Chapitre 5 : L’arrivée sur Geddino

Sur Meros V, enfoncé dans un large fauteuil garni de coussins, au fond de sa caverne, Maal Gami réfléchissait à l’avenir. Un avenir où les Sith n’auraient pas besoin de se cacher. Il ne faisait aucun doute à ses yeux que ses deux meilleurs élèves, Tel’Ay Mi-Nag et Kuun Hadgard, allaient parvenir à remplir leur mission : ils mettraient la main sur les deux holocrons qu’il leur avait réclamé.
Il y avait néanmoins un problème. Quand ils l’avaient quitté, sur Velinia III, il avait clairement ressenti qu’il ne reverrait jamais Kuun vivant. Mais qui allait mourir ? Son élève ou lui-même ? Les conséquences, selon que ce soit l’un ou l’autre, seraient totalement différentes. Kuun mort, Maal Gami perdait un excellent apprenti. En revanche, si lui-même disparaissait, ce serait la pérennité de la Confrérie qui serait remise en cause, car il n’avait pas d’héritier.
A vrai dire, au fil des ans, il avait désigné successivement trois de ses élèves comme futurs maîtres. Mais aucun d’eux n’avait survécu plus d’un mois à cette nomination. Morts accidentelles ou meurtres camouflés, Maal Gami n’avait pas réussi à le déterminer, ce qui n’avait pas manqué de l’inquiéter. Il ne croyait pas au hasard, ce qui ne laissait qu’une possibilité : l’un de ses élèves ourdissait dans l’ombre pour prendre le pouvoir. Et Maal Gami, malgré son savoir et son expérience de la Force, était incapable d’identifier ce traître potentiel.
Un membre de la Confrérie œuvrait dans l’ombre de l’ombre, et cette voie était fermée au Maître. Il devait prendre rapidement ses dispositions pour que survivent les enseignements de Maal Taniet.



Kuun était assis sur le sol de la soute du navire. Haletant, il cherchait son souffle et transpirait abondamment. Près de lui, Tel-Ay était allongé sur le dos, également épuisé. Les Skelors ne transpiraient pas, mais toutes les écailles blanches de son corps s’étaient légèrement entrouvertes afin de lui apporter un peu de fraîcheur.
Kuun avait l’air aussi ravi que son compagnon renfrogné, et il lui lança :
– Un partout, monsieur le Skelor ! Cette fois-ci, j’ai gagné !
– Un coup de chance, monsieur le Corellien, maugréa Tel-Ay sur un ton faussement bougon.
Au fond, Tel-Ay était réellement irrité : il s’était battu aussi bien que d’habitude, en phase avec la Force, mais Kuun avait de son côté accru sa concentration et était parvenu à le vaincre. De justesse, certes, mais tout de même.
Les deux amis s’adoraient car leurs puissances se valaient, provoquant une saine émulation qui les poussaient à toujours devoir se dépasser pour apprendre et être les meilleurs. Et cela depuis toujours. A chaque fois que l’un surpassait l’autre dans un domaine, le vaincu n’avait de cesse de s’entraîner pour combler son retard : Tel’Ay devait donc ajouter une nouvelle ligne à la longue liste des choses qu’il devait accomplir.

– Que sais-tu de Geddino ? reprit Kuun.
– Rien du tout, et toi ?
– Je n’en avais jamais entendu parler avant hier, avoua le Corellien. Dommage qu’on ne puisse pas contacter le Maître. Ce qui m’a toujours impressionné, au cours de toutes les missions que j’ai accompli pour lui, c’est que nos astronavigateurs sont extrêmement complets : je n’ai qu’à rentrer un nom de planète pour que ses coordonnées s’affichent. Jamais je ne suis tombé sur une planète inconnue.
– Je me déjà fait la même réflexion par le passé, avoua Tel-Ay. Il est étonnant de voir que nous n’y connaissons pas grand-chose en technologie, y compris dans des calculs de voyage à travers l’hyperespace, mais que nos astronavigateurs soient capables de le faire eux-mêmes. Heureusement pour nous, d’ailleurs.
– C’est vrai. Bon, on aura la surprise en arrivant là-bas. Nous avons encore quelques heures devant nous : on s’occupe de ton bras ?
Tel-Ay acquiesça, tout en baissant le regard sur son membre qui semblait mort, attaché comme il l’était contre sa poitrine, pour ne pas le déranger en cas de mouvement. Il s’en faudrait bien plus que de quelques heures pour parvenir à le soigner définitivement, mais chaque seconde qui y serait consacrée les rapprocherait du but. En attendant, les pansements au bacta stabilisait son état et maintenait la douleur dans des limites acceptables.

Ils quittèrent l’hyperespace sept heures plus tard, et purent contempler leur objectif par le cockpit. Geddino était une petite planète, plus ovoïde que sphérique, et qui semblait de prime abord assez désolée. Elle était d’une couleur mauve zébrée de noir, peut-être causé par la présence de montagnes et de canyons. A première vue, nulle trace de végétation ni d’eau.
– Je vais voir si je peux repérer des êtres vivants, malgré la distance, fit Tel-Ay qui ferma les yeux et appela la Force.
Une dizaine de secondes plus tard, ce fut Kuun qui s’exclama :
– Ça y est, je sais où ils sont !
– Je suis impressionné, répondit Tel-Ay, vexé. Pour ma part, je n’ai pas réussi à ressentir la moindre présence d’êtres vivants.
– Moi non plus, répondit Kuun en riant, mais cette chose – et il désigna un écran sur lequel clignotaient quelques points de couleur – s’appelle un senseur et vient de m’indiquer le seul endroit de la planète où se trouvent concentrés des êtres vivants et des alliages métalliques. Je mets le cap dessus. La Force n’est qu’un outil, Tel-Ay, n’oublie pas qu’il en existe bien d’autres, conclut-il en tapotant l’épaule de son compagnon.
– Oui, maître, grinça Tel-Ay ironiquement.

Il ne fallut que quelques minutes pour que la console de communications se mette à biper.
– On les ignore, répondit Tel-Ay au regard interrogatif de Kuun. La causette, ça va un temps, et ce temps est passé. On fonce dans le tas.
– Ça me va. Prend la tourelle de tir, au cas où. Tu as beau tirer comme un pied, dans le pire des cas tu leur feras peur.
Tel’Ay opina du chef et s’installa à la console de tir, sans répondre à la remarque somme toute judicieuse de Kuun : il n’aimait pas ce qui touchait à la technologie et ne s’en servait que par nécessité…et avec peu d’efficacité.

Des échos ne tardèrent pas à clignoter sur l’écran du senseur.
– Gaffe, Tel-Ay, on a de la visite ! Quatre vaisseaux se dirigent sur nous.
Kuun était loin d’être un pilote exceptionnel et en avait bien conscience, aussi fit-il basculer leur navire vers le sol tortueux de Geddino. Il estimait qu’ils auraient plus de chances de s’en sortir en se cachant et en louvoyant parmi les montagnes qui tapissaient la région que dans un combat dans l’atmosphère.
Bien que prévenus, ils furent surpris par l’apparition soudaine des chasseurs ennemis, très véloces. Tel’Ay les vit à travers le cockpit juste avant qu’ils n’ouvrent le feu : longs et effilés, ils ressemblaient à des tridents, dont les pointes se trouvaient à l’avant. La pointe du milieu abritait le cockpit et les deux latérales les canons-blasters, qui ne tardèrent pas à cracher en rafale des traits de feu mortel.
Kuun fit se cabrer le navire avec toute l’aide de sa science du pilotage, à savoir pas grand-chose de bon, et deux des tridents firent mouche. Les impacts firent trembler le navire des Sith et Tel’Ay fut éjecté de son poste. Plusieurs alarmes se mirent à mugir en même temps, une console se mit à fondre en dégageant une odeur nauséabonde. Un sifflement de mauvais augure se fit entendre, montant en crescendo.
– Qu’est-ce que tu fous ? se beuglèrent dessus les Sith, simultanément. Leur regard se croisa une seule seconde, et ce fut suffisant pour qu’ils se rendent compte qu’ils étaient dans la mouise de Rancor jusqu’au cou, ce qui n’était pas peu dire.
Kuun s’arc-bouta sur les commandes qui ne répondaient presque plus, essayant d’empêcher le navire de partir en vrille. Tel’Ay s’adossa à la paroi et colla fermement ses pieds contre une console pour ne pas être déséquilibré. Dans cette position précaire, il alluma son sabrolaser et commença à découper la paroi juste à côté de lui.
– Dirige-nous le plus près possible du sol ! beugla Tel’Ay. Il faut qu’on sorte de cette boîte de conserve au plus vite !
– Ça tombe bien, répliqua Kuun les dents serrées, on est en train de s’écraser ! Dépêche-toi de terminer ton trou, qu’on puisse dégager de là !
Le navire trembla à nouveau violemment quand les chasseurs ennemis firent un deuxième passage. Les Sith entendirent une explosion latérale qui leur fit craindre le pire. Mais le navire semblait vouloir tenir encore un peu, même si une plainte lancinante, comme un cri d’agonie, se mit à vriller leurs tympans.
Tel’Ay termina tant bien que mal le découpage d’une ouverture et poussa violemment avec la Force. Il n’eut pas même pas le temps de se préparer à sauter quand le « bouchon » ainsi créé se détacha, car il fut aussitôt aspiré à l’extérieur, dans un maëlstrom de tourbillon venteux.

Kuun vit la scène du coin de l’œil et ôta prestement son harnais de sécurité. Il n’eut qu’à se redresser pour être emporté à son tour : sa tête heurta le bord de l’ouverture et lui coupa le souffle, avant qu’il se mette à tourbillonner dans le vide.
Il lui fallu quelques secondes pour reprendre ses esprits. Il s’aida de la Force pour stabiliser sa descente. Il eut juste le temps de tourner la tête vers leur navire, avant de le voir s’écraser dans les montagnes arides, puis exploser.
Les chasseurs ennemis ne s’attardèrent pas, leur mission accomplie.
Kuun replongea dans la Force et entreprit de ralentir sa chute. Trente secondes plus tard, il posa le pied sur Geddino, comme une plume, mais épuisé par l’effort.
– T’en as mis du temps ! lui siffla Tel’Ay en sortant d’un renfoncement rocheux.
– Oui…moi aussi…je suis ravi de voir que tu t’en es sorti, vieux frère, haleta Kuun, recherchant son souffle.
– Bon, assez perdu de temps, on a une mission à accomplir. On devrait trouver la mine en suivant la direction qu’ont pris les chasseurs en partant, reprit Tel’Ay en se mettant en route.
– J’arrive, soupira Kuun. Reste juste à espérer que la mine ne se trouve pas à cinq cent kilomètres, sinon on n’est pas rendu.
– Nous ne disposons que de trois ou quatre jours d’ici à ce que la République n’envoie un navire récupérer les Rodiens. Nous devons être partis avant leur arrivée.
– Tout simplement, murmura Kuun en secouant la tête. Hey, attends ! J’ai une idée !

Le camion-speeder progressait vite, et sa cible n’était pas difficile à voir : une colonne de fumée le guidait vers elle.
– Contact visuel dans deux minutes, chef, annonça Efey Ker’Arfa, le pilote Bothan.
– Parfait, Efey, répondit son supérieur, un Rodien du nom de Gargano.
Contrairement à ses frères de race, plus petits, il mesurait pas loin d’un mètre quatre-vingt, et sa musculature imposante ne l’en rendait que plus impressionnant. Chef de la sécurité de la mine de Geddino, il prenait un malin plaisir à torturer ses compatriotes, voués à l’extraction de l’épice gélium jusqu’à la mort. Cela ne lui posait aucun problème de conscience : il avait été banni de Rodia des années auparavant, pour des crimes trop horribles, même selon les critères assez larges des Rodiens. Désormais, l’heure de la revanche avait sonné. A vrai dire, même s’il avait eu des scrupules, son salaire exorbitant les aurait vite fait taire.
Il repensa brièvement à ce drôle de petit transporteur qui était venu fourrer son nez dans leurs affaires. Il avait beaucoup ri en voyant avec quelle facilité les chasseurs de la mine s’en était débarrassés, mais il tenait à s’assurer en personne que nul n’avait survécu au crash.

Gargano fit arrêter le camion-speeder quand il vit les débris du transporteur, qui s’étalaient sur des dizaines de mètres.
– Allez, les gars, on se déploie ! lança-t-il à son escouade, composée d’une douzaine de mercenaires. Renmy, Kalidan, vous restez dans le camion.
Montrant l’exemple, il fut le premier à sortir, blaster lourd au poing. Ses hommes le suivirent le près et tous se dirigèrent au petit trot vers les débris enflammés.
Aucun ne vit les deux Sith entrer dans le camion-speeder : enveloppés dans le Côté Obscur de la Force, ils se dérobaient aux regards des gardes. Sabrolaser au poing, les deux envoyés de la Mort eurent tôt fait de déceler la présence des deux hommes laissés en arrière. Les gardes passèrent de vie à trépas sans s’en rendre compte. Ils étaient assis aux commandes du camion quand les Sith entrèrent silencieusement. Kuun en décapita un proprement, dont seule la tête dépassait du siège de pilotage. Sabrolaser au poing, Tel’Ay transperça l’autre siège, embrochant le deuxième garde du même coup. Il s’écroula en gargouillant.

Un quart d’heure plus tard, Gargano, perplexe, rassembla ses hommes : leurs senseurs portatifs n’avaient décelé aucune trace de tissus vivants parmi les débris. Qu’était devenu le pilote ? Il en conclut que le transporteur devait être piloté par un droïd, ce qui concordait avec la manière pitoyable dont il s’était défendu lors de son interception.
Ils s’en revinrent donc vers leur camion, aussi contents que détendus. Aucun d’eux ne vit les deux silhouettes noires qui se découpaient dans l’encadrement de la porte d’accès, mains pointées vers les gardes. Ce ne fut pas un combat, mais une boucherie.
Des éclairs bleuâtres jaillirent soudainement des mains de Kuun et vinrent s’abattre en sifflant sur les premiers rangs des gardes, qui s’écroulèrent en hurlant de douleur. Tel’Ay renversa les suivants d’une puissante poussée de Force, avant de lancer à son tour des éclairs de Force pour achever ses adversaires. Ils ne cessèrent qu’après s’être assurés que toute vie avait quitté les corps racornis et brûlés des gardes. Haletants, ils reprirent leur souffle, tandis que l’odeur d’ozone et de chair carbonisée se dissipait lentement sous l’effet d’une légère brise.

– Bon, on y va ? demanda Tel’Ay au bout de quelques minutes.
– Je t’attends, vieux, rétorqua Kuun.
– Très bien. J’espère simplement que tu pilotes mieux les camions-speeders que les vaisseaux !
Kuun ne répondit pas au sarcasme et se contenta de hausser dédaigneusement les épaules. Il mit le camion en branle, se brancha sur la balise de la mine et mit les gaz.