Pendant trois jours, à l’abri derrière leur colline, les hommes de Jemril furent à l’œuvre. Commandée par Delental, une partie coupait du bois, fabriquant des centaines d’arcs et des milliers de flèches. D’autres subissaient, sous le joug implacable de Seqeral, un entraînement intensif à l’utilisation des armes de jet.
Jemril était très inquiet. Si le serpent était aussi gigantesque que Seronn le prétendait… Si jamais leurs flèches ne parvenaient pas à transpercer l’épaisse carapace du reptile géant, bien des Tilmandjos y laisseraient leur vie. Jemril avait bien songé à surseoir à une attaque, le temps que Delental parvienne à fabriquer des catapultes opérationnelles, quitte à attendre des semaines, mais le temps jouait justement contre eux.
Bilipossa comme Lacteng connaissaient l’existence de l’armée de Jemril et ne la toléreraient pas longtemps. Sans parler des autres factions tilmandjos. Certaines rallieraient le frère d’Osterren, l’estimant être son successeur le plus légitime, mais d’autres s’y refuseraient obstinément afin de ne pas laisser passer une occasion inespérée de goûter au pouvoir suprême.
Jemril et les siens ne pouvaient donc pas se permettre de traîner en route. Il avait donné trois jours à ses sénéchaux Delental et Seqeral pour que hommes comme armes soient au point. Face à son air décidé, ils n’avaient pas pris d’émettre des objections, bien qu’ils n’en pensaient pas moins : tout allait se jouer sur un coup de dé. Ils allaient droit au triomphe. Ou à la catastrophe.
Restait également une interrogation de taille : était-il possible que ce serpent géant, dont personne n’avait aperçu la moindre écaille jusque-là, n’existe pas ailleurs que dans le cerveau dérangé de Seronn ? Jemril était pessimiste par nature. Pour lui, le serpent était là, caché sous l’eau, attendant de pied ferme, prêt à les écraser tous. Ceci étant dit, si en fin de compte le monstre décrit par Seronn ne s’avérait être qu’une chimère, Jemril en serait le premier ravi… et se ferait un grand plaisir de fracasser le crâne de Seronn pour leur avoir fait perdre leur temps autour d’un monstre imaginaire.

Au lever du troisième matin, Jemril enfourcha son cheval et donna le signal du départ. Le Maître du Vent Talca lui avait signifié la nuit précédente que lui aussi était prêt à en découdre avec le gardien des eaux. Les non-combattants de l’armée restèrent en arrière, trop âgés ou au contraire trop jeunes, personnel médical, cuisiniers et marmitons, malades, blessés et inévitables prostituées sûres de s’enrichir en suivant les soldats, autant de clients potentiels.
Un petit groupe de soldats, médecins et sages-femmes veillaient sur Vhondé. Elle passait son temps à somnoler en attendant la délivrance finale, qui n’allait pas tarder.
Alors que la colonne de soldats s’ébranlait, Seronn lança son cheval pour se frayer un passage jusqu’à Jemril. Celui-ci s’étonna de voir de la peur dans les yeux du Lactengais. Commençait-il enfin à avoir des réactions normales, à sortir de sa bulle ? Quelque part, il en fut déçu.
– Jemril, qu’est-ce qui se passe ?
– Ne me dis pas que tu n’as pas compris que nous allons nous battre contre le serpent ? Parce que sinon, laisse-moi te dire que tu battrais des records de… je ne sais même pas quoi, d’ailleurs, tellement tu es hors-normes !
– Euh… Merci, mon ami.
– Ce n’était pas un compl… ho, et puis zut ! Donc oui, nous attaquons. Quel est le problème ?
– Aucun de tes hommes ne porte de torche.
– Il fait suffisamment jour, pas besoin de feu.
– Mais le serpent en a une grande peur !
– Qu’est-ce que tu racontes, encore ?
– C’est un serpent-typhon.
– Un quoi ?
– Un serpent-typhon. Il y en a plein dans le marécage près de ma ferme, j’ai passé de longues heures à jouer avec.
– Tu n’es pas marié, n’est-ce pas ?
– Non, pourquoi ?
– Peut-être parce que tu joues avec des serpents.
– Tu crois ?
– Hum… Revenons au sujet. Qu’est-ce que cette histoire ? Tu as déjà côtoyé des serpents aussi gros que celui-là ? Il me semble capable d’avaler plusieurs soldats d’un coup, à t’entendre.
– C’est exactement le même que ceux que je connais, sauf que ceux du marécage étaient de taille normale. L’important, c’est qu’ils avaient une peur bleue du feu. Malgré sa taille, celui-ci est de la même espèce : il doit donc lui aussi avoir une peur panique du feu.
– Et ce n’est que maintenant que tu nous le dis, maudit simplet ? D’ailleurs, on n’a toujours pas vu le serpent. Tu es sûr qu’il y en a un, au moins ?
– La dernière fois que je suis venu, je t’assure qu’il était là. Tu ne mettrais tout de même pas ma parole en doute, mon ami ?
Avant que Jemril ait pu répondre, Maître Talca se posa sur l’épaule de Seronn.
– Il y a bien quelque chose sous l’eau, dit le Piminomo. Et c’est très gros…
– Comment le savez-vous ? demanda Jemril.
– En vue de la bataille contre le gardien, Je me suis immergé dans l’élément Eau. Je sens la présence du gardien, en même temps qu’autre chose, massif, caché dans l’eau. Ne doutez pas : nous sommes attendus.