Harlington s’en voulut d’avoir invité l’amiral Sanders au pot de départ. Il avait décidé de l’organiser pour resserrer les liens entre ses hommes. Une petite réunion informelle entre son équipage et lui, tout simplement. Avoir la présence d’un amiral changeait la donne. D’autant qu’il ne fut pas le seul invité surprise.
Le commodore Van Peelse le contacta et, sous couvert de prendre des nouvelles, parvint à faire avouer à Harlington qu’il y avait une petite fête. Le lieutenant se sentit obligé de l’inviter, ainsi que ses élèves, sans qui jamais ils n’auraient réussi.
Alors qu’il se demandait s’il devait ordonner à ses hommes de mettre leur uniforme de cérémonie, Sulok et T’Savhek lui apprirent que leur oncle, l’amiral Stelek en personne, serait là lui aussi, pour dire au revoir à ses neveu et nièce.
Deux amiraux, un commodore réputé…Harlington commença à stresser. Son équipage et lui avaient plutôt intérêt à faire bonne impression face à ce gratin de Starfleet.
Quand le pilote Antonino Garcia le prévint qu’un message venait d’arriver de l’Amirauté, il espéra que l’un de ses augustes invités s’était décommandé. Ses jambes se mirent à trembler brièvement quand il lut que l’amiral Nogura, commandant en chef de Starfleet, viendrait lui aussi.

La cérémonie était prévue à 1800. Prêt quatre heures plus tôt, Harlington commença à faire les cent pas, engoncé dans son inconfortable uniforme de cérémonie. Il mit à rude épreuve la patience vulcaine de T’Savhek, qui avait organisé l’événement, en lui posant les mêmes questions des dizaines de fois.
Quatre tables recouvertes de nappes avaient été installées dans le mess, et ornées de plateaux remplis d’amuse-gueules. En plus des divers breuvages proposés, alcoolisés ou non, les enseignes Garcia et Mitchell avaient préparé un punch maison. Harlington y goûta et, après avoir fini de s’étouffer avec tellement il était fort, félicita les deux hommes, tout en se promettant in petto de ne pas y toucher. Il pria pour qu’aucun membre de son équipage ne force trop sur ce punch.
Il nota avec satisfaction que tous ses hommes se présentèrent avec une bonne demi-heure avant l’heure fatidique. A compter de ce moment, il se réfugia dans sa bulle. Pas question de montrer le moindre signe de nervosité. Il serait d’une impassibilité vulcaine, décida-t-il.
T’Savhek, ayant vu ce changement, se glissa près de lui et lui murmura à l’oreille :
– N’oubliez pas de respirer, commandant.
Il la fusilla du regard. Mais quand il vit une lueur amusée dans ses yeux, chose assez rare pour être soulignée, il lui sourit et se détendit aussitôt.

L’amiral Graham Sanders fut le premier des invités à arriver. Sur ses talons, une superbe humaine d’une trentaine d’années, aux courbes harmonieuses et aux yeux aussi noirs que sa chevelure mi-longue, qu’il présenta comme étant son aide de camp, le lieutenant Sasha Viligo. Harlington fut assez fier de réussir à ne pas laisser son regard s’attarder trop longtemps sur ses jambes interminables, et répondit sur un ton qu’il espérait ne pas être trop charmeur.
Le commodore Van Peelse et sa classe arrivèrent à leur tour. Ce troupeau de cadets assaillit le buffet et une ambiance festive, presque déchaînée, s’installa. Un cercle plus digne se forma également, légèrement à l’écart, et comprenant les officiers supérieurs du Baltimore, Sanders, Viligo et Van Peelse. Une conversation badine y commença. Harlington crut voir Sanders gratifier Van Peelse d’une œillade assassine, auquel celui-ci sembla répondre par un sourire goguenard.
Les conversations animées baissèrent soudainement d’un ton. Un passage s’ouvrit parmi les cadets, qui se figèrent tous au garde-à-vous. Un Vulcain s’avança, qui semblait être dans la force de l’âge. D’un air serein qui semblait à l’épreuve de tout, l’amiral Stelek progressa d’une démarche presque féline, jusqu’au groupe des officiers, qu’il salua sobrement d’un hochement de tête.
– Mesdames, messieurs, c’est un plaisir…
Harlington commença à lever la main pour exécuter un salut vulcain, y renonça car se sentit ridicule sans trop savoir pourquoi, et se contenta de lancer :
– Tout le plaisir est pour nous, amiral.
Il fit les présentations, et l’amiral hocha la tête à l’attention de chaque officier. Pour ses neveu et nièce seulement, il se fendit d’un salut vulcain, auquel ils répondirent. Alors que la conversation, inintéressante au possible, redémarrait, Stelek ne quitta dès lors plus Harlington des yeux, comme pour le jauger. Celui-ci fit ce qu’il put pour cacher son malaise, mais se sentit ridicule quand il lança deux réparties pour le moins niaises. Il cacha la rougeur de honte de son visage derrière le verre que l’un des cadets venait de lui apporter, et pria pour que cette épreuve se termine le plus vite possible.

Stelek s’isola dans un coin du mess avec les siens.
– Alors ? demanda-t-il à Sulok.
– Cet humain…n’est qu’un humain, mon oncle. Certes, il a fait preuve d’une certaine ingéniosité en faisant appel à Van Peelse et à ses élèves, mais c’est tout. Il est respecté en tant que commandant, non pas à cause de ses actes, mais uniquement parce qu’il occupe la fonction de commandant. Je ne lui vois rien d’exceptionnel qui puisse justifier qu’on veuille lier sa carrière à la sienne.
T’Savhek comprit que ce « on » la désignait mais se tint coi, jusqu’à ce que son oncle hoche la tête en guise de commentaire et se tourne vers elle en levant un sourcil.
– Est-ce donc la raison pour laquelle vous êtes venu, mon oncle ? Evaluer notre commandant ?
– T’Savhek, l’Amirauté suit de très près les cadets qui passent par Starfleet. Nous connaissons à 98,37% les futurs commandants de vaisseaux, de par leur parcours et leur mentalité. Ce Harlington fait partie des 1,63% restants, ceux qui se révèlent alors que rien ne semblait les prédisposer pour. La raison pour laquelle nous surveillons avec attention les membres de cette catégorie, c’est que leur taux d’échec au commandement est trois fois plus important que les officiers prometteurs repérés dès leur arrivée. Je dois être sûr que vos vies et celles de vos camarades ne sont pas en danger sous les ordres de Harry Harlington.
– Il est assez compétent à mes yeux pour que j’ai refusé une promotion afin de le suivre, mon oncle, je vous le rappelle.
– Je ne le sais que trop bien, T’Savhek, et j’ose espérer que cet intérêt n’est que professionnel.
– Si vous avez peur que je remette en cause le mariage qui a été arrangé pour moi dès ma naissance ou presque, soyez rassuré, mon oncle. Je connais mon devoir.
– Je l’espère, T’Savhek, je l’espère. Car en acceptant de servir sous ses ordres, tu mets un frein certain à ta carrière.
– Je n’en suis pas si certaine, mon oncle. Et de toute manière, je suis suffisamment mature, ce me semble, pour décider moi-même ce qui est bon pour moi. Aussi vous interdis-je de vous mêler de ma carrière au sein de Starfleet.
– Vous me l’interdisez, lieutenant ?
– Oui, amiral. Et vous cacher derrière votre grade ne changera rien à l’affaire…mon oncle.
– Bien. Je constate que tu es pleinement décidée à poursuivre sur cette voie. Il est donc inutile que je te rappelle tes devoirs de Vulcaine, je présume ?
– En effet, mon oncle. Vous pourrez rapporter à la Doyenne de notre Famille, T’Sol, que je suis toujours une digne femme de notre clan.
– Parfait. Rejoignons les autres.

Harlington n’eut pas le temps de s’appesantir sur ce que les Vulcains avaient bien pu se dire, qu’un silence sépulcral s’abattait sur le mess. Tout le monde se retrouva au garde-à-vous en un instant, et l’amiral Nogura fit son apparition. Harlington déglutit nerveusement et tira sur son uniforme.
– Repos, fit l’amiral en chef de Starfleet en fendant les rangs des cadets.
Il serra la main de tous les officiers supérieurs, y compris des Vulcains, et dit à Harlington :
– Veuillez m’excuser d’avoir imposé ma présence à votre petite sauterie, mais quand j’ai vu qu’un commodore et deux amiraux faisaient le déplacement, j’avoue que j’ai été assez intrigué.
– Vous n’avez pas à vous excuser, amiral, vous avoir parmi nous est un honneur sans bornes.
Harlington se demanda s’il n’était pas trop servile en prononçant ces paroles. S’ensuivit un silence gênant, rapidement rompu par Van Peelse, qui s’enquit auprès de Nogura des nouvelles normes techniques qui entreraient en vigueur au sein de Starfleet dans les mois à venir. Harlington fut soulagé de la diversion, mais s’inquiéta à nouveau très vite. Des nouvelles normes ? Cela signifiait-il que les réparations opérées à bord du Baltimore seraient obsolètes d’ici peu de temps ? Il croisa le regard de T’Savhek et crut y lire la même interrogation, ce qui ne le rassura guère.
– Vous vous êtes bien débrouillés sur l’Eagle, tous les deux, reprit Nogura à l’attention de Harlington et de T’Savhek. j’ai pris connaissance de votre prochaine mission : prenez bien garde à ne pas franchir la Zone Neutre. Nous n’avons pas besoin d’une guerre sur nos frontières, en ce moment.
– J’en ai pleinement conscience, amiral, répondit Harlington en se maudissant d’employer un ton aussi suffisant.
– Je ne vois aucun civil, commandant Harlington. Vous n’avez pas invité les familles des membres d’équipage ?
– Les…j’avoue que dans mon optique, cette cérémonie avait pour but premier de créer des liens entre mes subordonnés, amiral.
– Je vois, fit l’amiral en se tournant vers l’un des pilotes du Baltimore, qui bredouillait une chanson paillarde, sous les quolibets de ses collègues et des cadets.
Harlington soupira intérieurement : vivement que ce calvaire s’achève. Il dura pourtant encore une heure, entre le cercle d’officiers qui s’efforçait de tenir une conversation fluide, sans temps mort, des hommes d’équipage et des cadets qu’on entendait de plus en plus, au fur et à mesure qu’ils ingurgitaient l’alcool proposé sur les tables.
Il crut devenir fou quand l’un de ses hommes commença à vomir dans le mess. Heureusement, il fut vite évacué et les vestiges de son exploit furent promptement nettoyés. Aucun officier supérieur ne fit mine d’avoir remarqué quoi que ce soit.

Harlington lui-même en fut rapidement à son quatrième verre de champagne. Dès qu’il l’eut lampé en deux gorgées, il se rendit compte de son erreur, et qu’il allait devoir se freiner s’il voulait faire un tant soit peu bonne impression. D’autant que l’amiral Nogura ne cessait de le scruter. Finalement, l’amiral fit d’un ton faussement innocent :
– Veuillez nous excuser, messieurs dames, mais je vous enlève un instant le lieutenant Harlington. Les conseils d’un vieux briscard comme moi pourraient bien lui être utiles dans sa tâche.
Il prit Harlington par le bras et ils s’isolèrent dans un coin du mess.
– Lieutenant, je dois avouer que lorsque je vous ai décorés suite à votre exploit, le lieutenant T’Savhek et vous, je ne m’attendais pas du tout à ce qu’on vous confie un commandement aussitôt après.
– Que voulez-vous dire, amiral ?
– Vous avez fait preuve d’initiative et de courage, mais êtes-vous taillé pour commander un navire et son équipage ? Je ne pense pas, sauf votre respect, que nous en ayons la certitude.
– Je…je ne sais pas quoi dire, amiral. Mais dans ce cas, pourquoi m’avoir promu commandant d’un vaisseau ?
– C’est la question que je me suis posée quand le rapport concernant votre nomination est arrivé sur mon bureau. Savez-vous qui est à l’origine de votre promotion ?
– Oui, monsieur. L’amiral Graham Sanders, répondit prudemment Harlington.
– Regardons les choses en face, lieutenant Harlington. Je ne suis pas un imbécile et beaucoup de bruits parviennent à mes oreilles. Je sais qu’il vous en veut à mort, et qu’il vous considère comme responsable de la chute de son neveu, bien qu’une telle conclusion soit parfaitement idiote. A votre avis, pourquoi dans ce cas vous a-t-il obtenu un commandement ?
– Je crois qu’il souhaitait me voir échouer à la réfection de l’USS Baltimore, monsieur, répondit Harlington en se demandant s’il ne signait pas la fin de sa carrière.
– J’y ai également réfléchi pour ma part, et ma conclusion est la même que la vôtre : il veut votre tête.
– Il a dû être déçu d’apprendre que les travaux allaient bon train, fit Harlington dans un sourire.
– Les choses ne sont pas aussi simples. Vous n’avez eu aucune formation en vue de la tâche qui vous a été dévolue. Pensez-vous vraiment que n’importe qui peut devenir commandant de navire du jour au lendemain, sans aucune expérience ?
– J’ai…du mal à l’imaginer, en effet.
– C’est pourtant précisément ce qui vous arrive. A votre corps défendant, alors que vous n’étiez rien ou presque, vous voilà commandant d’un navire et responsable de la sécurité de votre équipage, et vous vous apprêtez à faire route vers la Zone Neutre Romulienne, région sensible entre toutes qui, si l’on n’y prend pas garde, pourrait voir le commencement d’une guerre dévastatrice. Je pense donc que l’amiral Sanders vous a nommé commandant afin que vous vous discréditiez tout seul. Comme il vous accompagnera et qu’il a un grade bien plus important que le vôtre, il lui sera enfantin de vous écarter et de prendre lui-même le commandement si vous ne vous avérez pas être à la hauteur de la tâche.
– Je…n’y aurais jamais pensé, monsieur. Merci pour cet éclaircissement. Mais, si je puis me permettre : puisque vous savez tout ceci sur l’amiral Sanders, pourquoi ne l’empêchez-vous pas d’agir ? Car je suppose que vous n’avez aucune confiance en lui ?
– Les choses ne sont pas si simples, soupira Nogura. Dans les hautes sphères de Starfleet, il existe plusieurs factions, dont chacune a ses propres intérêts et buts. Je suis peut-être au pouvoir, mais je suis obligé de tenir compte de l’existence des autre factions et de certains de leurs desiderata, dans un souci d’équilibre, et afin de continuer à assumer mon rôle.
– De la politique…lâcha Harlington. Starfleet n’est donc rien de plus ?
– Bien sûr que si. Les valeurs qui accompagnent notre noble institution sont toujours présentes à mon esprit. Mais en tant que tête pensante de Starfleet, je suis obligé d’intégrer cette dimension politique dans mes réflexions.
– Où voulez-vous en venir avec tout cela, amiral ?
– A deux choses, à vrai dire. Je m’inquiète réellement pour votre équipage, d’où ma mise en garde contre votre inexpérience. Elle pourrait vous être fatale. Et deuxièmement, il est évident que si vous vous révélez à la hauteur, vous deviendrez réellement un commandant, non plus simplement en droit mais surtout en fait. De là, une carrière intéressante s’ouvrira à vous, surtout si vous avez mon soutien pour vous protéger de la coterie de Graham Sanders.
– Je vois, amiral, répondit sobrement Harlington, peut-être un peu trop sèchement, écœuré par tant de manœuvres alambiquées.
Harlington rompit le silence gêné qui s’installa entre eux en remerciant Nogura pour ces éclaircissements, et ils rejoignirent les autres.

Quand les invités finirent par se retirer, Harlington put enfin souffler. Le pire avait été évité, et il n’avait pas été trop ridicule, estima-t-il. Il alla rapidement se coucher, mais eut du mal à trouver le sommeil, écrasé par le poids de la responsabilité qui lui avait été confiée, et par la crainte de ne pas être à la hauteur.