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12 novembre 2010

Gerald Cohen, Si tu es pour l'égalité, pourquoi es-tu si riche ?

Signalons la parution de l’ouvrage de Gerald Cohen, Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ? aux Éditions Hermann dans la collection l’Avocat du Diable. C’est la traduction des Gifford Lectures données en 1995-1996.

« Je suis profondément reconnaissant pour l’opportunité que m’offrent ces conférences de réfléchir à ma croyance en l’égalité, et aux diverses manières par lesquelles d’autres philosophes ont conçu à la fois la nature de l’égalité et le moyen de son avènement. Le contenu de ces conférences a été influencé par trois courants de pensée pour lesquels l’égalité sociale est, d’une certaine manière, en un sens moralement impérative : d’abord le marxisme classique, ensuite le libéralisme égalitaire tel qu’il se présente dans l’œuvre de John Rawls, et enfin la composante égalitaire du christianisme. Ces trois doctrines considèrent que l’égalité, sous une forme ou sous une autre, est la réponse à la question de la justice distributive – à savoir quelle distribution des coûts et des bénéfices dans la société est juste. Cependant, les compréhensions qu’elles ont de l’égalité se distinguent par les moyens envisagés pour y parvenir.

Pour les marxistes classiques (…) l’égalité est obtenue par l’histoire, et comme une conséquence de l’histoire. Les marxistes vivent dans la profonde conviction qu’il est nécessaire de mettre fin à des siècles d’exploitation et de lutte de classes pour parvenir à l’abondance matérielle qui fournira à chaque être humain l’entière possibilité de la réalisation de soi, dans une société où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous. Pour les rawlsiens, l’égalité ne s’obtient pas par la lutte de classes (couronnée par une future abondance) mais par la voie constitutionnelle. Des politiques démocratiques doivent établir des principes de nature égalitaire ou, plus précisément, des principes qui autorisent l’égalité, à moins que l’inégalité ne profite aux plus défavorisés de la société. Pour les chrétiens, les conceptions marxiste et rawlsienne sont erronées, dans la mesure où l’égalité ne requiert pas simplement l’histoire et l’abondance à laquelle elle conduit, ni simplement la politique, mais une révolution morale, une révolution dans l’âme humaine. »

Gerald Cohen, Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ?, pp. 15-16.

10 août 2009

Gerald Cohen : un hommage

Fabien Tarrit rend hommage à Gerald A. Cohen :

« Il fut ainsi, dès son plus jeune âge, conduit à s’intéresser à l’oeuvre de Marx, et c’est en janvier 1966, au retour d’un séjour d’enseignement à l’université McGill, qu’il a commencé à étudier spécifiquement la conception marxienne de l’histoire. Ses travaux s’articulent donc autour du matérialisme historique, mais également de la philosophie politique. Ils forment un programme de recherche évolutif engagé avecKarl Marx’s Theory of History : A Defence, et la spécificité du parcours de Cohen lui confère une singularité au sein du corpus marxiste. Cet ouvrage a été jugé comme « le travail de philosophie marxiste le plus important jamais écrit en langue anglaise » (Alex Callinicos), qui a fait de lui « le chef de file des philosophes marxistes travaillant dans le monde anglophone » (Graheme Lock). Pourtant, cette autorité n’en a que faiblement franchi les frontières, et son oeuvre est relativement méconnue en Europe. Cohen a ainsi étudié le matérialisme historique du début des années 1970 au milieu des années 1980, en le défendant dans un premier temps avec les outils de la philosophie analytique (Karl Marx’s Theory of History : A Defence, 1978) avant de le réfuter (History, Labour and Freedom, 1988). Il s’est ensuite inscrit dans le débat libertarien autour concept de propriété de soi jusqu’au milieu des années 1990 (Self-Ownership, Equality and Freedom, 1995), et il a développé une critique rigoureuse de l’ouvrage de Robert Nozick, Anarchie, État et utopie (1974). Enfin, il s’est penché plus spécifiquement sur la philosophie politique normative (If You’re an Egalitarian, How Come You’re so Rich?, 1999), en s’inscrivant dans une critique de la théorie présentée par John Rawls dans Théorie de la justice (1971) et en se tournant vers la doctrine sociale chrétienne, qui serait la mieux à même de doter les individus d’une philosophie sociale. »

Gerald Cohen préparait un article pour le n°33 de Philomag, l’occasion de redécouvrir cette revue.

5 août 2009

Gerald A. Cohen (1941-2009)

« Quelle est la contribution précise de cette phrase à l’argument ou à l’exposé que je suis en train de développer, et est-elle vraie ? »

Gerald A. Cohen, le père du marxisme analytique est décédé aujourd’hui.

Quelques hommages sur la blogosphère philosophique anglophone (via Norman Geras) :

J’ai déjà évoqué brièvement Gerald Cohen sur ce carnet.

2 octobre 2007

Le marxisme analytique américain, un oxymore ?

Le marxisme analytique n’utilise pas le marxisme comme un outil d’analyse du capitalisme, mais comme un cadre théorique à soumettre à des tests. C’est la raison pour laquelle nous associons partiellement cette école à la théorie radicale, au sens où elle se situe dans le cadre de l’œuvre de Marx, mais avec une logique différente : analyser la théorie de Marx elle-même. Cet article se concentre sur le marxisme analytique pour ces raisons épistémologiques, et car ses travaux, qui recouvrent le champ de la connaissance en sciences humaines - économie, sociologie, histoire, philosophie, sciences politiques -, ont été massivement diffusés et ont fait l’objet de débats et polémiques relativement importants. Un fait remarquable est que cette école est née à l’aube d’une période marquée par un net regain de la pensée conservatrice, particulièrement aux États-Unis et en Grande-Bretagne à travers les gouvernements Reagan et Thatcher, et par un essoufflement du marxisme en tant qu’outil de transformation sociale.

Fabien Tarrit, Le marxisme analytique américain, un oxymore ?

5 novembre 2006

Marxisme analytique

J’ai retrouvé ce fichu article dans lequel j’avais noté cette phrase :

Quelle est la contribution précise de cette phrase à l’argument ou à l’exposé que je suis en train de développer, et est-elle vraie ?

J’aime bien cette phrase : elle m’a bien servi du temps où j’écrivais avec un peu plus de fond et de régularité, et elle me sert toujours aujourd’hui lorsque je lis de la philosophie. C’est, en quelque sorte, mon rasoir d’Occam personnel.

L’article Engagement sans vénération. Réflexions sur le marxisme analytique a été publié dans Un siècle de philosophie. 1900-2000 par Gerald A. Cohen.

Assez curieusement, on n’y trouvera pas d’exposition précise de concept propre au marxisme, mais un retour sur la façon dont le marxisme analytique s’est constitué et avec qui. Tout est parti d’une réunion organisée en septembre 1979, reconduite par la suite en rencontre annuelle (d’où le nom de September Group) sous l’impulsion de 3 représentants :

D’après Cohen, la méthode du marxisme analytique utilise 3 techniques intellectuelles :

  1. les techniques de l’analyse logique et linguistique issue de la philosophie positiviste germanophone et anglophone du XXè siècle ;
  2. les techniques économiques issues d’Adam Smith et de David Ricardo, mais auxquelles les économistes néoclassique et non marxistes, à peu près depuis l’époque de Léon Walras et d’Alfred Marshall, donnèrent une forme mathématique rigoureuse (p. 617) ;
  3. les techniques de la représentation du choix, de l’action et de la stratégie issues de l’économie néoclassique (plus connues aujourd’hui sous le nom de théorie de la décision, de théorie des jeux, et de théorie du choix rationnel).

et part d’un présupposé :

Le marxisme analytique est analytique en ce qu’il incline à expliquer des phénomènes molaires et des macrophénomènes à partir des microéléments et des micromécanismes qui constituent les entités et sous-tendent les processus se déroulant à un niveau de résolution plus grossier.