
– Oui, et tu me retardes ! Il faut qu’un médecin l’examine le plus tôt possible, pour éviter que son cas n’empire.
Le ton impérieux de Ver’Liu sembla faire effet sur son interlocuteur, mais il hocha la tête et répondit :
– Je suis Nal’Kia, et elle c’est ma sœur, Sionarel. Je ne peux pas te laisser l’emmener voir un médecin. Ma famille n’a pas les moyens d’en consulter. Mon père saura quoi faire.
Ver’Liu fut embarrassé par la réponse. Bien sûr que rien n’était gratuit dans cet univers ! Il était bien placé pour le savoir. Il n’avait même pas réfléchi à ce simple fait que la médecine était hors de prix, surtout pour des Skelors, réputés pour être parmi les peuples les plus pauvres de la galaxie. Il n’avait fait qu’obéir à une pulsion, une espèce de solidarité ancestrale, sans penser aux conséquences. Face à la gêne évidente de Nal’Kia quant au manque d’argent de son clan, Ver’Liu hésita brièvement sur la marche à suivre. Sa décision prise, il lui dit simplement :
– Ce sera de ma poche. Suis-moi.
Il reprit sa route sans se retourner, mais entendit Nal’Kia le rattraper, avant de le suivre en silence. Ver’Liu se demanda s’il avait pris la bonne décision : après tout, il ne connaissait pas ces gens, même s’ils étaient Skelors, tout comme lui. Et la note des médecins risquait d’alléger sensiblement son pécule, alors qu’il en avait besoin pour quitter ce lieu. Alors qu’ils arrivaient enfin dans le secteur médical, Ver’Liu décréta qu’il avait eu raison : techniquement, il était le suzerain des Skelors, il était de sa responsabilité de veiller sur leur bien-être. De plus, l’aider avait été son premier réflexe, ce qu’il appréciait après-coup. Il irait jusqu’au bout de sa démarche.

Le docteur à qui ils eurent affaire était un grand Gotal, qui eut du mal à se laisser persuader de les laisser entrer. Ce ne fut qu’après leur avoir demandé une crédipuce – que lui fournit Ver’Liu, et s’être assuré qu’elle était suffisamment approvisionnée, qu’il daigna enfin s’occuper de Sionarel. Ses deux assistants droïds l’installèrent sur un lit médical, et il lui fit passer un scanner. Il ricana en voyant le résultat. Après avoir mis un pansement au bacta sur une grosse bosse apparue sur la front de la Skelor, il se tourna vers Ver’Liu et Nal’Kia.
– Elle n’a rien. Le choc l’a fait s’évanouir et c’est tout. Réveillez-la et débarrassez le plancher.
Il se paya sur la crédipuce de Ver’Liu et les abandonna sans plus de cérémonie.
Nal’Kia se sentit très bête de s’être inquiété pour rien, et regrettait d’avoir laissé Ver’Liu s’engager dans cette démarche. Celui-ci, a contrario, était satisfait d’apprendre que la jeune n’était pas en danger : mieux valait prendre ses précautions, quitte à se faire peur pour rien, que de ne pas prendre ses responsabilités et le regretter par la suite. La perte de quelques crédits n’était rien à côté de la santé d’un être vivant.
Ils quittèrent l’antenne médicale dix minutes plus tard, en soutenant Sionarel qui, si elle s’était réveillée entre-temps, était encore trop groggy pour s’être remis les idées en place. Elle les suivit du pas automatique d’un droïd, en silence. Cette fois-ci, ce fut Nal’Kia qui les guida : il les mena à l’un des corridors les plus larges, très fréquenté, et tapissé de portes menant à des appartements.
Voir autant de monde autour de lui tourna un vague sentiment de tournis à Ver’Liu, qui passait la plupart de son temps dans des secteurs isolés de Carolusia. Quand Nal’Kia composa un code sur l’une des portes et leur fit signe d’entrer, Ver’Liu ne put s’empêcher d’être excité et anxieux tout à la fois. A l’exception de ses parents, c’était la première fois de sa vie qu’il rencontrait d’autres Skelors. Comment allaient-ils l’accueillir en apprenant qu’il était l’héritier du trône, descendant d’une lignée qui n’avait rien pu faire pour empêcher la planète de tomber sous la coupe de dissidents anti-royauté ?
La réaction du clan de Nal’Kia et Sionarel le laissa abasourdi. A peine leurs parents l’eurent-ils vu qu’ils se jetèrent littéralement à ses pieds. Les yeux en larmes, ils remercièrent le Sweeer, le Grand Reptilien, de l’honneur incommensurable qu’il leur faisait en les mettant en présence du descendant des grands rois de Skelors. La dernière personne qui composait le clan fut plus mesurée : Lar’Jon, oncle de Nal’Kia et Sionarel, comme devait l’apprendre Ver’Liu par la suite, se contenta de s’incliner respectueusement devant lui, dans l’attente d’une autorisation de sa part à quitter cette marque d’humilité et de soumission envers un personnage sacré.
Il fallut un bon moment avant que les parents reviennent à plus de pondération. Ver’Liu profita du premier moment de calme pour prendre la parole et tenter de comprendre ce qui provoquait chez eux une telle émotion. Comme il était trop gêné pour regarder les deux jeunes gens de son âge, il ne vit pas l’expression de leurs visages, aussi abasourdie que la sienne.
– Relevez-vous, je vous en prie, fit-il d’un ton qu’il aurait voulu plus naturel. Je…vous…n’avez pas à vous conduire d’une telle manière avec moi.
– Vous plaisantez, votre grandeur ? rétorqua le père, les yeux brillants de dévotion. Vous êtes membre de la divine famille royale de Skelor, c’est le moins que nous puissions faire pour vous exprimer notre fierté de vous rencontrer !
– Je…je ne le veux pas, je ne le mérite pas, asséna Ver’Liu, extrêmement mal à l’aise. Et puis comment savez-vous que je fais partie de la famille royale ?
– La tache noire qui coure sur votre front ne trompe pas : c’est une particularité physique possédée uniquement par les descendants du Grand Roi Dio’Roda.
Bien sûr, imbécile qu’il était ! se tança intérieurement Ver’Liu. Sa mère possédait en effet cette tache de naissance et lui avait répété à maintes reprises que c’était la marque des rois, et que seule leur lignée en était nantie.

Il passa plusieurs heures en compagnie de ce clan, qui le traita avec une déférence telle qu’il en fut plus d’une fois gêné. Les parents de Nal’Kia et Sionarel se nommaient Amo’Kar et Seleniel : âgés d’une quarantaine d’années, ils n’avaient qu’une dizaine d’années lors des invasions zabraks. Comme beaucoup de Skelors issus de la diaspora, leurs parents leur avait conté l’histoire de leur peuple et de leur planète sous un jour idyllique, une sorte de paradis perdu où le mal avait triomphé du bien. Ver’Liu fut surtout impressionné par les espoirs qui les animaient : à leurs yeux, il était inévitable que les Skelors reviennent un jour en triomphateurs sur leur monde, menés par leur souverain. A savoir lui-même, affirmèrent-ils après avoir obtenu de lui la confirmation qu’il était le seul survivant de la lignée.
Il apprit en outre que parmi la diaspora, certains Skelors étaient parvenus à refaire leur fortune et étaient retournés sur leur planète natale. Nul n’avait plus jamais entendu parlé d’eux. Skelor I faisait désormais partie d’une confédération de plusieurs systèmes stellaires, dominée par une majorité de Zabraks, et dont aucune information ne filtrait. La planète avait toujours été isolée : seule une route hyperspatiale, dangereuse mais qui avait le mérite d’exister, y menait. Sa mise à l’écart naturelle avait été accentuée après l’invasion par des raisons géopolitiques : en effet, quiconque voulant s’y rendre devait obligatoirement traverser cette confédération d’envahisseurs, qui avait pris le nom d’Hégémonie Zabrak.
Skelor I fut ainsi placée sous l’éteignoir. Que s’y était-il passé durant ces trente dernières années ? Qu’étaient devenus les Skelors contraints de rester sur place par l’impossibilité de quitter les lieux ? Nul n’était capable de répondre à ces questions. Tout était imaginable, y compris le pire.
Le plus difficile pour Ver’Liu fut de voir que les adultes du clan l’accueillirent comme un demi-dieu : ils ne possédaient que très peu de choses en dehors de leurs hardes, mais n’hésitèrent pas une seconde à partager leur maigre et insuffisante pitance avec lui. La mère, Seleniel, prépara une décoction infâme, soupe à l’arôme indéfinissable. S’il avait été humain, Ver’Liu se serait empourpré violemment en constatant que ce repas, dont les quantités auraient à peine suffit à rassasier deux personnes, fut servi pour eux six, et qu’il en eut la part la plus importante.
La tête bourdonnant d’informations à digérer, d’une nouvelle donne à assimiler, Ver’Liu prétexta une fatigue qu’il était loin de ressentir pour prendre congé de ses hôtes. Il lui fallait réfléchir…sur beaucoup de sujets. Sa tête menaçait d’exploser tandis qu’il regagnait la salle des machines D12 d’un pas quelque peu hagard. L’overdose de données menaçait de le submerger à chaque pas. Les expressions sur les visages des membres du clan défilèrent pour la énième fois devant son esprit : l’adulation dans les yeux de Amo’Kar et Seleniel, la mélancolie et la tristesse chez Lar’Jon, un air revêche pour Nal’Kia. Quant à Sionarel, qu’il avait épié de temps à autre, elle était restée muette quasiment tout le temps, rêveuse peut-être ? Ver’Liu avait du mal à se faire à l’indifférence dont elle avait fait preuve envers lui : que n’aurait-il pas donné pour un sourire ou un simple regard de la part de cette jeune fille, qu’il avait trouvé attirante au premier coup d’œil ? Cette nuit-là, le sommeil ne put l’emporter sur les interrogations et les réflexions issues de l’esprit enfiévré de Ver’Liu So-Ren.


***

Après quelques trop courtes heures de sommeil teintées de cauchemars et de visions de sa vie d’antan, Tel’Ay Mi-Nag finit par ouvrir les yeux. Il se sentait épuisé et prit conscience des ravages subis par son corps pendant l’année où il avait cessé d’exister, où il avait été absent. Mais son esprit n’était ni engourdi ni las : l’image des siens, se tordant de douleur sous ses propres attaques furieuses et déchaînées, repassait en boucle devant ses yeux. Il l’avait fait. Il avait trahi l’enseignement de ses maîtres pour devenir un Sith de l’ancien temps, aveuglé par toute une gamme d’émotions négatives, et dont la haine avait été le point d’orgue.
Le rêve au cours duquel il avait revécu la naissance de Ro’Lay l’avait extirpé de sa non-existence. Revivre cet événement et ceux qui l’avaient vu perdre les deux êtres qu’il avait le plus chéris au monde l’avaient ramené à la vie consciente, qu’il avait cherché à fuir en se réfugiant dans un état catatonique. Il éprouva du mépris pour lui-même d’avoir ainsi renoncé.
Mais ce temps-là était désormais révolu. Il allait faire ce qu’il aurait du depuis bien longtemps : assumer ses actes et en subir les conséquences. Sa famille disparue, ne lui restait plus que son héritage de Sith. Il allait remettre son sort entre les mains de son maître, Maal Gami. Il l’avait trahi deux fois : la première pour aller fonder une famille, et la seconde en tournant le dos à toutes les valeurs qu’il lui avait inculqué. Non seulement lui et Kuun avaient échoué à accomplir la mission qu’il leur avait confié, à savoir mettre la main sur des holocrons Jedi et Sith, mais pire encore, il s’était allègrement vautré dans le plus grand interdit de la Confrérie de Maal Taniet : se laisser submerger par le Côté Obscur de la Force. Il lui fallait rallier Meros V le plus tôt possible, afin de comparaître devant Maal Gami.

Il avisa la pitoyable créature qui tournait et se retournait dans son sommeil à ses côtés, en poussant de temps à autres des grognements sourds et étouffés. Il la revit le prendre dans ses bras et le bercer, elle qui ne le connaissait pourtant pas. Pauvre créature aussi brisée que lui, mais qui avait pourtant essayé de lui apporter du réconfort, dans un effort pitoyable mais qui toucha Tel’Ay. Nul ne méritait de vivre ainsi. Aujourd’hui qu’il se relevait pour faire face à son destin, il décida de tendre la main à la Wookiee pour l’extirper à son tour de cette fange.
Quels qu’aient été les traumatismes qu’elle avait subi par le passé, le simple et machinal geste de compassion qu’elle lui avait manifesté le décida à lui rendre la pareille. Il les sortirait de là, décréta-t-il. A cette pensée, ses yeux abîmés brillèrent d’une farouche détermination, telle qu’ils n’en avaient pas connu depuis bien longtemps.

C’est à ce moment qu’il s’avisa qu’ils n’étaient pas seuls dans ce corridor aux murs suintants d’humidité corrosive. Des bruits de pas et une conversation étouffée parvinrent à ses oreilles.
– Faites moins de bruit, bande de crétins ! Vous allez faire fuir notre gibier.
– Désolé, Doc, j’avais pas vu le truc de ferraille. Vous êtes sûr qu’il y a des êtres vivants dans le coin ?
– Mon scanner ne me trompe pas, imbécile ! Ils sont deux, soyez sur vos gardes et préparez-vous à tirer.
Intrigué, Tel’Ay releva la tête, s’assit et vit trois êtres devant lui, à trois mètres environ. Un Ho’Din, très grand et longiligne, senseur portatif dans une main et grosse mallette en bandoulière à l’épaule. Légèrement en retrait, deux Weequays cherchaient à percer la relative obscurité des lieux, les mains crispées sur des carabines-blasters.
Le cerveau de Tel’Ay enregistra cette vision en moins d’une seconde, et le trio réagit sur le champ à sa présence.
– Tirez ! cria le Ho’Din en le désignant du doigt.
Comme au ralenti, Tel’Ay vit les Weequays pointer leurs armes sur lui et la Wookiee qui, tirée du sommeil, commençait à son tour à se redresser. Instinctivement, Tel’Ay focalisa ses sens sur la Force. Elle était là, en lui, comme toujours, prête à le servir. Il sentit brièvement son incommensurable puissance, qu’il avait emmagasiné sans s’en rendre compte pendant son année de non-vie. Mais alors qu’il allait y puiser pour se débarrasser des importuns, dont il ne comprenait pas le but, il se rendit compte qu’il n’y parvenait pas. Une part de son esprit lui en refusait l’accès, comme si elle l’en estimait indigne.
Les Weequays tirèrent chacun une salve de rayon bleue, qui percutèrent violemment Tel’Ay et Naveromanaria. Ils tressautèrent sous l’impact et s’affalèrent lourdement au sol, tels des pantins désarticulés.
L’un des Weequay se pencha sur Naveromanaria et dit :
– OK, c’est parfait, ici. Elle est paralysée et a l’air à peu près intacte, même si elle est moche et qu’elle pue.
L’autre s’accroupit auprès de Tel’Ay, retombé sur le ventre, et le retourna. La lueur furieuse dans les yeux du Skelor ne parut pas l’émouvoir.
– Pareil pour celui-là, Doc, pas de problème. Qu’est-ce que vous prélevez aujourd’hui ? Cœurs, reins, poumons ?
– Les trois, répondit le Ho’Din en ouvrant sa mallette. J’ai plusieurs clients en attente, ces derniers jours. Ils payent rubis sur l’ongle et n’ont pas envie d’attendre sur les listes officielles de dons d’organe. Il faut dire qu’elles sont trop longues. Qui ira se plaindre de voir disparaître le genre de sous-êtres qui vivent dans les bas-fonds ?
Ses deux acolytes ricanèrent grassement, satisfaits : leur commission serait bonne !


***

Le jour comme la nuit étaient des données subjectives à bord du Carolusia. Les premiers commandants avaient établi deux cycles, l’un diurne et l’autre nocturne, basé sur des journées d’environ vingt-quatre heures, comme sur Coruscant, la capitale de la république. Durant le cycle nocturne, la luminosité générale était donc baissée de moitié, enfin de donner l’impression d’une nuit.
Quand l’intensité des luminaires augmenta, indiquant le début de la « journée », Ver’Liu était plus alerte que jamais. Les heures d’intenses réflexions auxquelles il s’était livré n’avait pas encore fait tomber l’excitation et la fébrilité, qui tenaient son esprit éveillé. Ces heures avaient été déterminantes pour lui, jugea-t-il. Désormais, il savait où il allait, et il savait en quoi il s’était trompé.
Ses parents, surtout sa mère, lui avaient depuis toujours ressassé qu’il était l’héritier du trône, et qu’il y remonterait un jour. Il y avait cru et y croyait toujours, mais se rendait compte d’une chose essentielle : jusque-là, il n’avait jamais rencontré d’autres Skelors. Ils n’étaient qu’une abstraction à ses yeux. Il s’était vu roi parce qu’il aurait du l’être, techniquement parlant. Mais au fond, il n’avait jamais su si ses sujets seraient d’accord, et il avait ignoré quel avait été vraiment leur sort pendant les trente ans de diaspora.
L’exaltation d’Amo’Kar et de Seleniel envers lui avait fait prendre conscience d’un élément essentiel : son peuple comptait réellement sur lui, et il était composé de gens pensants, pas de sujets qui lui obéiraient aveuglément quoi qu’il fasse. Enfin, si, peut-être, mais il repoussa une telle vision des choses : son peuple n’avait pas à se mettre gratuitement à son service. Au contraire, c’était Ver’Liu qui avait des obligations et de lourdes responsabilités. A lui de se montrer digne des espoirs qu’il suscitait. A lui de sauver son peuple de la misère dans laquelle il végétait.
Il se jugea pitoyable un instant : il avait toujours su ce qu’il voulait, mais n’avait jusque-là rien fait concrètement pour se rapprocher de son trône. Mais tout allait changer désormais. Il allait demander l’aide de la seule entité politique assez puissante pour le soutenir efficacement, à savoir la république. Skelor I n’en ayant jamais été membre, il était possible qu’elle refuse de l’appuyer, mais Ver’Liu était prêt à signer un traité d’adhésion en contrepartie. Cela suffirait-il ? Ver’Liu n’en avait aucune idée, mais il ne voyait pas d’autre solution pour arriver à ses fins. Il comptait en outre sur une organisation qui l’avait toujours laissé rêveur et admirateur : l’Ordre Jedi. Son credo était de défendre la justice et la paix, or elles avaient été bafouées trente ans auparavant sur Skelor I.
Sa décision arrêtée, il se leva et alla dans le corridor marchand. Il lui fallait une nouvelle tenue, suffisamment solennelle pour lui asseoir un minimum de crédibilité. Il prendrait ensuite rendez-vous avec le commandant du Carolusia : muni de toutes les preuves de son identité et de la justesse de sa cause, il espérait le convaincre de contacter les autorités de la république. S’il était pris au sérieux, il pourrait défendre son peuple.
Les prochains jours seraient déterminants pour lui, sa planète et son peuple, mais Ver’Liu ne s’effraya pas des difficultés énormes qui se dresseraient immanquablement sur sa route. Il ferait ce qu’il avait à faire. Tout simplement.


***

Dega Nomirani sortit des bâtiments préfabriqués d’un pas pressé, son holo-projecteur à la main. Ouf ! Après des semaines de travail acharné, lui et son équipe avaient enfin terminé de rédiger leur rapport sur la concentration impressionnante de fer sur Clereian. Le géophysicien était ravi : les délais que leur avait donné leur employeur étaient très courts, mais il avait assuré que leurs émoluments seraient à la hauteur de l’effort consenti. Et ils avaient déjà reçu une substantielle avance pour venir étudier la planète dans le plus grand secret. Cela ne pouvait que réjouir le petit Coruscantais. Peut-être même pourrait-il quitter la capitale galactique avec la forte somme qui leur avait été promise. Il s’imaginait déjà couler une retraite paisible sur une planète reculée, une jeune Twi’lek à peine nubile à ses côtés.
Il sortit de sa rêverie quand il avisa la sombre silhouette du commanditaire de l’étude. Le jeune Dévaronien lui tournait le dos, les bras croisés. Perdu dans ses pensées, peut-être ? Dega l’ignorait. Tout ce qu’il savait était que l’humanoïde cornu n’était guère patient et peu sociable : alors que les dix scientifiques habitaient à temps plein dans leurs laboratoires provisoires, où ils pouvaient vivre et travailler, ce mystérieux Séis résidait…nul ne savait où.
Tous les matins de ces trois dernières semaines, il se rendait aux laboratoires pour être mis au courant de l’avancée des travaux en cours, puis disparaissait ou restait debout, contemplatif peut-être, pendant des heures. Sans qu’il se l’explique, Dega ressentait toujours un malaise sourd en sa présence. Alors qu’il ne lui restait plus que dix mètres à parcourir pour le rejoindre, et qu’il songeait à se racler la gorge pour ne pas prendre son interlocuteur par surprise, celui-ci se retourna lentement. La longue cape qui lui recouvrait le corps était d’une noirceur immaculée.
Dega s’arrêta et déglutit nerveusement. Comment le Dévaronien avait-il réussi à l’entendre, alors qu’il marchait sur une plate-bande herbeuse ? Il resta quelques secondes à regarder le visage impénétrable de Séis. Ses petits yeux vifs et encaissés étaient aussi noirs que son humeur était glaciale. Sa peau jaunâtre était dépourvue de toute pilosité et on pouvait voir sur son front bas les deux grosses cornes sombres qui caractérisaient les membres de son espèce.
– Vous désirez, docteur Nominari ?
– Nous avons terminé, monsieur Séis, bafouilla le pauvre Dega en tendant l’holo-projecteur d’une main qui tremblait à peine. Avec quatre jours d’avance sur l’horaire imposé.
Séis s’empara de l’holo-projecteur et le mit aussitôt en route. Il ignora royalement Dega qui souriait piteusement. Les données qui défilèrent sous ses yeux le remplirent d’aise, et il sourit intérieurement : son maître avait eu raison, encore une fois. Cette misérable planète, Clereian, regorgeait de fer. Une nouvelle pierre à ajouter à l’édifice construit par Dark Omberius. La phase finale de son plan se rapprochait à grands pas : bientôt, ils avaient se constituer un empire galactique et éradiquer enfin ces maudits Jedi, qui se pavanaient sur Coruscant. L’ombre des Sith allait pouvoir planer à nouveau sur la galaxie et lui, Séis, serait assis à la droite du Maître.
– Excellent travail, docteur, fit Séis en rangeant l’holo-projecteur dans les plis de sa cape. Regardez d’où vous venez, ajouta-t-il d’un ton doucereux en posant les yeux sur les laboratoires portatifs.
Intrigué, Dega se retourna à son tour. Trois secondes plus tard, une explosion déchira le complexe, dans un fracas de fin du monde. Des flammes jaillirent vers le ciel, surmontées d’épaisses volutes de fumée noire. L’onde de choc jeta Dega à genoux, tremblant de toute part. Son cerveau n’arrivait pas à appréhender ce qui venait de se passer. Il bredouilla quelques mots indistincts, encore sous le choc. Il eut à peine le temps de penser à ses camarades morts qu’un bourdonnement se fit entendre dans son dos. Tétanisé comme il l’était, il n’eut pas la force de tourner la tête.
Séis le décapita d’un simple mouvement de poignet nonchalant, puis alla jeter le corps et la tête dans le brasier ardent. Il sortit son comlink et fit relayer la communication par les systèmes de son vaisseau, jusqu’à Skelor I.
– Mission accomplie, maître. Vous aviez vu juste, cette planète est exactement celle qu’il nous faut.
– Bien, jeune apprenti, répondit une voix déformée et à peine audible. Les scientifiques ?
– Morts. Je m’apprête à quitter la planète pour venir vous rejoindre, maître.
– N’en faites rien, Dark Seid. Nos plans ont quelque peu changé, car j’ai eu une vision dans la Force. Un ennemi pourrait se dresser sur notre route, et je veux que vous vous en occupiez personnellement.
– Je suis à vos ordres, maître. De qui s’agit-il ?
– A vrai dire, je l’ignore pour le moment. Mais si je vous dis que c’est un Skelor et qu’il manie un sabrolaser, peut-être cela vous éclairera-t-il ?
– Que…vous pensez à Tel’Ay Mi-Nag ?
– C’est possible, en effet. Vous m’avez dit que lorsque vous aviez anéanti vos condisciples sur Meros V, deux d’entre eux étaient en mission pour Maal Gami, dont un Skelor ?
– Oui, maître. Kuun Hadgard et Tel’Ay Mi-Nag. Mais ils doivent tous deux être morts : souvenez-vous que même par le biais du Gant de Vèntorqis, je n’ai pas réussi à déceler leur présence.
– Je sais ce que j’ai perçu. Le Skelor qui m’est apparu n’était pas un Jedi, mais il maîtrisait la Force, mon instinct me le crie. Et je ne crois aux coïncidences. Menez votre enquête, retrouvez la trace de vos anciens camarades et éliminez-les.
– Bien, maître, acquiesça Séis, perplexe, avant de couper la communication.

Il regagna rapidement son petit transporteur PX-7 et s’engouffra dans sa cabine. Il sortit de son écrin le Gant de Vèntorqis, que Dark Omberius l’avait autorisé à conserver. Les expériences qu’ils avaient tous deux mené dessus s’étaient avérées décevantes pour le maître, car l’artefact réagissait plus en présence de Séis. Dark Omberius en avait conclu que le Gant était en quelque sorte connecté à la fréquence de Force utilisée par les Sith de l’école de Maal Taniet. Il s’avérait donc inutile pour lui, bien qu’il augmentât les pouvoirs de Séis.
Séis se plongea dans la Force et se mit en état de transe méditative. Il ceignit son poing du Gant de Vèntorqis et ouvrit ses sens à la galaxie. Il ne perçut d’abord rien, avant d’être attiré par une minuscule flammèche, moins qu’une perturbation. Quelque chose d’à peine vivant, qui semblait lutter pour sortir de profondeurs abyssales. Cette présence lui était familière. Dark Omberius avait eu raison, une fois de plus. Tel’Ay Mi-Nag était en vie. Du moins pour l’instant.
Quand Séis sortit de sa transe, il se sentit vidé de toute force. Le nom de Nar Shaddaa flottait à la lisière de son esprit. Il s’étonna de voir que la nuit tombait sur Clereian. Il rangea le Gant dans son étui de bois précieux et alla déclencher les protocoles de décollage du navire. Il avait à faire ! Son maître serait à nouveau fier de lui !


***

Le Weequay décocha un sourire goguenard à Tel’Ay en se penchant sur lui. Il posa son fusil-blaster sur le sol et tendit les mains vers le Skelor, pour le débarrasser de ses guenilles. Quand Tel’Ay lui décocha un sourire carnassier, il mit une très longue seconde à comprendre que le Skelor n’était pas paralysé. Ce laps de temps suffit à sceller sa perte.
Vif comme l’éclair, Tel’Ay s’empara du blaster, le fit tourner entre ses mains, le pointa sur le Weequay et tira. L’être fut violemment projeté en arrière, en poussant un grognement de douleur. Tel’Ay bondit sur ses pieds et décocha plusieurs rafales en direction de l’autre Weequay et du Ho’Din. Sous le coup de la surprise, ils n’eurent pas le temps de réagir et s’écroulèrent à leur tour.
Tel’Ay manqua défaillir : l’adrénaline retombant, son cœur battait la chamade et ses jambes tremblaient. L’effort qu’il venait de faire avait presque épuisé ses ressources physiques, tombées à un niveau incroyablement bas après toute cette année d’inaction totale.
Il attendit que son malaise s’éloigne, puis fit passer le commutateur du fusil-blaster du mode « paralyser » au mode « tuer ». Il marcha calmement vers le premier Weequay, se délecta de la terreur qu’il lut dans ses yeux, et tira à bout portant, en pleine tête. Le second subit le même sort.
Il rejoignit le Ho’Din, plaça la gueule du fusil-blaster tout contre son front et prit la parole. Sa voix rauque lui sembla cassée, même à ses propres oreilles. Il n’avait pas parlé depuis bien trop longtemps.
– Si j’ai bien compris la conversation que tu as eu avec tes hommes, tu es docteur. Hum, il semblerait que ta formation ait été bâclée : je suis un Skelor, connais-tu la particularité physiologique liée à mon peuple ?
L’incompréhension dans les yeux du Ho’Din lui donna la réponse, et il continua :
– Les paralyseurs n’ont aucun effet sur un Skelor.
Cette mise au point faite, il appuya sur la détente.


***

Nassil Veraian était nonchalamment adossé à un réverbère démesuré, sur la Grande Promenade, vaste avenue des quartiers les plus huppés de Coruscant. Autour de lui, la foule était dense et très cosmopolite. Au bout de l’avenue, à quelques centaines de mètres de là, l’impressionnante coupole abritant le Sénat républicain scintillait de mille feux sous l’action des rayons du soleil.
Nassil n’éprouvait que mépris pour tous ceux qui l’entouraient. A ses yeux, ils ne valaient guère mieux que des insectes. Ces imbéciles pavoisaient et se gargarisaient en passant de boutiques luxueuses en restaurants chics, attifés selon les tous derniers standards d’une mode très versatile. Ils n’avaient rien compris à la vie, et il allait leur donner une leçon qu’ils n’étaient pas prêts d’oublier.
Le seul élément fondamental de la galaxie se résumait au mot pouvoir. Et Nassil Veraian possédait le plus grand d’entre eux : il était capable de détruire la vie. Tous les pantins qui s’agitaient autour de lui arboreraient une mine bien différente dans quelques minutes, lorsque qu’ils serreraient leurs moignons sanguinolents contre leur corps, et qu’ils contempleraient les cadavres que seraient devenus les amis avec qui ils auraient plaisanté quelques secondes auparavant.
C’était ce genre d’à-côté à son travail d’assassin professionnel qu’il affectionnait le plus. Certains appelaient cela des dommages collatéraux. Pour Nassil, c’était un rappel de son pouvoir, presque une signature.
Alors que le gang auquel il appartenait n’avait pas reçu de mission depuis longtemps, il avait été ravi d’être contacté par une Bothan, Ashylir’Kroeifa. Comme beaucoup de membres de son espèce, elle se servait de ses réseaux familiaux et personnels pour gravir les échelons de la vie politique. Son ambition démesurée l’avait poussée à intégrer le Corps Diplomatique Bothan détaché auprès de la république. Son but ultime étant de devenir Chancelière de la République, rien de moins.
Trois mois plus tôt, elle était devenue conseiller spécial du sénateur bothan, Jeroed’Erfey. Le soutien de plusieurs clans majeurs de Bothawui lui avaient valu son importante position, mais Ashylir s’était très vite rendu compte de son incompétence. Il estimait être arrivé au plus haut qu’il pouvait l’espérer et ne menait plus désormais qu’une vie de débauche et de luxe. Le second obstacle sur la route qui la conduirait dans les plus hautes sphères de l’Etat était un mâle, Jiger’Orsorul, conseiller spécial tout comme elle mais occupant son poste depuis des années. Il avait toujours été convenu qu’il succéderait à Jeroed’Erfey, une fois que celui-ci serait mort ou aurait démissionné. Elle le haïssait autant qu’il la méprisait.
Récemment, Ashylir avait compris à quel point les deux Bothans étaient intouchables. D’où le recours à Nassil Veraian, un assassin connu dans certains cercles pour être efficace et discret. Une fois embauché, le tueur avait constitué un dossier volumineux sur son employeur et sa future victime. Une fois les habitudes de sa cible étudiées et décryptées, il avait décidé de la marche à suivre. Ce serait efficace, ah ça oui, mais spectaculaire, par-dessus le marché ! Les Coruscantais n’étaient pas prêts d’oublier cette journée mémorable.

Il sourit quand il repéra le landspeeder de Jiger’Orsorul, qui progressait très lentement à travers la foule de badauds. Son statut n’était pas assez important pour qu’il ait le droit d’utiliser l’un des couloirs aériens qui menaient directement au Sénat : ceux-ci étaient réservés aux sénateurs, voire aux Jedi.
Tout comme son supérieur, Jiger’Orsorul aimait l’ostentation et cela se ressentait en voyant son landspeeder, intégralement peint d’un rouge rutilant qui se remarquait de très loin. Il était surmonté d’un habitacle hermétique à vitres blindées et teintées. Voilà qui était bien typique de la paranoïa congénitale des Bothans, selon Nassil. Mais aujourd’hui, elle ne sauverait pas sa victime.
L’assassin traversa tranquillement la foule, en direction du speeder. Ses mains coururent sous les replis de son ample tunique, et détachèrent le petit rectangle d’un rouge métallique qu’il portait en pendentif sous ses vêtements. Il exerça une pression sur une partie de l’objet et entendit un discret bip de confirmation. Tout allait bien : sa bombe était opérationnelle.
Quand il croisa le landspeeder, qui avançait au pas, il posa la mine magnétique sur le côté de la carrosserie qui abritait le moteur du véhicule. Il continua nonchalamment son chemin. Du gâteau, cette mission ! Dans cinq minutes, ce conseiller de sénateur ne serait plus que poussière. Tout comme les dizaines de minables qui traîneraient autour de lui à ce moment-là ce qui, selon Nassil, ne serait pas une bien grande perte. Mais pour l’heure, il lui fallait disparaître : rester pour se délecter du spectacle était hors de question car trop dangereux.

Quelques heures plus tard, Nassil Veraian sortait de l’atmosphère de Coruscant, aux commandes de son chasseur. Avant de passer en hyperespace rejoindre le reste du gang, il se brancha sur la fréquence des information officielles, se réjouissant par avance d’entendre les nouvelles qui indiqueraient la réussite de son contrat. Il déchanta vite : le bulletin spécial faisait état de l’attentat du Sénat, comme le nomma un journaliste, mais le nom de la victime lui fit froncer les sourcils. Jeroed’Erfey, le sénateur, et non Jiger’Orsorul, son conseiller. Il décida de surseoir de quelques minutes à son départ pour écouter plus attentivement le compte-rendu. Une trentaine de morts était à déplorer, ce dont Nassil se moquait éperdument, mais il apprit rapidement la cause de la bourde qu’il avait commise : cet après-midi-là, le sénateur avait emprunté son landspeeder à son subordonné.
Ses cheveux faillirent se dresser sur sa tête quand il se rendit compte de ce qu’il avait fait : il avait tué un Sénateur de la République ! bientôt, de très grands moyens seraient mis en place pour trouver le coupable, peut-être même avec des Jedi en renfort ! Finalement, Nassil se rassura en estimant que sa piste était impossible à remonter. Il ne devait rien rester de la mine. Ashylir’Kroeifa ne parlerait pas non plus : cela serait compromettant pour elle. Et d’un autre côté, Nassil estimait que, malgré son erreur, la Bothan serait ravie, car elle serait débarrassée de l’un de ses deux ennemis.