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1 août 2006

Biopouvoir et sécurité

(Tous les 6 mois, retrouvez sur ce carnet des notes de lectures sur Multitudes, de Hart et Negri).

Après avoir décrit les nouvelles formes de guerre, les auteurs poursuivent leurs analyses sur l'Indiscernabilité de la guerre et de la politique.

  • la guerre est devenue un absolu avec le développement technologique d'armes de destruction de masse et/ou de destruction totale : avec Auschwitz et Hiroshima, nous atteignons les limites de la guerre, la pure production de la mort.
  • Lorsque le génocide et l'arme nucléaire mettent en jeu la vie même, la guerre devient ontologique au sens le plus rigoureux du terme. (p. 34)

    (L'expression guerre ontologique ne veux rien dire : sans doute faut-il comprendre ici l'adjectif ontologique comme synonyme d'absolu ou de fondamental)

  • la guerre semble évoluer dans 2 directions :
    1. elle se réduit à l'action policière
    2. les technologie de destruction la portent à niveau absolu

      Ces 2 directions ne sont pas contradictoires entre elles : le fait que la guerre se réduise au travail de police n'annule pas mais, au contraire, confirme sa dimension ontologique (p.35)

  • Le biopouvoir détient le pouvoir sur la destruction massive de la vie, mais il peut prend aussi la forme de la violence individualisée :

    "Comment un homme s'assure-t-il de son pouvoir sur un autre, Winston ?" Winston réfléchit. "En le faisant souffir", répondit-il. "Exactement. En le faisant souffrir. L'obéissance ne suffit pas".

    Orwell, 1984.

  • La torture comme technique de contrôle.
  • pourtant, ni l'une ni l'autre ne doivent aboutir à la mort : Le pouvoir souverain ne vit lui-même qu'en préservant la vie de ses sujets, ou tout au moins leur capacité de produire et de consommer (p. 36)
  • passage d'une rhétorique de la défense à la sécurité : cette dernière brouille la distinction entre intérieur et extérieur, entre police et armée.
  • inversion de l'agencement traditionnel du pouvoir :
    1. le pouvoir de faire la guerre
    2. le pouvoir de contrôle politique
    3. le pouvoir administratif et disciplinaire
  • La guerre comme élément premier : La souveraineté impériale produit de l'ordre non pas en mettant un terme à la guerre de tous contre tous mais en proposant un régime d'administration disciplinaire et de contrôle politique directement fondé sur une action guerrière continue.
  • Paradoxe : la guerre en devenant fondement du politique doit toutefois produire de nouvelles formes juridiques, c'est-à-dire qu'elle crée son propre ordre juridique.
  • l'exemple de la fabrique de nations (nation building) (on pourra consulter là-dessus le bilan des États-Unis Lessons from the Past: The American Record on Nation-Building).
  • Ce programme politique présuppose que :
    • la nation est quelque chose de purement contignent ou d'accidentel
    • la nation est nécessaire comme éléments de l'ordre global et de la sécurité
  • Quelle différence avec le pouvoir constituant des guerres révolutionnaires ? La fabrique de nations n'est qu'une pâle imitation des processus des révolutions qui ont, eux, leurs racines dans la société : elle vient de l'extérieur et constitue seulement un changement de régime. Ce programme rapelle la division du globe par des puissances coloniales.

28 septembre 2005

Guerre

Intitulée Simplicissimus (du nom d'un personnage d'un classique de la littérature allemande), cette première partie s'attache à décrire la transformation contemporaine de la guerre. Selon les auteurs, nous assistons aujourd'hui à une modification de la nature de la guerre et de la violence politique, modification liée à cette nouvelle forme de souveraineté que représente l'Empire. Cette modification prend la forme de guerres civiles impériales :

Tandis que la conception traditionnelle du droit international fait de la guerre un conflit armé entre des entités politiques souveraines, la guerre civile est un conflit armé entre des combattants souverains ou non au sein d'un territoire soumis à une même autorité souveraine.

En ce sens, On ne peut se soustraire à l'état de guerre au sein de l'Empire, pas plus qu'il ne semble devoir toucher à sa fin et la violence meurtrière demeure une possibilité constante, toujours et partout prête à exploser.

Tout comme la « défenestration de Prague » le 23 mai 1618 inaugurait une nouvelle période de guerre, les attaques du 11 septembre 2001 rendent manifeste ce nouvel état global de guerre généralisée : l'état d'exception est devenu aujourd'hui permanent et généralisé.

Cette modification de la nature de la guerre peut s'appréhender à travers la notion d'exception, dans sa conception germanique et sa conception américaine.

  1. Dans la tradition juridique germanique, l'état d'exception désigne

    la suspension temporaire de la Constitution et de l'État de droit.

    On trouve l'origine de cette conception dans le mythe de Cincinnatus (voir ainsi Tite-Live, Histoire Romaine, Livre III).

    Elle repose sur un paradoxe : il existe certains cas dans lesquels la Constitution peut être suspendue pour être sauvegardée. (Voir l'article 16 de la Constitution française par exemple).

  2. Dans la tradition américaine, l'expression possède deux significations incompatibles entre elles :
    1. elle a tout d'abord un sens éthique, où la souveraineté étatsunienne est exempte de corruption : la vertu civique, le rôle des Etats-Unis dans la promotion de la démocratie et de la liberté, etc. (doctrine de l'exceptionnalisme) ;
    2. elle a ensuite un sens juridique, apparu plus récemment, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une exception par rapport au droit (traités internationaux non signés, etc.).

    La capacité des Etats-Unis à dominer l'ordre global fonde l'état d'exception actuel et cette domination est justifiée, dans le discours politique, en se servant de l'une pour l'autre.

L'intersection de ces deux conceptions de traditions différentes offre un premier aperçu des transformation contemporaines de la guerre.

4 septembre 2005

Multitude (1)

Comme je l'ai déjà écrit par ailleurs, la lecture d'Empire m'a permis d'éclaircir ce que je pressentais de manière si vague : il m'a semblé que les explications théoriques de Hardt et Négri, à travers les catégories d'Empire et de multitude, étaient correctes, sans pouvoir pour autant justifier cette intuition. Le but de cette suite d'articles est d'examiner la validité de cette intuition.

Encore une fois, je reprends tout à zéro, et j'essaierai de décrire, de manière la plus neutre possible les thèses en présence, sans me soucier d'éventuelles précisions pour le moment -- autrement dit, sans faire de l'histoire de la philosophie : il s'agit moins de naïveté que d'une absence de présuppositions (je ne suis pas phénoménologue tendance canal historique pour rien). Je vais donc admettre provisoirement un certain nombre de choses, en l'indiquant à chaque fois, pour y revenir par la suite.

Introduction : La vie en commun

La thèse des auteurs est la suivante :

  • pour la première fois dans l'histoire, la démocratie est en train de devenir une possibilité réelle, sous l'effet du désir de la multitude.

On ne se laissera pas désarçonner par le caractère paradoxale de cette thèse (ne sommes-nous pas déjà dans un régime démocratique ?), lorsque l'on sait les différents sens que ce terme de démocratie a pu prendre au cours de l'histoire. Admettons cette thèse sans la discuter.

Cette possibilité de la démocratie est assombrie par l'état de guerre généralisée et c'est par la description de cet état que les auteurs commenceront leurs analyses.

Dans le précédent ouvrage, Empire, les auteurs se sont attachés à décrire

l'émergence d'une nouvelle forme d'ordre global

désignée sous le terme d'Empire :

La nouvelle forme de souveraineté qui s'affirme aujourd'hui se présente (...) comme un pouvoir en réseau, dont les éléments premiers ou les points nodaux sont les États-nations dominants, les institutions supranationales, ou encore les grandes entreprises capitalistes.
(...)
Bien évidemment, les éléments qui constituent le réseau de l'Empire n'ont pas tous la même importance - au contraire, certains États-nations disposent d'un pouvoir gigantesque tandis que d'autres en sont pratiquement démunis, et cela reste vrai des multinationales ou des autres institutions qui forment ce réseau - mais, malgré ces inégalités, ils doivent coopérer afin de produire et de préserver l'ordre global avec toutes ses divisions et ses hiérarchies internes.

L'état de guerre généralisé à l'intérieur de l'Empire fonctionne comme un instrument de commandement face à cette alternative vivante qui croît au sein de l'Empire, alternative qui porte le nom de multitude.

Je reprends ici les définitions que j'ai déjà indiqué ailleurs :

  • La multitude est une multiplicité non réductible à une unité ou une identité singulière, c'est-à-dire qu'elle est une multiplicité de différences singulières.
  • le peuple est une multiplicité réductible à une unité singulière ;
  • la masse, si elle non plus ne peut se réduire à une unité, se caractérise par son indifférence.
  • Le concept de classe ouvrière est utilisé
    • dans un sens étroit, pour qualifier les ouvriers de l'industrie par opposition aux travailleurs de l'agriculture, des services, etc.
    • dans un sens large, pour qualifier tous les travailleurs salariés par opposition aux travailleurs pauvres et non rénumérés de la sphère domestique et à tous ceux qui ne perçoivent pas de salaire.

Deux caractéristiques permettent de penser que la multitude est porteuse de démocratie :

  1. sa dimension économique, au sens large du terme, c'est-à-dire ce qui lui permet de produire du commun, non seulement la production de biens matériels ( la classe ouvrière) mais aussi, et surtout, des figures de la production sociale (production de communication, de relations et de formes de vie). Cette production du commun, cette production biopolitique fonde la possibilité de la démocratie ;
  2. sa dimension politique, examinée à travers la généalogie des formes modernes de la résistance, de la révolte et de la révolution. Comment la multitude s'organise-t-elle ?

Le but du livre est de comprendre la nature de la composition de la classe globale qu'est la multitude. Cette compréhension s'articulera autour de la guerre, du projet de la multitude et de la possibilité de la démocratie.

1 septembre 2005

Multitude

Avec le mois de septembre qui commence, j'entame une série d'articles autour du livre Multitude de Hardt et Negri. Ce commentaire est pour moi l'occasion de rassembler toutes mes notes éparpillées sur divers suppports autour de ce thème.

J'ai déjà évoqué ce thème sur ce carnet, avec mes notes sur Grammaire de la multitude ou sur Multitude, peuple, masses et classe ouvrière et je mettrai progressivement en ligne celles qui ne l'étaient pas, comme la suite de Grammaire de la multitude ou Empire l'ouvrage précédent de Hardt et Negri publié il y a cinq ans.

Je ne sais pas encore quel résultat donnera ces lectures et ces notes croisées, mais le sommaire de Multitude restera mon fil directeur :

  • Introduction : la vie en commun
  • I / Guerre
    • I.1 - Simplicissimus
      • Exceptions
      • ~Golem
      • L'état de guerre global
      • Biopouvoir et sécurité
      • La violence légitime
      • Samuel Huntington, Geheimrat
    • I.2 - Dispositifs antisubversifs
      • Naissance de la Nouvelle guerre
      • La révolution dans les affaires militaires
      • ~Le mercenaire et le patriote
      • Asymétrie et « domination tous azimuts »
    • I.3 - Résistance
      • La primauté de la résistance
      • De l'armée du peuple à la guérilla
      • L'invention des luttes en réseau
      • ~L'intelligence en essaim
      • Du biopouvoir à la production biopolitique
  • II / Multitude
    • II.1 - Classes dangereuses
      • Le devenir-commun du travail
      • Le crépuscule du monde paysan
      • ~Deux Italiens en Inde
      • La richesse du pauvre (ou : les pauvres, c'est nous !)
      • ~Les multitudes démoniaques : Dostoïevski lit la Bible
      • Excursus 1 : Méthodes : Sur les pas de Marx
      • ~Mort de la triste science ?
    • II.2 De corpore
      • Apartheid global
      • Voyage à Davos
      • Le Big Government est de retour
      • La vie sur le marché
    • II.3 Traces de la multitude
      • La monstruosité de la chair
      • ~L'invasion des monstres
      • La production du commun
      • Au-delà du public et du privé
      • ~Carnaval et mouvement
      • Mobilisation du commun
      • Excursus 2 : Organisation : la multitude à gauche
  • III / Démocratie
    • III.1 La longue marche vers la démocratie
      • La crise de la démocratie à l'ère de la globalisation armée
      • Le projet démocratique inachevé de la modernité
      • ~La révolte des débiteurs
      • La démocratie non réalisée du socialisme
      • ~Berlin 1953
      • De la représentation démocratique à l'opinion publique globale
      • ~Les « tute bianche »
    • III.2 Revendications démocratiques globales
      • Cahiers de doléances
        • Doléances concernant la représentation
        • Doléances en matières de droits et de justice
        • Doléances économiques
        • Doléances biopolitiques
      • ~Convergences sur Seattle
      • Tentatives de réforme globale
        • Réformes de la représentation
        • Réformes des droits et de la justice
        • Réformes économiques
        • Réformes biopolitiques
      • Retour au XVIIIe siècle !
      • Excursus 3 : Stratégie : géopolitique et nouvelles alliances
      • ~Iconoclastes
    • III.3 La démocratie de la multitude
      • Souveraineté et démocratie
        • Les deux visages de la souveraineté
        • Ingenium Multitudinis
      • Que la force soit avec toi
      • La nouvelle science de la démocratie : Madison et Lénine

26 février 2005

Multitude, peuple, masses et classe ouvrière

Brèves définitions, entre deux cartons de déménagement, tiré de l'ouvrage Multitude.

La multitude est une multiplicité non réductible à une unité ou une identité singulière, c'est-à-dire qu'elle est une multiplicité de différences singulières. En ce sens, la multitude s'oppose au peuple, compris comme une population réduite à une unité singulière, et à la masse, qui, si elle non plus ne peut se réduire à une unité, se caractérise par son indifférence. Le concept de classe ouvrière est utilisé

  • dans un sens étroit, pour qualifier les ouvriers de l'industrie par opposition aux travailleurs de l'agriculture, des services, etc.
  • dans un sens large, pour qualifier tous les travailleurs salariés par opposition aux travailleurs pauvres et non rénumérés de la sphère domestique et à tous ceux qui ne perçoivent pas de salaire.

Contrairement à la classe ouvrière, la multitude ne se compose plus des seules figures de la production économique (production de bien matériels) mais aussi, et surtout, des figures de la production sociale (production de communication, de relations et de formes de vie).

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