Conclusion
Les analyses de la Cinquième Recherche logique, consacrées aux vécus intentionnels et à leurs « contenus », courent le long de deux axes dont la direction est donnée par la réécriture et la réinterprétation de deux thèses de Brentano : l'inexistence intentionnelle et la présence objective.
Il y a ainsi tout d'abord un apparaître global partagé entre du vécu et du non-vécu. Si nous appelons conscience le lieu du vécu, nous constatons que certains vécus ont la propriété de se rapporter à quelque chose d'extérieur à eux et que d'autres vécus n'ont pas cette propriété : cette propriété partage les vécus en vécus intentionnels et non intentionnels. Elle fonde la distinction des actes et des non-actes. Si nous examinons maintenant le contenu de ces actes, il faudrait distinguer entre les contenus réels de la conscience et les contenus intentionnels. Ces derniers constituent l'essence de la conscience, parce que, sans eux, cela n'aurait pas de sens de parler de conscience. Les contenus réels de la conscience (les non-actes) sont donc fondés par les contenus intentionnels.
Mais ces contenus intentionnels sont eux-mêmes compliqués : le terme normal des vécus intentionnels est de se rapporter à un objet intentionnel. Or, dans celui-ci, qui n'est rien dans les actes, il faudrait encore distinguer l'objet visé de l'objet tel qu'il est visé : Husserl intercale entre les vécus intentionnels et les objets intentionnels, un nouveau sens de contenus intentionnels, et distingue, en tout acte, entre la matière de l'acte (l'objet visé) et la qualité de l'acte (l'objet tel qu'il est visé).
Un troisième sens apparaît avec le contenu intentionnel comme essence intentionnelle de l'acte, essence composée des deux moments que sont les qualités et les matières. L'essence intentionnelle ne forme pas l'acte total complet, bien qu'il lui soit essentiel. Quand elle fait office de remplissement de signification, Husserl nomme cette essence intentionnelle essence significative.
Si nous suivons toujours le fil du vécu intentionnel, un problème surgit : puisque l'objet intentionnel n'est rien dans le vécu intentionnel, qu'est-ce qui constitue cet objet ? On pourrait penser à la qualité de l'acte, mais quel que soient les variations que l'on peut lui faire subir, elle n'opère pas la différenciation des objets : deux qualités identiques ou deux qualités différentes peuvent viser deux objets différents ; de la même façon, deux qualités identiques ou deux qualités différentes peuvent viser le même objet. Il faut donc se retourner vers la matière pour trouver la différenciation des objets : deux matières identiques ne peuvent jamais donner deux objets différents ; par contre, deux matières différentes peuvent donner le même objet.
Quels sont alors les rapports qu'entretiennent les qualités et les matières au sein de l'acte ? Sont-ils de genre à espèce ? Répondre à ces questions, c'est chercher à déterminer ce qu'est cette présence de quelque chose à titre d'objet et cette détermination rayonne à partir du concept de représentation.
Parmi les treize équivoques de ce terme dégagées par Husserl, au paragraphe 44, quatre ont été particulièrement examiné :
- La représentation comme matière d'acte, c'est-à-dire
re-présentation (
Repräsentation
). - La représentation comme « simple représentation », c'est-à-dire comme modification qualitative d'une forme quelconque de croyance.
- La représentation comme acte nominal.
- La représentation comme acte objectivant.
Nous avons vus avec quelle rigueur Husserl opère avec ce terme
historiquement lourdement chargé et le sort qu'il lui fait subir en
disséquant la thèse de Brentano : si tout acte est une
représentation ou repose sur une représentation, c'est bien parce qu'il y
a lieu de distinguer entre la représentation comme un acte, là où des
actes de représentation nous mettent en présence d'un objet, et la
représentation comme ce sur quoi tous les actes reposent, même l'acte de
représentation, tout en n'étant pas elle-même un acte, mais une matière
d'acte qui présente l'objet tout en s'y substituant. Et puisque l'objet
n'est rien dans les actes de Vorstellung
, la fonction
des Repräsentationen
est d'assurer cette présence
objective. Réciproquement, les Repräsentationen
ne
peuvent remplir leur office que si elles se combinent dans des actes de
Vorstellungen
, n'étant pas, en elles-même,
autonomes.
La variation continue avec un troisième sens de représentation, comme acte nominal, là où des signes linguistiques s'objectivent pour nous. Si Husserl part de la catégorie grammaticale du nom pour montrer qu'il y a des noms qui confèrent à ce qui est nommé la valeur d'un existant, tandis que d'autres noms ne le font pas, cette distinction entre des actes positionnels et des actes non-positionnels n'est pas pourtant pas une différence grammaticale : le passage des uns vers les autres s'appuie sur le modèle de la nomination, mais cette modification n'entraîne aucun changement de matière du point de vue des actes. Cette distinction s'étend à toutes les représentations et donc aussi aux actes propositionnels, entre actes thétiques et actes non-thétiques, à la différence que le passage d'actes nominaux positionnels à des actes propositionnels thétiques implique, lui, un changement de matière.
Si les actes nominaux (noms) et les actes propositionnels (jugements) sont différents par essence, ils ont tout de même une certaine communauté de genre : ils appartiennent à la classe plus vaste des actes objectivants. À partir des actes objectivants, nous pouvons distinguer : par une différenciation qualitative, entre les actes qui posent l'être et les actes qui ne le posent pas ; par une différenciation de la matière, le passage de qualités à qualités, comme celui des actes nominaux aux actes propositionnels ; enfin et surtout, les actes thétiques à un seul rayon et les actes synthétiques à rayons multiples. C'est à l'intérieur de ces actes objectivants que prend place également la discussion des modifications ou des modalisations de la conscience : il faudra ainsi distinguer entre les objectivations représentatives et les modifications qualitatives, et au sein de ces dernières, entre modalisation perceptive et modalisation imaginative.
Voilà esquissé bien rapidement le chemin parcouru. Même si nous avons eu
nous-même l'impression parfois de nous être perdu dans des questions
lointaines de la psychologie descriptive
, Husserl a ainsi
progressivement dégagé, en zig-zag, la structure générale de la
conscience, constituée essentiellement de vécus intentionnels, et la
structure interne de ces même vécus intentionnels, dans une certaine
neutralité. Il est alors possible de parcourir cette structure, en
fonction du but final des Recherches logiques, celle d'une
élucidation phénoménologique de la connaissance, en suivant ainsi
pas-à-pas, les différents degrés des actes dans lesquels cette
connaissance s'édifie.
