Chapitre XIV : à la Cour du roi

Dès que leur navire fut mis à quai, Minos et ses lieutenants s’empressèrent de se diriger vers le palais, aux portes duquel leurs premiers ennuis commencèrent : si les gardes ne firent aucune difficulté à laisser passer Minos, il n’en était pas de même pour ses compagnons. Ils apprirent ainsi qu’un porteur d’une bague de commandement pouvait entrer, mais accompagné de deux hommes au maximum, pour des raisons de sécurité.
Ça commence bien, fulmina intérieurement Minos, qui préféra ne pas déclencher de scandale. Il n’était pas encore très connu, et son nouveau statut l’obligeait à marcher sur des œufs, du moins au départ : il avait désormais un rôle de représentation et se devait de faire usage d’un minimum de diplomatie.
En tant que comte du royaume, et surtout d’ancien chef pirate, tous ses faits et gestes risquaient d’être décortiqués, et il pouvait être certain que plus d’un membre de la Cour du roi l’attendrait au tournant au moindre manquement à l’étiquette, concept qui le faisait grimacer.
Il envoya LozaTing, Kraeg et Ototté leur chercher un logement sur le port, ou plutôt ce qu’il en restait après l’attaque des frégates isenniennes : Minos n’avait aucune intention de se séparer de ses compagnons, et détestait déjà le palais. Puis il entra, suivi comme son ombre par Parnos.
Ils se retrouvèrent dans une grande salle au haut plafond, appelée le Hall, et de laquelle partaient une bonne quinzaine de grands escaliers couverts de moquette dorée. Au bas de chacun des escaliers se tenaient deux gardes armés en faction, et un bureau en bois rouge, derrière lequel trônait un quelconque fonctionnaire royal se débattant avec bien des parchemins. Un écriteau de bois était accroché devant chaque bureau, sur lequel on pouvait lire l’endroit où aboutissait l’escalier.
Un peu perdus, même s’ils étaient déjà venus pour la cérémonie à laquelle Minos avec pris part, ils prirent le temps de lire les écriteaux avant de prendre une direction : « Conseil Exécutif », « finances », « ressources », « intendance », « logistique », « quartier général de l’armée », « aile royale », etc. Ils optèrent finalement pour les « renseignements ».
Le vieil homme qui se tenait derrière le bureau des « renseignements » avait une peau extrêmement parcheminée, due à son grand âge. Il avait de longs mais rares cheveux blancs, et sa silhouette voûtée et penchée sur ses parchemins paraissait minuscule. Il ne daigna pas relever la tête quand Minos et Parnos arrivèrent devant son bureau.
– Bien le bonjour, mon brave, commença Minos d’une voix forte, au cas où le grand âge de l’homme ait altéré son audition. Nous cherchons les comtes Tervallé ou Atanihel.
Les yeux perçants de l’homme se réduisirent à de minces fentes tandis qu’il les scruta tous les deux du regard. Il leur lâcha sèchement :
– Vous êtes qui ?
– Comte Minos et son serviteur, répliqua Minos sur le même ton.
– Minos ? Ah oui, l’ancien pirate ? ajouta l’ancien avec mépris.
– Oui, l’ancien pirate qui a contribué à briser la flotte d’Isenn dans cette ville le mois dernier. C’est un problème, vieux débris ?
– Veuillez changer de ton quand vous vous adressez à moi, jeune impertinent ! répondit l’ancien tandis que son visage prenait une teinte pourpre.
– Quand tu auras changé le tien, vieux machin. Depuis quand d’obscurs petits fonctionnaires royaux parlent-ils de cette manière à un comte du royaume ?
– Je suis le comte Ropilias, jeune homme. Et je n’apprécie guère d’être traité de vieux débris ni de vieux machin, est-ce bien clair ?
– Ce sera clair quand vous vous souviendrez que vous vous adressez au comte Minos, et pas à un jeune impertinent ou un jeune homme !
Le vieil Aiger esquissa un mince sourire, et répondit plus doucement :
– Tu as la grande gueule de ton père, petit, à moins que ce ne soit celle de ta mère. J’espère simplement que tu as aussi hérité de leur courage.
– N’ai aucune crainte à ce sujet, Ropilias, intervint Parnos.
Pour la première fois, les yeux du comte Aiger se posèrent sur Parnos, et son visage s’éclaira de joie :
– Alors comme ça tu es encore en vie, toi ?
– Tu devrais savoir, depuis le temps, que je suis plutôt dur à tuer.
– Mouais, c’est vrai : je n’ai jamais compris comment tu as survécu à mon coup de hache. J’étais pourtant persuadé qu’il serait mortel !
– Ça doit être mon fameux « diable au corps » qui m’a sauvé !
– Sans rire, Parnos, puis-je espérer connaître la réponse à cette énigme avant de mourir ?
– De quoi vous parlez, tous les deux ? intervint sèchement Minos, surpris de voir qu’ils avaient l’air de bien se connaître, et vexé de ne rien comprendre à leur conversation.
– Disons que, dans ma jeunesse, j’ai serré d’un peu trop près l’une des filles de Ropilias, avoua Parnos avec un sourire mélancolique, et…qu’il y a eu des suites.
– Quoi ? s’exclama Minos, abasourdi. Tu veux dire que tu lui as fait un gosse ?
– Tu comprends pourquoi j’ai essayé de lui fendre le crâne, maintenant, petit ? dit Ropilias, goguenard.
– Que devient-il, maintenant ? s’enquit poliment Parnos.
Ropilias se renfrogna.
– Mes fils sont morts lors de l’invasion. Cillia et son petit sont désormais mes seuls descendants en vie. Un jour, ton fils va se retrouver comte à ma place, si la guerre ne le tue pas avant : il sert dans l’armée de Lul.
– Te succéder ne sera pas une chose facile, dit pensivement Parnos.
– Oh, c’est un brave petit gars, je ne doute pas qu’il s’en tirera bien. Si tu veux le rencontrer, à l’occasion…
– Non merci, Ropilias. Il n’a été qu’un accident, et je ne l’ai pas vu grandir. Je n’ai jamais été son père et n’ai pas l’intention de le devenir aujourd’hui qu’il est adulte.
– Comme tu veux, vieux. Alors, tu vas me dire comment tu as survécu à mes coups ?
– Ton fils Terfas était mage et guérisseur. Il était au courant pour Cillia et moi et savait que si tu l’apprenais, tu essaierais d’avoir ma tête. Par chance, il a été prévenu dès que tu as découvert le pot aux roses. Il nous a rejoint sur-le-champ, et nous a trouvé après que tu m’ais laissé pour mort. C’est lui qui m’a remis sur pied et aidé à filer.
– Sale gosse, fit Ropilias affectueusement.
– Bon, c’est bien beau, tout ça, reprit Minos, mais on aimerait bien savoir où trouver Tervallé ou Atanihel.
– Ça dépend de ce que vous voulez exactement.
– Faire savoir au roi que je suis revenu : il avait émis le souhait – à moins que ce ne soit un ordre – d’entendre le plan que j’ai concocté pour récupérer mes terres. J’aurai aussi besoin d’un lieu où tenir des réunions, et savoir quels sont les nobles des Marches qui sont présents à Balkna.
– Dans ce cas, ce n’est ni l’un ni l’autre qu’il faut voir, répondit le vieil Aiger. Tervallé est le héraut et aide de camp du roi : il se contente de transmettre les ordres du roi et de veiller à ce qu’ils soient exécutés. Atanihel ne s’occupe surtout pas de ce genre de questions, il est un membre important du Conseil Exécutif du pays. Non, c’est Girgonddé qu’il vous faut voir : il est l’un des adjoints de Tervallé, plus spécialement chargé de l’intendance du palais. Je vais voir où il est, ajouta-t-il en se retournant et en frappant du poing un petit gong suspendu au mur, derrière son bureau.
Un jeune page d’une dizaine d’années ne tarda pas à arriver en courant, avant de se mettre au garde-à-vous devant le bureau. Le comte Ropilias écrivit quelques lignes sur un petit parchemin et le remit au jeune, qui s’en fut au courant.
– Voilà, nous n’avons plus qu’à attendre, conclut Ropilias. Au fait, Parnos, as-tu des nouvelles de Roda Vhil, depuis le temps ?
Minos pesta intérieurement et s’éloigna en faisant les cent pas. La peste était de ces deux imbéciles plongés dans leurs souvenirs datant de la préhistoire ! Quand il pensait que Parnos, un simple serviteur, avait fait un enfant à une fille de comte et était parvenu à y survivre ! Et le pire dans tout ça, c’était que tous deux riaient comme de vieux camarades, discutant tranquillement du fait qu’ils avaient essayé de s’entre-tuer ! Heureusement que Parnos lui faisait tout le temps la leçon et lui avait répété pendant des années de cesser de faire n’importe quoi sans se soucier des conséquences de ses actes !

Au bout d’une demi-heure, ils purent enfin rencontrer Girgonddé, un petit Seitran qui ne payait pas de mine : il parlait tout seul, son visage était continuellement agité de tics nerveux, mais ils se rendirent vite compte qu’il était très efficace dans son travail. Il s’éclipsa dès qu’ils lui eurent fini de lui présenter leurs doléances, et il ne fallut que cinq minutes pour qu’un détachement de quatre gardes royaux ne se porte à leur rencontre pour les emmener voir Darssé.
En chemin, ils furent arrêtés deux fois par des pages, qui leur tendirent à chaque fois un parchemin : sur le premier, il y avait un plan d’une aile du palais, avec une croix portée sur une pièce. Ils avaient désormais leur lieu de réunion, et le page leur remit également la clé qui l’ouvrait. Sur le deuxième parchemin était notée la liste de toutes les Maisons des Marches du royaumes, avec le nom des comtes ainsi que ceux présents à Balkna : Minos constata rapidement que sur la trentaine de noms, seuls six se trouvaient au palais.
Alors qu’ils n’allaient pas tarder à atteindre les quartiers du roi, un Enkar surgit du coude d’un couloir. Leur escorte se figea sur place et fit montre de beaucoup de nervosité. Minos se contenta de hocher la tête en disant :
– Bien le bonjour, Kentos.
– Merci, neveu. Le roi m’a chargé de vous amener à lui, toi et Parnos, et souhaite que j’assiste à votre conversation.
– Très bien, nous te suivons, fit Minos d’un ton égal.
Avoir vu Kentos à visage découvert avait changé le comportement de Minos vis-à-vis de son oncle : désormais, il voyait plus en lui un être torturé que la froide image d’un Enkar stéréotypé et conditionné pour tuer.

Quand tous trois eurent été introduits dans les quartiers de Darssé, confortablement installés dans de larges fauteuils, ils ne manquèrent pas de remarquer l’air préoccupé de leur souverain.
– Bien, messieurs, allons tout droit à l’essentiel, je vous prie. Des rumeurs inquiétantes sont parvenues aux oreilles de nos éclaireurs, comme quoi l’ennemi rassemble ses navires pour revenir tenter sa chance contre nos défenses, et je dois m’assurer que nous ayons une flotte à leur opposer. Comte Minos, qu’en est-il du recrutement de pirates pour la flotte royale ?
– J’ai exposé à l’un de mes lieutenants la proposition que je vous ai soumise, et il l’a acceptée. Il amènera avec lui ma frégate, que je lui ai confiée, et qui porte le nom de notre premier capitaine, Valieri. Ce lieutenant a à peu près mon âge et se nomme Vilinder : c’est un bon marin et il est respecté par nos hommes.
– Parfait, fit Darssé en écrivant quelques lignes sur un parchemin. Et en ce qui vous concerne, j’aimerai savoir comment vous comptez vous y prendre pour récupérer vos terres.
– C’est très simple, sire : à la tête d’un petit groupe déterminé, je reprends la forteresse d’Ertos, ou ce qu’il en reste s’ils l’ont rasée, nous libérons les esclaves luliens des alentours, nous les armons et nous battons les Guzruns, qui fuient la queue entre les jambes !
Parnos leva les yeux au ciel, secoua la tête et émis un grand soupir, tandis que Darssé écarquillait les yeux de stupeur, sidéré par ce qu’il venait d’entendre. Pour sa part, Kentos se contenta de froncer les sourcils et de dire :
– Si par miracle ton petit groupe reprenait la forteresse de mon frère, les Guzruns enverront vague d’assaillants sur vague d’assaillants pour vous écraser.
– Je n’ose supposer, comte Minos, que vous soyez assez idiot pour procéder d’une telle manière, parvint à dire Darssé d’un ton incrédule.
– Faites-moi confiance, sire, je sais ce que je fais et ce que je dis. N’oubliez pas que je me suis appelé Wintrop le Rusé, et ce surnom n’a rien d’usurpé, les Guzruns vont l’apprendre à leurs dépens ! Mon petit groupe de guerriers triés sur le volet sera très mobile et indécelable. Nous frapperons fort et disparaîtrons tout de suite après : ce sera une guerre larvée, insidieuse, bref une guérilla. Nous libérerons les esclaves petit à petit et les regrouperons à la forteresse, d’où nous pourrons nous organiser tranquillement et surtout cacher nos troupes.
– Tu penses aux grottes, n’est-ce pas ? demanda Kentos.
– En effet. Sire, il existe sous la forteresse d’Ertos un réseau de cavernes, grottes et autres tunnels naturels, aisément défendable et dont l’existence n’est pas de notoriété publique. On y trouve même des sources d’eaux souterraines. Et pour ce qui est de la nourriture, nous la volerons tout d’abord – les Guzruns aussi mangent ! – avant de pratiquer l’agriculture, dans la ravine de Desper, je pense. On devrait pouvoir y pratiquer une agriculture en paliers, comme cela se fait couramment dans les montagnes de l’Uvnas.
– Il y a un détail qui cloche dans votre plan, jeune maître, intervint Parnos.
– Lequel ?
– Quand nous avons fui la forteresse, il y a dix ans, nous sommes partis par la route car les grottes avaient été investies par les Guzruns. Déjà, à ce moment-là, ils en connaissaient l’existence. C’est peut-être même par là qu’ils sont entrés dans la forteresse.
– Comment est-ce possible ? demanda Kentos une fraction de seconde avant que Minos n’ouvre la bouche pour poser la même question. Seuls les membres de notre Maison et quelques personnes de confiance en connaissaient l’existence.
– Je crois que nous avons été trahis ce jour-là, mais je crains que nous n’en ayons jamais la preuve.
– Ça ne change rien à mon plan, décréta Minos. Ils ne s’attendront pas à être attaqués, surtout par les grottes, où nous pourrons aisément nous cacher.
– Je ne sais pas quoi dire, dit Darssé, décontenancé. Je ne connais pas ces grottes dont vous parlez, ni la ravine en question. Nous ne savons même pas s’il y a des esclaves à libérer, comme vous l’espérez. Vous pourriez tout aussi bien être morts au bout de deux jours de voyage dans les territoires occupés. Kentos, qu’en pensez-vous, vous qui êtes un expert en stratégie militaire et qui connaissez le terrain ?
– Ce plan comporte beaucoup trop de risques et d’impondérables. Jamais je ne me risquerai à le suivre. Et je déconseille fortement son application. Pour moi, il n’y a réellement rien à faire : seul le gain d’une grande bataille déterminante, faite avec des dizaines de milliers d’hommes, peut nous mettre sur la voie qui mène à la victoire finale, sire.
– Et bien, comte Minos, je crains de ne pas pouvoir vous autoriser à mettre votre plan à exécution, après un tel avis d’expert.
– Très bien, répondit tranquillement Minos en s’enfonçant confortablement dans son fauteuil. Dans ce cas, combien de temps vous faudra-t-il pour monter l’armée de dizaines de milliers d’hommes dont parle Kentos ?
– Voyons, comte Minos, c’est tout bonnement impossible et vous devriez le savoir !
– Dans ce cas, sire, s’exclama Minos en se redressant soudainement, nous allons perdre cette guerre, c’est inévitable ! Il est peut-être déjà trop tard pour réagir, mais nous avons quoi qu’il en soit le devoir de tenter quelque chose, et c’est ce que je veux faire !
– Mourir pour une noble cause est une chose, comte Minos, mais survivre pour cette cause est autrement plus difficile, et plus efficace : je préfère un guerrier vivant qui peut frapper qu’un guerrier mort dont on ne peut que louer le souvenir et le sacrifice !
Entendre ces paroles irrita Minos au plus haut point, car il s’était tenu le même raisonnement avant de se décider à venir défendre Balkna avec sa flotte. Il avait beau en défendre le principe, une combinaison de facteurs favorables avait tout de même fini par leur assurer la victoire !
– Dans ce cas, sire, puis-je respectueusement vous demander quels sont vos plans pour libérer le pays ?
Darssé eut l’air d’avoir reçu un coup violent, tellement il se figea, l’air interloqué. Finalement, il prit la parole, livide, d’une voix atone.
– Tenir, attendre et espérer, c’est tout ce qui nous reste, je le crains, comte Minos.
– Je ne suis pas un mouton, sire ! cria Minos en jaillissant de son fauteuil et en abattant violemment son poing sur le bureau du souverain. Je ne me laisserai pas égorger sans rien faire, et mon plan a beau être loin d’être parfait, il a au moins le mérite d’exister ! Je refuse d’attendre bêtement qu’une opportunité se présente, si tant est qu’elle se présente. Je préfère forcer moi-même la chance !
– Calme-toi et rassieds-toi, Minos, on ne parle pas sur ce ton au roi de Lul, fit Kentos d’une voix dure.
– C’est quoi ton problème, Kentos ? Tu crois peut-être qu’en refusant d’admettre un problème, on l’empêche d’exister ? Si c’est le cas, tu es un crétin, et…
Minos interrompit brusquement sa diatribe, se rendant compte qu’il venait de se tourner vers le roi pour lui appliquer le même qualificatif. Il se rassit aussitôt, l’air boudeur.
– Veuillez excuser le comte Minos, votre altesse, dit Parnos de son air le plus innocent possible, je l’ai élevé pour la guerre et non pas pour la diplomatie.
Minos le fusilla du regard, furieux, tandis que Kentos les regarda tour à tour, perplexe : qu’est-ce que ces deux-là avaient dans le crâne, au nom d’Akeydana ?
Minos reprit la parole :
– De toute manière, sire, vous n’avez rien à y perdre, sauf la vie d’un petit groupe d’hommes, une dizaine au maximum.
– Dix hommes pour reprendre un comté… murmura Darssé, perdu dans ses pensées. J’ai déjà entendu ces mots par le passé, et je crois que les comprends aujourd’hui.
Se tournant vers Minos, il lui dit d’un air déterminé :
– Ecoutez-moi bien, comte Minos. Pour cette mission que vous vous êtes assigné, vous devrez être dix, vous m’entendez ? Pas un de plus, pas un de moins ! Est-ce clair ?
Ses trois interlocuteurs ne manquèrent pas d’être surpris par cette soudaine volte-face, mais Minos y voyant l’autorisation de mettre son plan à exécution, il se pressa de répondre :
– A vos ordres, votre altesse. Dix, pas un de moins, pas un de plus.
– Très bien, vous pouvez aller vaquer à vos préparatifs. Tenez le comte Tervallé informé de vos préparatifs et faites ce que vous avez à faire, dit-il en ajoutant un geste leur signifiant leur congé.
Mais Minos avait encore un détail à régler et il l’estimait d’importance :
– Sire, avant de nous retirer, j’aimerais savoir si vous verriez un inconvénient à ce que l’Enkar Kentos Vildetos Ertos nous accompagne dans notre quête ?
– Un Enkar est exclusivement au service du roi, comte Minos, ce que vous n’ignorez pas. Néanmoins, si Kentos désire quitter sa charge pour se mettre à votre service, sachez que je ne m’y opposerais pas.
– Je vous en remercie, sire. Kentos, as-tu le désir de nous suivre dans notre dessein ?
Kentos hésita longuement, pesant le pour et le contre. D’un côté, son vœu le plus cher depuis sa plus tendre enfance avait été de rejoindre les rangs des Enkars, la crème de l’élite en ce qui concernait l’art de la guerre, ce qu’il était parvenu à accomplir. D’un autre côté, il était également très attaché à sa Maison natale, au souvenir de ses ancêtres, de ses parents, de son frère et de sa belle-sœur. Il pouvait presque voir son frère froncer les sourcils à l’idée que Minos parte à la mort pour libérer le comté ancestral, alors que Kentos resterait tranquillement en retrait au palais royal, même si la vie d’Enkar n’avait rien de reposant.
– Si Erksool de Menianet, chef des Enkars, n’y voit pas d’inconvénient, alors Kentos Vildetos Ertos, membre du clan Ertos, mettra sa vie au service du comte de sa Maison.
Sur ces mots, les trois derniers membres de la Maison d’Ertos prirent congé du roi Darssé de Lul. Kentos partit en quête de son supérieur Erksool, tandis que Minos et Parnos hélèrent des pages afin de prendre contact avec des nobles des Marches.
Bizarre que le roi tienne absolument à ce que nous soyons dix, se dit Minos en récapitulant leur nombre : lui-même, Parnos, Ototté, Kraeg et LozaTing Etral, voilà qui faisait cinq. Avec Kentos, ils seraient six. Restait à trouver quatre autres hommes, et Minos espérait bien les recruter parmi les six nobles des Marches se trouvant au palais. Finalement, il décida d’inclure le jeune Saug à leur groupe : le petit était intelligent et débrouillard, et susceptible de s’introduire là où eux autres adultes ne le pourraient pas. Ainsi, il ne lui restait plus qu’à convaincre trois nobles de se joindre à eux.

Une fois que Erksool eut permis à Kentos de quitter les Enkars, les trois organisèrent des rendez-vous avec les six nobles des Marches. Ils mirent trois jours à les voir tous, partageant leur temps entre le palais et l’auberge miteuse dans laquelle leurs camarades leur avaient trouvé un gîte.
Sur les six, deux occupaient d’importantes fonctions pour le compte du royaume et ne voulurent pas les abandonner pour une quête que l’un d’eux qualifia de « fantasque ».
Deux autres étaient, de l’avis de Minos, des bons à rien très arrogants et à l’ego hypertrophié, simplement parce qu’ils étaient nés nobles : comme ils étaient trop fiers pour accepter un travail qui ne leur paraissait pas digne d’eux, ils étaient totalement désœuvrés quand les membres du clan d’Ertos les rencontrèrent, et ils acceptèrent aussitôt de les accompagner dans leur quête. A les entendre, ils étaient capables de vaincre à eux deux l’intégralité des armées d’Isenn. Minos les incorpora à leur groupe à contrecœur, estimant que soit ils mourraient à cause de leur incommensurable bêtise, soit ils évolueraient assez pour se rendre utiles. Leurs noms étaient Eliniloccé et Corfilanné. Mais désormais, leur groupe comptait neuf membres.
Les deux derniers se nommaient Noïtté et Carbalas. Tous deux occupaient des fonctions subalternes au sein de l’administration royale, et Minos se rendit vite compte que leurs activités physiques les plus intenses consistaient à gratter des parchemins avec des plumes, du matin au soir. Le genre d’énergumènes à pousser de hauts cris de terreur en présence d’une araignée, et à s’estimer gravement blessé en cas d’ampoules ou d’ongles retournés.
Evidemment, ni l’un ni l’autre n’avait la moindre envie de se joindre au groupe de Minos. Celui-ci insista plutôt du côté de Carbalas, en faisant appel à sa fierté d’Aiger, descendant d’impitoyables guerriers, mais il s’aperçut vite qu’il avait affaire un lâche pusillanime. Noïtté, par contre, avait l’air plus intéressé, regardant Minos et Parnos avec beaucoup d’admiration. Il était visiblement très impressionné par les deux hommes et leurs projets, mais n’osait pas se décider, trop peu sûr de lui. Bien sûr, il aurait bien voulu devenir un héros. Bien sûr, il aurait adoré contribuer à libérer ses terres, mais s’il l’avait fait des centaines de fois, ce n’était qu’en rêve.
Minos et Parnos, sentant leur proie hésiter, le tannèrent et le harcelèrent jusqu’à ce qu’il accepte de se joindre à eux. Dès qu’il eut dit oui, il lui firent quitter son poste sur le champ et ne le lâchèrent pas d’une semelle, afin de l’empêcher de changer d’avis. Et ils s’empressèrent de faire parvenir au comte Girgonddé la liste des dix compagnons. Noïtté ne pouvait désormais plus reculer, même si Minos et Parnos virent rapidement, à plusieurs reprises, qu’il regrettait déjà d’avoir cédé. Heureusement pour eux, il était trop intimidé pour oser l’avouer.

Leur groupe composé, ils s’attelèrent ensuite à une tâche importante, à laquelle Minos n’avait pas pris le temps de réfléchir : comment atteindre les Marches de Lul sans se faire tuer au bout de deux cent mètres ? Ils se rendirent vite compte que traverser le pays occupé serait un suicide, aussi optèrent-ils, au grand désespoir de Parnos et Kraeg, par la voie maritime : ils allaient emprunter le détroit de Remega, qui séparait Lul du Delnas.
Dans ce goulet d’étranglement, ils risquaient de se retrouver entre deux feux : tout le Delnas était occupé par les Guzruns depuis près de dix ans, ainsi que tout le nord de Lul, de l’autre côté du détroit. Sans parler des frégates isenniennes qui sillonnaient le secteur, peut-être pour se regrouper en vue d’une attaque prochaine de Balkna.
Néanmoins, ils savaient que c’était sur mer qu’ils avaient le plus de chances de passer inaperçus, d’autant qu’ils avaient un bon navire à leur disposition.
Les trois jours suivants furent consacrés à l’approvisionnement du navire, en vivres et en armes surtout. Ils hésitèrent à prendre des selles puis y renoncèrent : ils n’étaient pas certains de trouver des chevaux une fois à terre, et si jamais ils arrivaient à mettre la main dessus, il y avait de grandes chances pour qu’ils trouvent également des selles avec. Surtout s’ils se débarrassaient des éventuels cavaliers.
S’ils avaient écouté Kentos, le navire aurait été bondé d’armes de toutes sortes. Minos dut y mettre bon ordre : certes, ils avaient l’intention de soulever le pays et d’armer les gens qu’ils libéreraient, mais il était irréaliste de croire qu’ils pouvaient embarquer des centaines d’armes à bord du navire dans ce but.
Kentos se chargea d’équiper Noïtté en armure et armes. Celui-ci était tellement excité à l’idée de se déguiser – c’était le sentiment de Kentos – en guerrier qu’il était prêt à acheter n’importe quoi, du moment qu’il ait l’air d’un guerrier. L’ancien Enkar le ramena vite à la réalité et l’équipa de protections efficaces, à défaut d’être esthétiques.
Quand à Saug, il fut ravi de les suivre quand Minos le lui demanda : l’ancien esclave n’était pas loin d’aduler Minos, ce qui mettait ce dernier particulièrement mal à l’aise. Qui était-il pour être ainsi admiré à ce point ?
La veille de leur départ, suivant une antique tradition pirate, Minos, Kraeg, LozaTing et Parnos décidèrent de se saouler à bord du navire. Saug et Kentos s’abstinrent de boire, le premier parce qu’il était trop jeune, le second parce qu’il ne buvait pas. Concernant les nouveaux, les deux grandes gueules Corfilanné et Eliniloccé se sabordèrent allègrement en jouant aux durs, et furent évidemment les premiers couchés, malades. Noïtté but peu mais vite, et cela suffit à l’envoyer rejoindre les deux autres nouveaux du groupe. Quand à Ototté, il se contenta de boire avec parcimonie, mais toute la nuit, tranquillement.
Peu avant l’aube, Minos fut réveillé par Kentos, premier levé et, avec l’aide de ses anciens pirates, il jeta les trois nouveaux par-dessus bord, pour être sûr qu’ils soient bien réveillés.
Dès qu’ils furent remontés à bord à bord, il donna l’ordre de départ, le regard tourné vers le large. C’était parti ! Destin glorieux, mort misérable dans un trou sans nom, ou succès mitigé : quel allait être leur sort à partir de cet instant ? Minos n’en savait rien et s’en fichait éperdument : au moins, il n’aurait pas le moindre regret, car il aurait tenté quelque chose !