Chapitre I : L’humain et la poule

À vingt ans, Seronn était promis à un destin médiocre. Orphelin depuis trop longtemps pour se souvenir de ses parents, il fut élevé par ses compère et commère, au village de Lesserel. Comme ses ancêtres avant lui, il apprit les bases du métier de cultivateur, bien décidé à obtenir un jour sa propre exploitation.
Malheureusement, issu d’un milieu pauvre et parti de rien, il ne parvint jamais à s’imposer ni à gagner de l’argent. Les rares journées de travail obtenues de ci de là en tant que journalier ne firent que confirmer la médiocrité de sa réussite sociale.
C’est alors qu’il entendit parler des escarmouches à la frontière, et surtout que le roi recherchait des soldats. Même si le royaume était minuscule, et que son souverain ne vivait pas beaucoup mieux que le plus riche de ses paysans, Seronn vit là une occasion de s’élever, si les dieux – Divina en tête – s’avéraient être de son côté.

Il s’engagea. Après une courte et minimaliste formation au maniement d’antiques épées, il se sentit invincible et prêt à en découdre avec tous les ennemis du royaume à travers Galéir, à l’instar de ses jeunes camarades fraîchement recrutés. Il était aveuglé par l’optimisme de la jeunesse qui n’a pas vécu. Il ne savait pas. Il avait vite appris.

Une bataille suffit. Les ordres avaient été très clairs, attaquer en hurlant, épée à la main. Objectif : reprendre la colline, occupée par l’envahisseur du micro-royaume voisin de Bilipossa. Les généraux oublièrent de leur dire – à moins qu’ils ne l’ignorassent, tout bonnement – que les ennemis étaient des mercenaires surentraînés. La bataille tourna vite au massacre, et Seronn vit ses amis, ses pairs, se faire tuer et mutiler avec une facilité déconcertante.
Il comprit que s’il restait là, il serait mort avant la fin de la journée. Soit l’assaut lui serait fatal, soit il reculerait et ses propres supérieurs l’abattraient pour lâcheté. Fuir alors que la bataille était perdue d’avance faisait-il de lui un traître ? Il ne le pensait pas. Pour lui, ce n’était qu’une question de bon sens. Il se faufila donc à travers les buissons urticants et, s’il récolta d’innombrables égratignures à cette occasion, au moins réussit-il à survivre.
Seronn devint un déserteur, un fugitif. Retourner dans son village aurait été suicidaire, aussi gagna-t-il la forêt voisine de DékongLa, pour s’y reconstruire une morne vie solitaire.

Seronn était déprimé. L’automne touchait à sa fin, et une température chaque jour un peu plus glaciale pesait lourdement sur la forêt de DékongLa. Il contempla d’un œil morne la cabane minable qu’il avait bricolée. Au moindre coup de vent un tant soit peu puissant, nul doute qu’elle s’écroulerait. Fataliste, il savait qu’il n’y pourrait pas grand chose. N’était pas artisan qui voulait, et Seronn ne l’était pas, malgré ses pitoyables efforts.
C’était un homme des plaines, or il avait beaucoup de mal à se débrouiller pour survivre dans une forêt. Ses réserves de nourriture pour l’hiver étaient inexistantes, et il se demanda anxieusement s’il verrait le printemps.

Son attention fut attirée par un mouvement en périphérie de son champ de vision, et son cœur battit violemment dans sa poitrine quand ses yeux tombèrent sur la poule. Seronn ne se souvenait plus quand il avait mangé de la viande pour la dernière fois, et son estomac perpétuellement sous-alimenté depuis des semaines grogna son avidité à la vue du volatile.
Tétanisé, Seronn resta l’observer. La poule ne semblait pas avoir conscience de sa présence, et s’avançait tranquillement dans la petite clairière où Seronn avait bâti sa cabane. La bête ne caquetait pas mais émettait des pépiements enthousiastes de temps à autre, quand elle fouaillait dans la terre recouverte de feuilles, à la recherche de vers de terre.
Son plumage était brun, à l’exception de ses ailes et de sa tête, de couleur doré. Son visage rappelait plus celui d’un faucon que celui d’une poule, car il était pourvu d’un bec imposant et crochu, ainsi que d’yeux plissés, méfiants. On aurait dit que le volatile fronçait les sourcils qu’il ne possédait pas.

Seronn faillit courir sur ce repas potentiel, mais il se retint. Au contraire, il s’avança lentement, pour ne pas effrayer la poule. Quand il n’en fut plus qu’à deux mètres, le volatile déploya ses ailes, s’envola gracieusement et alla se percher sur la branche d’un arbre, trois mètres au-dessus du sol.
– Hey, t’as pas le droit de faire ça, les poules ne volent pas ! s’insurgea Seronn.
La poule émit une série de pépiements, douce musique harmonieuse qui n’émut pas Seronn pour autant. Il n’avait qu’une idée en tête : manger, et il ne releva pas le fait que la poule semblait avoir répondu à son reproche, les yeux rivés sur lui.
Être maladroit de nature ne l’empêcha pas de grimper à l’arbre dans lequel la poule le narguait. Il se hissa maladroitement et s’écorcha à trois reprises. Quand il parvint enfin à la bonne branche, ses genoux tremblaient et il n’osa pas regarder en bas. De son côté, la poule avait suivi des yeux ses efforts pitoyables, et comme de juste, elle s’envola et se posa au sol quand Seronn fit mine de se hausser à la même hauteur qu’elle.

Seronn voulut redescendre, ne trouva pas de prises et finit par se laisser tomber. Il se reçut mal et une violente douleur lui vrilla le genou. Claudiquant et marmonnant, il entra dans sa cabane et en ressortit avec un arc grossier et quelques flèches. Il en encocha une, visa la poule, qui ne le quittait toujours pas du regard, et il tira. L’animal ne bougea pas une plume, et la flèche la rata largement.
Gagné par l’énervement, Seronn en encocha une autre, mais prit le temps de viser posément, cette fois-ci. Dès que ses doigts ne tremblèrent presque plus, il lâcha la corde de l’arc. A peine la flèche était-elle partie que Seronn sut qu’elle allait toucher sa cible. La poule resta imperturbable. Un coup de vent venu de nulle part traversa la clairière et détourna la flèche, qui se perdit dans les sous-bois.
– Rha, c’est pas vrai ! cria Seronn en jetant son arc au sol pour se défouler.

La poule déploya ses ailes et s’envola…droit dans sa direction. Il cria, elle pépia. Il tenta de se protéger le visage, elle lui décocha quelques coups de becs bien sentis sur le dessus du crâne. Pas assez fort pour le percer, mais assez pour lui infliger une cuisante douleur.
Elle s’envola à nouveau et se reposa quelques mètres plus loin, en reprenant ses pépiements et sa recherche de vers. Le fait que la créature ignorât superbement Seronn le rendit fou, et il se jeta sur elle, en lui criant des insultes. Elle déploya une nouvelle fois ses ailes, et des tourbillons de feuilles mortes se créèrent instantanément, coupant l’humain dans son élan.
Les vents ne firent que prendre de l’ampleur et entourèrent le pauvre Seronn, qui fut rapidement aveuglé par les rafales de feuilles et brindilles. Les gémissements dans l’air se transformèrent en plaintes assourdissantes, et l’humain crut se retrouver au milieu d’une véritable tempête, à un point tel qu’il vacilla et tomba à terre. Il se recroquevilla sur lui-même et pria tous les dieux qu’il connaissait de lui venir en aide.
Un fracas de tous les diables se fit entendre par-dessus le vacarme ambiant, puis le calme revint soudainement.

De longues secondes s’écoulèrent avant que Seronn n’osât lever les yeux. La poule pépiait, arpentait la clairière et plongeait de temps à autre le bec dans le sol. Elle semblait avoir oublié la présence de Seronn. La cabane miteuse et branlante de l’humain n’était plus qu’un souvenir, réduite à l’état d’amas de branches et de feuillages séchés.
Seronn resta hébété un bon moment. Il finit par se relever, épousseta ses pauvres vêtements, et partit en quête de champignons, après avoir décidé que se frotter à cette poule était une mauvaise idée.