Chapitre V : les chasseurs

La quiétude était revenue sur la clairière désertée. Une légère brise caressait langoureusement les fins flocons qui tombaient sans interruption du ciel, recouvrant d’une énième couche cotonneuse les traces de la scène qui s’y était jouée à peine une demi-heure plus tôt.

La paix retrouvée ne tarda pourtant guère à être à nouveau troublée. Sans avertissement, une silhouette noire, quadrupède, jaillit de la forêt et bondit sur la roche tendhil, les babines retroussées. Elle émit un grondement sourd et montra les crocs, tout en cherchant vainement des yeux une proie.
La puissante panthère aux muscles noueux huma l’air, avant que ses traits bestiaux ne fondent pour laisser place à une parodie de visage humain. L’être se tourna vers l’endroit d’où il venait et une voix rocailleuse sortit de sa gueule :
– Nous sommes arrivés trop tard !

Deux autres humanoïdes entrèrent dans la clairière tour à tour.
Le premier mesurait environ deux mètres, et était emmitouflé sous d’épaisses couches de laine de bandara. Seul son long museau aux écailles sombres et garni de dents acérées dépassait de sa capuche, et permettait de l’identifier comme étant un Arraken. Il avançait lentement, méfiant, prêt à lancer le javelot qu’il tenait fermement dans une de ses mains gantées.
Le dernier être n’avait rien à voir avec les deux redoutables prédateurs qui l’accompagnaient. C’était une humaine à la mine sévère, rehaussée par des rides autant dues à l’âge qu’aux épreuves qu’elle avait traversées dans sa vie. Simplement vêtue d’une tunique, elle ne semblait pourtant pas être incommodée par le froid glacial. La couleur grise de son vêtement était assortie à la couleur de ses yeux, et la blancheur de sa peau achevait de lui donner un aspect fantomatique. Néanmoins, des rubans verts parcouraient ses cheveux et formaient des motifs entrelacés du plus bel effet, et ses bras graciles étaient couverts de bracelets aux teintes pastel, à la mode des GannTefaï.
Elle montait un gufu noir de belle taille, sur lequel elle semblait minuscule. L’animal avança lentement, d’un pas pesant, son bec reniflant au niveau du sol gelé, à la recherche des herbes qui constituaient son ordinaire. D’une pression de jambes, la Gann Tefaï fit stopper sa monture. Elle sauta à bas, rejoignit ses deux compagnons et ne prononça qu’un seul mot :
– Alors ?
– La piste est encore fraîche, nous l’avons raté de peu, cette fois-ci, fit la panthère au masque humain.
– Il ne sera pas facile de le suivre, avec toute cette neige, mais si nous nous pressons, ce devrait être possible, ajouta l’Arraken, qui avait collé son museau au sol pour le scruter de près.
– Que Pental maudisse ce sorcier dégénéré ! cracha la GannTefaï. Il faut absolument l’arrêter, nous n’avons que trop perdu de temps !
Elle s’apprêtait à remonter en selle quand elle suspendit brusquement son geste. Elle tourna la tête vers la grosse pierre qui trônait au milieu de la clairière. Fronçant les sourcils, elle tendit une main vers la pierre. Celle-ci sembla s’éclairer de l’intérieur, et prit une teinte bleu pastel. De même qu’un petit coin de neige, tout à côté.
– Qu’est-ce donc, Olani ? demanda le Svetlanien.
– Une pierre tendhil, Nerdalis, murmura la GannTefaï. Le manuscrit que nous avons trouvé disait bien la vérité.
– Hum, dommage que nous n’ayons pas réussi à le traduire plus rapidement, répondit l’interpellé.
– Dommage ? rétorqua Olani. Ce n’est pas dommage, c’est catastrophique ! Pour qui sait en tirer profit, la pierre tendhil peut être source de grands pouvoirs. Et tu peux être certain que Laenn-Bor en aura profité pour accroître sa puissance, quoi qu’il ait accompli ici.
– Je crois qu’il y a une pierre plus petite sous la neige, intervint Zargax, l’Arraken. Quelque chose brille dessous, de la même couleur.
Olani se pencha et creusa. Quand la petite pierre apparut, elle la prit dans sa main et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, un voile de tristesse recouvrit ses traits et elle murmura :
– Quelqu’un crie à l’intérieur. Une âme en peine qui a été volée. Messieurs, je crains que Laenn-Bor n’ait désormais un nouveau corps à sa disposition. Sûrement humain, sans doute Lactengais, d’après l’accent que je perçois.
– Si tu peux communiquer avec cette âme, demande-lui ce qui s’est passé, recommanda Nerdalis.
– C’est difficile, il est très confus. Il parle de poule qui vole et qui parle, et de Divina transformée en monstre.
– Une poule qui vole ? grogna Zargax. L’imbécile dans sa pierre n’a donc jamais entendu parler des Piminomos ?
– Les Lactengais n’ont jamais été réputé pour leur imagination et leur savoir, répondit Olani.
Elle plaça la pierre qui renfermait l’âme de l’infortuné Seronn dans une bourse en cuir, qu’elle tira de son paquetage sanglé sur le dos du gufu, avant de ranger le tout et de se remettre en selle.
– En route, messieurs ! Nous avons des comptes à régler avec ce démon de Laenn-Bor !