V

 

 

    C’est le portefeuille considérablement amoindri que je me mets à suivre l’autochtone, après que nous nous fussions présenté l’un à l’autre, à l’instigation du Polien :

    – Mon nom est Chish’Qe’Babso’Semou-Tardeux, qu’il me fait.

    Houlà…

    – Mais vous pouvez m’appeler Bab.

    Ah, voilà qui est mieux.

    – Et moi je suis Cirederf Nomis, journaliste émérite et impartial à Empire Actualités.

    – Houlà… Vous n’avez pas un surnom ? Parce que bon, avec un nom à rallonge pareil…

    – Il est très bien, mon nom ! que je m’insurge. Mais si vous y tenez, vous pouvez m’appeler « Cir ».

    Je suis fier de mon improvisation : « cir »  se prononce comme « sire », et j’ai toujours pensé que ce type de titre ne pourrait que me convenir à merveille. « Sire Nomis », ça fait vraiment trop la classe !

    Bab éclate de rire et met longtemps à se calmer. Ils sont vraiment bizarres, ces non-humains. Il finit par s’expliquer :

    – « Cir » est le nom d’une maladie polienne qui, s’en prenant aux intestins, a pour conséquence une quasi liquéfaction des selles avant leur éjection et…

    – C’est bon, j’ai compris !

    C’est malin, j’ai le cœur au bord des lèvres, maintenant. Et étrangement, je me rends également compte que je suis affamé.

    – Je vous appellerai donc « Erf », qui est beaucoup plus neutre, sans connotation négative.

    Je me contente de hocher la tête. «Erf »… ridicule… Mais bon, l’une de mes plus grandes qualités parmi les nombreuses qui me caractérisent est mon adaptabilité.

    – Suivez-moi, qu’il me dit en ouvrant la marche.

    Il n’a pas fait deux pas qu’il se remet à rigoler.

    – Quoi encore ? que je demande, irrité.

    – Non, rien. Je repensais à ce que vous avez dit.

    – Et j’ai dit quoi ?

    – « Journaliste émérite et impartial à Empire Actualités ».

    – Et alors ? Bien sûr que je suis journaliste émérite ! Sur Planèteville, mon talent est reconnu de tous, je suis la crème de l’élite et plus d’un le sait. Surtout les jaloux qui tentent de me faire tomber, écrasés qu’ils sont par ma prose sans égale.

    – Non, ce n’est pas cela. C’est juste que « impartial » et « Empire » dans la même phrase me fait rire : jamais je n’aurais pensé qu’on puisse marier ces deux mots.

    Je vais pour lui répondre quelque chose de cinglant quand je me rends compte d’un changement subtil dans l’atmosphère. Bab aussi s’en est aperçu car il me glisse à l’oreille :

    – Continuez à me suivre, mais laissez-moi deux mètres d’avance. Les Poliens ont tendance à assimiler « humains » à « Empire », aussi votre présence est-elle mal perçue par les gens qui nous entourent. Si quelqu’un s’en prend à vous, ne répliquez surtout pas : vous risqueriez d’être lynché par une foule vengeresse.

    – Mais… je suis un humain ! Représentant de l’espèce la plus évoluée de la galaxie. Comment quiconque pourrait-il avoir envie de me prendre à partie ?

    – Les Poliens n’apprécient guère les humains, et c’est peu de le dire.

    – Je vois… un peuple raciste, fais-je en contenant difficilement mon mépris.

    – Voilà une réflexion que je trouve ironique de la part d’un être qui bénéficie pleinement de la Politique de la Prépondérance Humaine au détriment de toutes les autres espèces pensantes.

    – Ça n’a rien à voir !

    C’est incroyable, cette mauvaise foi dont font preuve les espèces sous-évoluées de la galaxie, à savoir toutes sauf l’humanité ! Elles ne comprennent donc pas que les humains sont les plus évolués, et qu’ils ont à cœur de faire grandir les autres espèces ?

    C’est quand même fou. Si on les laissait faire, ils passeraient leur vie à se rouler dans la boue, tous autant qu’ils sont ! 

    – N’oubliez pas, reprend Bab. Laissez-moi deux mètres d’avance. Je ne voudrais pas qu’on croit que nous sommes ensemble, ça me vaudrait des ennuis à moi aussi.

    Ceci dit, il prend prestement ses distances.

 

    J’observe avec une anxiété croissante les Poliens que nous croisons. Vrai que le ton semble monter… Leurs expressions corporelles, autant que je puisse en juger, indique de la colère…

    L’un d’eux me bouscule sans ménagement. Je jurerai qu’il l’a fait exprès. Mais je reprends mon chemin. Je ne rentrerai pas dans leur jeu, je vaux bien mieux qu’eux. Le seul civilisé parmi des barbares incultes, je vous dis !

    Fier comme Artab’an, je relève la tête et continue à marcher, plein de prestance et de charisme. Prenez-en tous de la graine : à ce moment, je suis l’incarnation de la dignité.

    Un Polien se campe devant moi. Des doigts, il écarte les poils devant sa bouche. Tiens, ses lèvres sont roses. Intrigué, j’attends qu’il prenne la parole. Mais tout ce qui sort de sa bouche, c’est un crachat qui vient souiller mes bottes.

    Une bouffée de chaleur m’envahit. Calme, Cirederf… Zen… Je contourne le Polien sans un mot. Il n’aura droit qu’à mon mépris.

    Je pousse un petit cri de hamster centaurien quand quelque chose de mou et visqueux s’écrase contre ma tempe. Beurk ! On dirait un œuf ou un fruit pourri, à l’odeur.

    Puis on me bouscule à nouveau. On me crache encore dessus. On me marche sur les pieds. On colle son visage quasiment contre le mien pour me hurler dessus. On me gifle.  Et ça recommence, encore et encore.

    J’ai l’impression de vivre un cauchemar, et attends en vain de me réveiller. Je me referme sur moi-même, suffisamment pour avoir l’impression que ce qui m’arrive est subi par quelqu’un d’autre que moi. Comme si je regardais la situation de l’extérieur.

    Je suis tellement dans ma bulle que je manque de dépasser Bab. Je n’avais pas vu qu’il s’est arrêté sur le porche d’une maison et qu’il me fait signe d’entrer. Je me jette à sa suite et il verrouille derrière nous.

 

    Ouf ! Sauvé !

 

    Il faut vraiment que je signale cette planète comme étant un nid de Résistants et d’insurgés. Une bonne vieille vitrification de leurs villes, couplée à une évaporation de leurs océans, et ces sauvages feront moins les malins !