LXXI

 

 

    C’est tous les trois tristes à l’idée de mon sort que nous rejoignons la piste d’atterrissage sur laquelle Qel et Qyp ont posé leur navire.

    Un pincement d’angoisse me saisit le cœur quand je vois qu’ils sont venus dans une kass’rol. Ils sont plus braves que je ne le pensais.

    J’ai peur de devenir sourd au décollage, vu le potin infernal que font les moteurs. On dirait un concerto de marteaux-piqueurs amplifié par des enceintes géantes.  Heureusement, le bruit s’atténue quelque peu une fois qu’on se retrouve en orbite, après une loooooongue montée, tellement loooooongue que j’ai cru plus d’une fois que le vaisseau n’y arriverait jamais.

    Quand je m’ouvre de mon soulagement à Qel et Qyp, le premier nommé me répond, pragmatique :

    – Bah, s’écraser et finir en omelette alors qu’on est dans une kass’rol, ça aurait quelque chose de logique, quelque part.

    Je ne réponds rien, d’autant que je ne suis pas d’accord avec l’image qu’il vient d’utiliser. Dans un modèle de vaisseau po’al, ok, mais pour une kass’rol, non. Sauf si on n’a pas fait la vaisselle et que c’est tout ce qu’il reste, bien sûr. Mais ceci est un autre problème…

    Finalement, le voyage se passe super bien et notre moral remonte en flèche, au fur et à mesure qu’on continue à apprendre à se connaître. C’est bien simple, c’est le voyage spatial le plus sympa que j’ai fait depuis trèèèès longtemps.

    Il faut dire que Qel et Qyp sont des hommes, des vrais : ils ont une super collection de jeux vidéo 3DHD – des heures de bonheur pour nous trois, qui révélons à cette occasion nos tempéraments de compétiteurs, que dis-je, de prédateurs –, sans compter leur vidéothèque très fournie, et seulement de films de qualité : bref, que des films d’action, de quoi bien se reposer la tête et se sentir intelligent quand, au bout de deux minutes de film, on a déjà compris que le héros allait pécho l’héroïne, et qu’après vingt-deux minutes maximum, on pourrait écrire nous-mêmes la fin du film tellement elle est prévisible. Quelque part, c’est aussi rassurant qu’apaisant.

    Cette bonne ambiance de tous les instants ne pourrait être complète sans l’élément indispensable assurant un liant sans faille : la nourriture et la boisson. Et comme les frigos de la kass’rol sont remplis de pizzas et de bière, ce sont trois hommes heureux qui naviguent ainsi dans l’hyperespace.

 

    Au bout de quelques jours, autant afin de varier les plaisirs que pour reposer nos yeux explosés – les écrans 3DHD, ça tue la vue, et les ophtalmos sont plutôt rares en hyperespace –, on passe aux choses sérieuses, à l’ancienne. Table ronde, tapis de jeu vert, whisky, cigares qui puent et donc nuage de fumée au-dessus de nos têtes, qui nous change des vapeurs habituelles rejetées par le moteur, on se retrouve à jouer aux cartes.

    J’ai proposé la belote, mais Qel ne sait pas y jouer. Qel a proposé le poker, mais Qyp n’en connaît pas les règles. Qyp a voulu jouer au bridge, mais je n’en connais que le nom.

    On a quand même fini par trouver un compromis. Si on nous voyait de pas trop près, on n’aurait le sentiment d’avoir affaire à des professionnels des cartes, tellement nous sommes concentrés. Chacun a conscience à la moindre erreur stratégique, il perdra toute marge de manœuvre, et la partie. Et la sentence va s’abattra sur le perdant sera terrible, telle que nous l’avons définie avant de commencer à jouer : il devra faire la vaisselle, et nettoyer les toilettes.

    Je contemple mes cartes, j’hésite. Surtout, garder mon masque d’impassibilité sur le visage. Mes deux adversaires ne doivent pas voir transparaître mes doutes.

    D’une voix qui ne tremble presque pas, je me tourne vers Qyp et lui dis :

    – Dans la famille impériale, je demande… le fils !

    Le sourire ravi qu’il me retourne provoque un nœud dans mon estomac, qui s’accentue à sa réponse :

    – Je ne l’ai pas. Pioche !

    Alors que je sens le spectre de la défaite étendre ses ailes au-dessus de moi, prêt à m’empoigner dans ses serres de vautour afin de me déchiqueter, et que je tends la main – qui cette fois-ci tremble franchement – vers la pioche, une alarme se met à beugler, ou plutôt parvient légèrement à surmonter le bruit omniprésent des moteurs. Mais autant nous sommes habitués au bruit des moteurs – on dirait d’ailleurs qu’ils agonisent ou sont torturés, mais ceci est un autre problème –, autant ce nouveau bruit (oui, je sais, ça fait trois fois que j’utilise le mot en trois lignes) nous saute tout de suite aux oreilles car il est nouveau.

    – C’est quoi, ça ? demande Qyp.

    – L’alarme anti-intrusion ? demande Qel.

    – Intrusion en hyperespace ? Ça m’étonnerait, répond Qyp.

    Tous deux continuent de prêter l’oreille à l’alarme mais aucun ne semble désireux de bouger ni de lâcher ses cartes.

    – Il faudrait peut-être aller voir dans le cockpit ? que je demande d’un air qui se veut innocent.

    Évidemment, je m’en fiche complètement, de leur alarme, sauf si elle peut me donner la chance d’empêcher la partie d’arriver à son terme.

    – Je te vois venir, Nomis, fait Qel en me scrutant de ses yeux soudain étrécis par la méfiance.

    – Tu perds ton temps, Nomis. Tant que le vaisseau ne sera pas en train de se disloquer, pas question de bouger d’un pouce, renchérit Qyp.

    À ce moment, une sorte d’explosion retentit, la kass’rol fait une embardée et en entend comme un déchirement, genre d’un truc qui s’est détaché de la coque.

    Un sifflement de mauvais augure se fait entendre, et nous contemplons tous trois avec une certaine fascination la fumée au-dessus de nos têtes qui commence à s’évacuer dans l’une des cloisons de la pièce.

    – On perd de l’air ! que je crie en bondissant ! On va mourir !

    En fait j’en sais rien mais je fais super bien semblant : tout pour arrêter la partie !

    – ALERTE ! ALERTE ! FAILLE DANS L’INTÉGRITÉ DE LA COQUE ! LA RÉSERVE D’AIR SERA ÉPUISÉE DANS DEUX MINUTES !

    L’ordinateur de bord.

    – Vous avez entendu, les gars ? Il faut réagir ! que je crie derechef à mes deux compagnons, restés immobiles.

    – Qui nous dit que tu n’as pas trafiqué en douce l’ordinateur de bord, Nomis ? demande Qyp, suspicieux.

    – Quoi ?

    – Ouais, genre « je ferai déclencher une alarme si je perds », ajoute Qel.

    – Mais enfin, les gars, vous êtes fous de penser ça !

    – Si tu crois que ça va mettre un terme à la partie, tu te fourres le doigt dans l’œil, Nomis. On pose tous les trois nos cartes en même temps sur la table. Maintenant !

    On s’exécute tout en se surveillant les unes les autres.

    – Ok. Maintenant, on lève les bras gentiment, lentement, pour bien montrer aux autres qu’on n’a rien à cacher. Parfait… maintenant, on se lève, toujours lentement. OK… on s’éloigne de la table, à reculons.

    Une fois que chacun de nous a reculé jusqu’à une cloison, Qel dit :

    – Vite, au cockpit ! Allons voir s’il y a une vraie urgence !

    Quand on arrive au cockpit, Qel et Qyp se jettent sur un écran, où tous les systèmes vitaux du vaisseau sont représentés en rouge.

    – Tout a l’air en ordre, que je dis. Tout est de la même couleur.

    – Oui mais non, fait Qyp. Quand tout va bien, les équipements sont notés en vert.

    – Mais… là, tout est en rouge ?

    – Exact.

    – Alors plus rien ne marche ?

    – Non.

    – Alors… on va mourir ?

    – Oui.

 

    Une fois qu’on en a pris pleinement conscience, on hurle tous les trois de terreur. Et c’est à peine si on entend l’ordinateur de bord annoncer :

    – LA RÉSERVE D’AIR SERA ÉPUISÉE DANS VINGT SECONDES !