LIX

 

 

    Bon, revenons à nos moutons électroniques qui rêvent. Avec toutes ces péripéties, il ne faudrait pas oublier le but que je me suis fixé ici : livrer mémé à l’Empereur en échange de ma grâce.

    Reste à savoir comment faire… Oh ! J’ai une idée ! Vu que je suis poursuivi par à peu près tout le monde dans cette galaxie, il suffit que je dévoile ma position et hop, tout le monde va débarquer et je pourrais leur balancer la vieille peau ! Aux orties, mémé !

    – Cirederf, tu vas faire une bêtise, fait l’ordinateur de bord.

    – Qu’est-ce que tu veux dire, ord…

    Je m’arrête parce qu’en fait, je commence à en avoir marre de l’appeler « ordinateur de bord », et que ça commence aussi à saouler l’auteur de devoir l’écrire à chaque fois.

    – Au fait, tu as un nom ? que je demande, du coup.

    – Ben…

    – Si t’es comme les robs, t’as un numéro de série qui peut servir à faire un surnom.

    – Je n’y avais jamais pensé mais tu n’as pas tort, pour une fois. Avoir un nom, ça peut être sympa.

    – Ouais, hein ? Alors, c’est quoi ton numéro de série ?

    – YOW234BIU99236ZA5iJD²ZZ.

    Houlà. Après quelques femtosecondes de réflexion – oui, les gens suprêmement intelligents comme moi n’ont pas besoin de plus –, j’ai trouvé son surnom :

    – ZedZed !

    – ZiZi !

    Ça, c’est ce qu’il dit en même temps.

    – Euh… T’es sûr ? que je demande.

    – Oh oui ! En plus j’ai toujours été fan de Zizi Meanjaire !

    – Okaaaay… on part là-dessus, alors.

    Décidément désespérante, cette non-intelligence artificielle. Mieux vaut changer de sujet.

    – Tu disais que j’allais faire une bêtise. De quoi tu parlais ?

    – Je te voyais en train de réfléchir. On ne s’est pas côtoyés très longtemps mais je sais déjà une chose sur toi : dès que tu réfléchis, la catastrophe n’est jamais loin.

    – Tsss, tout de suite les sous-entendus, que je fais, vexé. Alors que mes réflexions me poussent vers une direction où ma gloire et mon talent vont être reconnus à coup sûr !

    – J’ai du mal à le croire. Tu le vois arriver comment, ce miracle ?

    J’hésite à me confier à une stupide machine qui a choisi ZiZi comme nom usuel. Et je suis loin d’avoir le sentiment que ZiZi soit fiable. D’un autre côté, vu que tous les hommes de cette planète sont à la botte de mémé, voire des objets sexuels pour elle – je frissonne à cette pensée, prélude à des visions d’horreur que je m’empresse de chasser –, je ne risque pas de trouver des alliés dans la place, de prime abord.

    Tant pis, donc, je décide de faire confiance à ZiZi, parce que tout seul, je ne pourrai rien faire.

    – Bon, le plan est le suivant : apprendre à l’Empire où se cache mémé. Vu qu’elle est recherchée, ça me rapportera une prime, et vu que je le suis aussi mais pour une moindre somme, j’espère bien obtenir la grâce de l’Empereur si je la dénonce.

    – Hum…

    – Quoi, « hum… » ?

    – Nous deux, seuls contre une planète entière ?

    – Ben…

    – Avec le vaisseau même pas en état de voler pour qu’on s’enfuit, au cas très probable où on échouerait ?

    – Ben…

    – Je suis rassuré, tu as pensé à tout, qu’il ironise.

    – Oui bah j’écoute tes idées de génie en la matière, alors ! que je lui balance, d’autant plus énervé qu’il a raison.

    – Ben…

    – Ah, tu vois que c’est pas si simple !

    – Oh ! Je sais ! Je vous dénonce tous les deux, ta mémé et toi, et comme ça je finis millionnaire !

    Mes cheveux se dressent sur ma tête. Il n’oserait quand même pas ?

    – À la réflexion, non, qu’il corrige. Parce qu’il va bien falloir que quelqu’un répare le vaisseau qui abrite mes circuits principaux, et que comme tous les hommes du coin sont au service de ta mémé, il ne reste plus que toi.

    Ouf !

    – Par contre, vu ton incompétence en mécanique, je me demande si, même guidé par moi, tu auras le temps de remettre la Kass’rol en état avant de mourir de vieillesse.

    – Je peux peut-être vous aider, dit alors une voix dans mon dos.

    Je me retourne et me retrouve face à l’un des éphèbes de mémé. Beau et bronzé, les muscles saillants et huilés, vêtu d’un simple pagne, qui semble être la tenue officielle ici.

    Son large sourire amical dévoile une dentition aussi parfaite qu’étincelant de blanc.  Quand il se fend d’un clin d’œil en ma direction, je regarde derrière moi mais il n’y a personne : aïe. C’est vraiment moi que son clin d’œil visait.

    Une alarme se déclenche aussitôt dans mon cerveau, qui me dit :

    « Danger, Cirederf ! Danger ! Ne lui tourne jamais le dos, serre les fesses et surtout, ne ramasse pas de savonnette si tu en vois une par terre ! ».

 

    Il y a des circonstances où il vaut mieux être très prudent…