VIII

 

 

    – Vous… ne connaissez pas… cette chose… qu’on appelle… ascenseur… sur P-Oilad’e ?

    Pfouih, je suis crevé. Pourtant, je fais régulièrement du sport dans mon salon, avachi dans mon canapé en poils de chinchillas, une manette de jeux à la main. Et là vous allez me dire que c’est pas bien, le chinchilla est une espèce protégée, blablabla, et je tiens à mettre un point d’honneur à vous rassurer : je protège mon canapé comme il faut afin que ses poils ne s’abîment pas. C’est mon côté écolo. Quoiqu’il en soit et pour en revenir à mon entraînement physique régulier devant ma console, je suis assez déçu vu mon état de fatigue. C’est bien la peine de faire des efforts pour s’entretenir physiquement !

    Bab se retourne, soupire en secouant la tête et recommence à monter. Je pense que si j’avais vu ses yeux, ils auraient été levés vers le ciel.

    Arrivé au troisième étage, je fais une pause, les jambes flageolantes. Je m’accroche à la rambarde, à la recherche de mon souffle. J’ai l’impression d’être Lord Executor, l’âme damnée de l’Empereur, engoncé dans son armure qui le maintient en vie et lui donne une respiration aussi sifflante que mécanique. OK, la puissance en moins, je vous l’accorde. Pour le charisme, en revanche, je pense que ça peut se discuter.

    Je jette un œil vers le haut, par-delà la rambarde, histoire de voir ce qui pourrait bien m’attendre dans le pire des cas, genre Bab habite dans la mansarde sous le toit. La vache hara ! Je ne vois même pas le nombre total d’étages tellement c’est haut !

    – On s’arrête où ? que je demande à Bab, qui s’est arrêté pour m’attendre.

    – Au palier suivant.

    Incroyable ! Il m’arrivera donc des trucs bien aujourd’hui ? Je n’en reviens pas ! Je reprends ma marche en avant, galvanisé par la bonne nouvelle.

    Arrivés devant chez lui, Bab sort un trousseau de clés. Diantre ! Des vrais clés en métal ! Et moi qui pensais qu’on n’en trouvait plus que dans les musées ! La Frange Lointaine ne finira jamais de m’épater par son archaïsme.

    Il ouvre la porte et entre. J’hésite brièvement en repensant aux risques d’embuscade, s’il est encore plus retors qu’il en a l’air. Mais bon, je suis lessivé…

    Au point où j’en suis, je préfère encore me faire kidnapper. Après tout, les victimes sont souvent ligotées et allongées, assises dans le pire des cas, bref des positions propices à un repos bien mérité.

    J’entre à mon tour et il ferme la porte derrière nous.

 

    Je fais quelques pas. L’endroit est minuscule, juste égaillé par une grande fenêtre.  Dans un coin, une douche. Dans l’autre, des toilettes. Dans le troisième, une kitchenette. Partout ailleurs, des… trucs et des machins, posés pêle-mêle. Je me demande quelle est la couleur du parquet. Enfin, si c’est du parquet au sol. Là, c’est difficile à dire.

    – Cosy, hein ? me fait Bab.

    C’est qu’il a l’air fier, en plus !

    Avant que j’ai pu répondre, des coups rageurs s’abattent sur la porte.

    – Ouvrez, c’est un ordre ! Il paraît que l’humain est entré ici !

    – Mais… qui êtes-vous ? demande Bab.

    – La Ligue Anti-Humains ! Ouvrez ou nous défonçons la porte.

    – C’est quoi cette Ligue Anti-Humains ? que je demande à Bab.

    – Un collectif créé après l’incident du mois dernier. Depuis lors, ils pourchassent, torturent et tuent tous les humains qu’ils peuvent croiser. Zut, si j’avais su qu’il y en avait dans le coin, je ne vous aurai pas aidé. C’est dangereux pour moi, ça.

    – ET MOI, ALORS ? que je lui hurle dessus.

    Quelque chose de très lourd se jette sur la porte. Aucun doute, ils essayent de l’enfoncer ! Je regarde autour de moi, au bord du désespoir. Une seule issue possible : la fenêtre !

 

    La porte sort de ses gonds à ce moment-là, et des Poliens furieux apparaissent dans l’encadrement de feue la porte. Bab s’éloigne de moi, d’un pas, et dit aux arrivants :

    – Sauvez-moi, il m’a pris en otage !

    Et tout bas :

    – Désolé, Erf, question de survie…

 

    Quand ils se précipitent sur moi, je saute direction la fenêtre. Je me jette sur elle, les bras en avant pour ne pas être trop blessé par les éclats de verre. Je m’écrase sur la vitre qui tient sur le coup et me retrouve les fesses par terre.

    – Triple vitrage, commente Bab.

    J’ai de la chance dans mon malheur : les Poliens sont si avides de mettre la main sur moi qu’ils se gênent entre eux et s’empêtrent dans le foutoir qui jonche le sol. Deux d’entre eux s’affalent et deux autres tentent de les enjamber pour m’attraper. Tiens, je distingue enfin un bout du sol : il semblerait que ce soit du lino, finalement.

    Revenant à la réalité et conscient que ma vie ne tient qu’à un fil, je me redresse, leur tourne le dos, ouvre la fenêtre, enjambe le parapet… oh non ! L’un d’entre eux m’a attrapé le pied ! Je lui donne un coup de talon rageur, porté par l’adrénaline et l’instinct de survie.

 

    Ma chaussure lui reste dans les mains et je saute par la fenêtre.

 

    Ce n’est qu’à ce moment que je me souviens que nous sommes au quatrième étage.

 

    Je crie :

    – Ma chaussuuuuuure !