Jemril avait peur. Très peur. Il n’avait jamais aimé commandé, surtout des soldats. Dans ce genre de situation, il était responsable de la vie de chacun. Aucune bataille ne se remportait sans sacrifice, et il porterait le poids du sacrifice de ses soldats. Des femmes pleureraient leurs maris, des enfants seraient orphelins, par sa faute.
En se drapant dans son égoïsme, en ne s’occupant que de lui-même pendant les mois qui avaient suivis la disparition d’Osterren, il avait préservé des vies comme sa conscience. Revendiquer le trône de Tilmand n’aurait fait qu’ajouter à la confusion qui régnait dans le pays.
Jamais il n’avait eu l’ambition de se battre pour lui-même. Il n’aimait pas la guerre, ce qu’il n’aurait jamais avoué à quiconque : guerrier comme tant de Tilmandjos, propre frère du Général en Chef de la Légion Mauve, il n’avait pas le choix. Il représentait une cause plus grande que lui. Certains le considéraient comme un excellent combattant, un fin stratège, mais il n’avait acquis ces compétences qu’à contrecœur et n’avait jamais envisagé de les placer au centre de sa vie.
Et voilà qu’aujourd’hui il devait mener des troupes à la bataille. Un millier d’hommes tous prêts à donner leur vie pour lui et leur général disparu. Il n’avait jamais trouvé cela grisant. Juste pesant. Très pesant. D’autant qu’ils ne savaient pas à quoi s’attendre avec ce mystérieux serpent. Allaient-ils avoir le dessus facilement ? Ou au contraire allaient-ils tous être massacrés en un tour de main ? Les flèches en viendraient-elles à bout ? Ou Seronn avait-il raison en préconisant de l’attaquer avec le feu ?
Las. De toute manière, il était trop tard. Jemril avait lancé le signal du départ. Les dés étaient jetés. Et il était trop tard pour envisager de confectionner des torches. Ils allaient faire avec ce qu’ils avaient, en espérant que cela suffirait.

Dès qu’elle franchit le sommet de la colline, l’armée se divisa en trois groupes. Celui de Jemril continua tout droit tandis que Seqeral et Delental emmenaient chacun le sien sur les flancs. Quand ils furent en place, le lac de Genied était cerné. Jemril donna le signal de l’attaque.
Une première volée de flèches s’abattit sur le lac, sans conséquence visible. Une deuxième suivit, puis une troisième. Jemril était sur des charbons ardents : si jamais les flèches ne provoquaient aucune réaction de la part du serpent, les assaillants en seraient pour leurs frais et gaspilleraient leurs précieuses munitions. Comment combattre un ennemi restant soigneusement hors de portée ?
Quand un amas de grosses bulles creva la surface des eaux, la tension monta d’un cran. Mais nul n’eut le temps de gamberger car le serpent jaillit soudainement du lac dans un fracas de tous les diables. De gigantesques vagues s’abattirent sur les rivages et une pluie fine arrosa l’armée du général mauve.
Le corps d’écailles blanchâtres de la créature cauchemardesque s’éleva de cinq mètres au-dessus de la surface, puis du double. Sa langue fourchue sembla se lécher les babines tandis que des sifflements sourds se firent entendre, ceux-là même qui lui avaient valu le surnom de Sss-Sss donné par Seronn. Son œil jaune et noir fendu présentait clairement le prédateur implacable, impatient de balayer les misérables vermines qui caressaient l’espoir ridicule de venir à bout de lui.
Le serpent les toisa, sûr de sa force, semblant leur lancer un défi muet. Que Jemril accepta en criant :
– Feu à volonté !
Oubliés ses doutes, oubliées ses réticences à l’idée de combattre. La lutte mortelle pouvait s’engager.

Les flèches jaillirent de toutes parts, droit vers leur cible. Si certaines rebondirent sur l’épaisse carapace du serpent, la plupart atteignirent leur but. Le serpent se tortilla en sifflant rageusement. Le son strident, inhumain, fit remonter une peur ancestrale chez bien des soldats tilmandjos, mais leur discipline guerrière inculquée depuis le plus jeune âge leur permit de ne pas céder à la panique. Ils tirèrent, encore et encore, même quand le serpent géant contre-attaqua.
Sa queue émergea à son tour des eaux, se tortilla dans les airs avant de s’abattre sur les rangs des soldats. À chaque attaque de la monstrueuse créature, des dizaines de corps volaient, balayés par les coups de massue géants. Vaincre ou périr aurait pu être la devise de la légion mauve : pas un Tilmandjo ne recula. Ils refoulèrent leur peur, l’inéluctabilité de leur mort à venir. Inlassablement, ils resserrèrent les rangs et continuèrent à lancer flèche sur flèche.
L’interminable reptile ne semblait pas se ressentir des multiples flèches dont son corps était criblé. En apparence déterminé, Jemril commençait à craindre le pire. Son cœur saignait à chaque fois qu’un corps brisé traversait les airs, qu’un cri d’agonie s’élevait. Les humains pouvaient-ils seulement espérer l’emporter, alors que leurs attaques semblaient n’avoir aucun effet sur la bête hideuse ?
Il crut sa dernière heure arrivée quand la queue du serpent fouetta l’air dans sa direction, énorme vague écailleuse porteuse de mort. La ligne d’attaque devant lui fut balayée. Jemril fut percuté par le corps disloqué d’un de ses hommes et se retrouva à terre, le souffle coupé, tandis que la queue du serpent continuait sur sa lancée, passant par-dessus sa tête en le frôlant d’un cheveu.
Inquiet, Maître Talca fendit les airs jusqu’au général par intérim. Il fut rassuré sur son état de santé en voyant Jemril bondir sur ses pieds et agonir le serpent d’injures. Celui-ci l’entendit-il, ou perçut-il le danger représenté par le Piminomo ? Cette fois-ci, ce fut la gueule en avant, béante, qu’il se jeta sur les deux êtres, bien décidé à les gober.
Jemril avait conscience que sa dernière heure était arrivée, mais il se campa fermement sur ses pieds, jeta son arc et empoigna son épée. S’il pouvait ne serait-ce qu’affaiblir cette maudite engeance en lui tailladant l’intérieur de la gueule, ses hommes auraient une – petite – chance supplémentaire d’abattre ce monstre.
Lancé à pleine vitesse, le serpent se jetait sur lui. Rien ne pouvait l’arrêter. Le choc serait mortel. Jemril ferait face jusqu’au bout, amer et rempli de regrets. Regrets pour avoir conduit tant d’hommes à la mort, regrets de n’avoir pas été capable de sauver Osterren. Il avait lamentablement échoué.
Étrangement, l’image de Vhondé et Seronn dansèrent dans son esprit.
Super, je meurs en pensant à une ennemie du royaume et à un simplet, se dit-il, son cynisme naturel reprenant le dessus.

Tout se passa très vite. Une silhouette jaillit aux côtés de Jemril, une torche enflammée à la main. À cette vue, le serpent s’arrêta net, comme hypnotisé, si près des humains que son souffle fétide empuantit leurs narines. Jemril agit d’instinct et se jeta en avant. Il enfonça son épée jusqu’à la garde dans l’œil du serpent et dut la lâcher quand ce dernier, fou de douleur, se tortilla frénétiquement en sifflant de rage.
Les survivants de l’armée continuèrent à tirer inlassablement. Puis les cris de la bête perdirent peu à peu de leur force, les tressautements de son corps se firent sporadiques. Bientôt, elle cessa de bouger après avoir exhalé son dernier soupir, la langue pendante.
– Je t’avais bien dit que les serpents-typhon détestaient le feu, dit Seronn, sa torche à la main et un large sourire aux lèvres.

Jemril n’eut pas la force de répondre. L’adrénaline qui le soutenait disparut d’un coup. Il tomba à genoux, épuisé, avant de vomir son dernier repas. Quand il eut fini, Seronn lui tendit la main :
– Laisse-moi t’aider, mon pauvre ami.
Jemril étant trop las pour polémiquer, il s’appuya sur Seronn pour se remettre sur pied. Ce n’est qu’à ce moment qu’il prit conscience des vivats et des cris de joie autour de lui. Ses hommes ne tenaient plus en place : le frère de leur général venait de réaliser un authentique exploit, de ceux qui s’attachent une loyauté indéfectible et font naître les légendes.
Il acheva de reprendre ses esprits quand ses sénéchaux, Delental et Seqeral, se précipitèrent sur lui. Avant qu’ils ne puissent se jeter dans ses bras pour le féliciter et le porter en triomphe, il les arrêta d’un geste et dit sèchement :
– Établissez un périmètre de sécurité autour du lac. Nous sommes affaiblis et donc vulnérables. Si un ennemi devait s’en prendre à nous, le moment serait idéal. Et occupez-vous des blessés au lieu de vous taper dans le dos !
Les soldats avaient payé un lourd tribut à la bataille. Si Jemril était incapable d’estimer les pertes, elles lui semblèrent faramineuses au vu des dizaines de corps disséminés de-ci de-là. Certains râlaient, d’autres hurlaient de douleur, concert de lamentations lugubres qui amenèrent des larmes aux yeux de Seronn.
Jemril et les siens, soldats par nature, étaient trop familiers des ravages de la guerre pour s’émouvoir du spectacle. Leur enthousiasme retomba et ils s’attelèrent à la tâche macabre de séparer les morts des vivants. Plus d’un pensa même avoir vu pire dans sa vie. Ici, il n’y avait que corps et membres écrasés, contrairement à de précédentes batailles plus conventionnelles où des armes tranchantes avaient été utilisées, provoquant mutilations et lacérations. Là, il n’y aurait que des fractures à soigner.

L’attention de Jemril fut attirée par une rumeur non loin de là. Ses yeux se posèrent sur l’origine de l’événement provoquant les murmures feutrés de ses hommes, comme s’ils avaient peur d’attirer l’attention sur eux. Partout le long du lac, des bulles crevaient la surface, comme si les eaux étaient entrées en ébullition.
Les Timandjos se pressèrent de s’éloigner, sans négliger d’emporter avec eux le plus de blessés possibles.
– Le gardien des eaux… murmura Seronn.
Une tension extrême regagna aussitôt Jemril. Ses hommes et lui avaient accompli leur tâche. Mais ils étaient aussi démunis que des enfants face à l’ennemi magique qui allait se dresser face à eux. Leur sort, leurs espoirs de victoire n’étaient pas entre leurs mains, une situation que Jemril détestait le plus au monde. Dépendre des autres n’avait jamais été sa tasse de thé. Tout reposait désormais sur la silhouette minuscule qui faisait face au lac. À cette distance, on aurait dit une simple poule. Et cela n’était pas pour rassurer Jemril. Loin de là, même…